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Contre la guerre, mais depuis quelle position ?

L’image en vedette : cette photo a été prise par Mohammad Moheimany, un photographe iranien qui a remporté de nombreux prix nationaux et internationaux pour son travail remarquable. Cette image comporte des détails qu’aucun·e Iranien·ne ne peut ignorer. Sur le mur figurent des slogans datant de la guerre Iran-Irak : « La guerre, la guerre jusqu’à la victoire » et « Nous ne céderons jamais ».

S’opposer aux bombardements, aux sanctions et au changement de régime imposés depuis l’étranger est la responsabilité politique minimale de quiconque écrit sur l’Iran depuis un pays hostile. Mais être contre la guerre n’a pas de signification unique et figée, indépendante de la position de chacun·e.

Pour quelqu’un·e qui écrit depuis les États-Unis, la première responsabilité est claire : s’opposer à la machine de guerre de son propre gouvernement. C’est le minimum, pas la fin du débat. Pour un·e citoyen·ne d’un État hostile, être contre la guerre signifie dire non aux bombardements, aux sanctions et aux politiques qui transforment la souffrance du peuple iranien en un « coût stratégique ».

Mais du point de vue de la société iranienne, ce même terme prend une autre signification. Ici, l’opposition à la guerre ne peut être dissociée de l’opposition à la République islamique, au militarisme et à la répression des travailleurs et des travailleuses, des femmes, des enseignant·es et des journalistes.

C’est là le problème de certaines analyses anti-guerre, tant en Occident que parmi la diaspora iranienne. Ces analyses prennent en compte la guerre américano-israélienne, comme il se doit. Mais elles font abstraction de la société qui vit sous un État sécuritaire. L’Iran est réduit à une question de politique étrangère : le détroit d’Ormuz, le pétrole, les Gardiens de la Révolution, la dissuasion et l’ordre régional. La société n’entre en scène que pour répondre à une seule question : dans quelle mesure soutient-elle l’État ?

Juger toute une société à l’aune de l’existence ou non d’un soulèvement est en soi l’une des façons les plus cruelles de considérer les personnes. L’analyse devient dangereuse lorsque l’absence de manifestations, ou la présence de foules mobilisées par l’État, est présentée comme la preuve d’un succès contre la guerre et l’intervention étrangère.

Ce qui disparaît de ces deux discours, c’est la société iranienne elle-même : une société qui passe depuis des années à lutter contre ce même gouvernement que le discours géopolitique présente désormais comme le représentant de « l’Iran ».

L’Iran vu par la Chambre de commerce


Pour comprendre cette société, il faut sortir du langage de la salle de crise et prêter également l’oreille au langage de l’économie politique. Lors d’une récente réunion de la Chambre de commerce de Téhéran, un homme d’affaires a déclaré que le secteur privé avait permis au pays de continuer à fonctionner pendant la guerre, en temps de paix et pendant la pandémie de Covid. Dans la vidéo, il a même mentionné que le secteur privé avait fourni des « lanceurs ».

Qu’il s’agisse d’un lapsus ou non, cela a révélé son modèle économique. Les sanctions ne constituent pas une menace pour lui. Elles forment un rempart protecteur. Elles éliminent les concurrents étrangers, ferment le marché et orientent les contrats vers ceux qui entretiennent des liens plus étroits avec les institutions militaires et de sécurité.

La guerre n’est pas non plus une menace. C’est un ordre. L’État achète, et il fournit.

Où finit le coût de cet approvisionnement ? Pas dans ses comptes. Il se traduit par des salaires impayés, des contrats temporaires, des assurances résiliées et des grèves qui ne sont jamais autorisées à commencer.

Voilà à quoi ressemble le capitalisme d’État sécuritaire. Une crise, qu’il s’agisse de sanctions ou d’une guerre, se transforme en marge bénéficiaire pour une frange du capital précisément parce que les travailleurs/travailleuses n’ont pas le pouvoir de résister. Les profits sont privatisés, les coûts sont répercutés sur la société et la contestation devient un délit contre la sécurité.

La proposition visant à réduire la part patronale des cotisations sociales de 23% à 7% suit la même logique, cette fois sous le prétexte d’un « soutien à la production ». Pour accroître les bénéfices des employeurs, une responsabilité est redéfinie en fardeau. Ce fardeau est ensuite retiré aux employeurs et répercuté sur les travailleurs/travailleuses et l’organisme de sécurité sociale.

Cette décision est prise dans un pays où les travailleurs/travailleuses n’ont pas le droit de former des organisations indépendantes, et où les grèves sont à la fois interdites et considérées comme des infractions à la sécurité nationale.

La représentation des travailleurs/travailleuses a également été fabriquée de toutes pièces. La Maison des travailleurs et les Conseils islamiques du travail sont des institutions créées par l’État, destinées à contenir toute organisation indépendante et à canaliser les manifestations vers des voies acceptables pour les employeurs et le gouvernement.

Ce même gouvernement qui emprisonne les militant·es syndicales/syndicaux envoie des délégations auprès d’organisations internationales en prétendant représenter les travailleurs/travailleuses iranien·nes.

Ainsi, quand on parle de « l’Iran », la question se pose : de quel Iran s’agit-il ?

De l’homme d’affaires qui, depuis la tribune de la Chambre de commerce, revendique le droit de diriger le pays ? Des Gardiens de la Révolution, qui agissent comme un gigantesque holding d’entreprises ? D’un État qui sert de force de police au marché et de garde du corps au capital ?

Ou bien des travailleurs/travailleuses qui produisent tout mais n’ont ni syndicat, ni sécurité de l’emploi, ni pouvoir de négociation ? Et de cette société bien plus diversifiée que les images soigneusement mises en scène des places publiques désormais diffusées par la télévision d’État et certains médias étrangers ?

C’est cette société-là qui disparaît des analyses centrées sur l’État.

De la rue au lieu de travail


Les manifestations de janvier 2026 se sont déroulées dans un contexte d’inflation, d’effondrement du rial, de chômage et de destruction des moyens de subsistance de la population. Les considérer uniquement comme des « manifestations politiques » ou comme une ingérence étrangère occulte une partie de la réalité.

Les meurtres de manifestants les 8 et 9 janvier, les tirs directs sur la foule et la coupure d’Internet n’étaient pas seulement des actes de répression politique. Ils s’inscrivaient dans le prolongement d’un même ordre qui considère les grèves comme des menaces pour la sécurité et l’organisation indépendante comme un crime.

Les premières listes contenant les noms de centaines de salarié·es tué·es, parmi lesquels des travailleurs/travailleuses de la pétrochimie et du bâtiment, des enseignant·es, des infirmier·es, des chauffeur·es, des vendeurs/vendeuses de rue, des enfants travailleurs/travailleuses et des retraité·es, montrent à quel point la frontière entre une « question politique » et une « question sociale » est en réalité artificielle.

On retrouve ce même lien dans le domaine de la sécurité au travail. L’explosion survenue à la mine de Tabas, qui a coûté la vie à des dizaines de travailleurs,/travailleuses n’était pas simplement un accident. Lorsque les travailleurs/travailleuses n’ont pas le pouvoir de mettre fin à des conditions de travail dangereuses, leur mort est liée à la même structure qui les maintient dans la désorganisation et les prive de toute voix.

Les journalistes et les infirmier·es font partie du même combat. Un·e journaliste n’est pas seulement un·e défenseur·e de la liberté d’expression. C’est aussi un·e travailleur/travailleuse ayant droit à une organisation professionnelle indépendante.

Une infirmière n’est pas seulement une « héroïne de la santé ». C’est une travailleuse qui a le droit de faire grève et de défendre son salaire.

Lorsque le fait de rendre compte de l’actualité devient un crime contre la sécurité nationale, et que les grèves des infirmières sont réprimées par des suspensions et des arrestations, la question revient au droit fondamental des travailleurs/travailleuses à s’organiser.

Quel est le rapport avec l’opposition à la guerre ?


Un État qui refuse à la société le droit de s’organiser, de faire grève et de choisir ses propres représentants·e est le même État qui prétend représenter l’ensemble de la société en temps de guerre.

La frange du capital qui tire profit des privatisations et des coupes dans la protection sociale en temps de paix se présente, en temps de guerre, comme la force qui maintient le pays en vie. L’appareil sécuritaire qui réprime les manifestations sur les salaires et les conditions de vie trouve un langage encore plus légitime pour justifier cette même répression en temps de guerre.

Toute critique de la guerre qui part de la société doit également reconnaître ce système.

L’opposition aux bombardements américains et israéliens ne doit pas conduire au silence sur l’économie sécuritaire de la République islamique. Dans le même temps, la critique de la République islamique ne doit pas déboucher sur une normalisation de la guerre et du siège.

La société iranienne est prise au piège entre deux formes de violence : la violence de la guerre et des pressions extérieures, et la violence de l’État sur le plan intérieur. Être contre la guerre du point de vue de la société, c’est sortir les personnes de cette situation où elles sont prises entre ces deux formes de violence, sans laisser l’une se fondre dans l’autre.

C’est pourquoi la position adoptée par certains analystes d’origine iranienne en Europe et aux États-Unis va au-delà d’un simple désaccord analytique. Celles et ceux qui ne conçoivent l’Iran qu’à travers le prisme de l’État, de la « résistance » et de la dissuasion effacent la société même qu’elles et ils sont censés sauver de la guerre.

Ce qui rend cela encore plus étrange, c’est que certaines de ces personnes soutiennent les syndicats, la justice sociale et des personnalités telles que Mamdani lorsqu’elles abordent la politique intérieure américaine. Mais dès qu’il s’agit de l’Iran, la répression des travailleurs/travailleuses syndiqué·es et des enseignant·es qui manifestent passe soudain au second plan.

Le socialisme est apparemment tout à fait acceptable à New York. Mais en Iran, la « survie » et la « dissuasion » prennent soudain le pas sur la société.

On ne peut pas se contenter d’observer l’Iran depuis la salle de crise.

Il faut également le voir à travers les salaires impayés, les assurances sans valeur, les travailleurs/travailleuses sans syndicats, les enseignant·es poursuivis pour des motifs de sécurité et les familles qui ont peur à la fois de la guerre et d’un État qui a transformé leur vie quotidienne en une question de sécurité.

Cette situation n’est pas le fruit des sanctions ni d’une ingérence étrangère. Elle s’inscrit dans le mode de gouvernance de l’Iran.

Ni les bombardiers américains et israéliens ne représentent la liberté, ni l’État sécuritaire ne représente la société iranienne.

Si cette distinction n’est pas préservée, l’opposition à la guerre se transforme en discours sur la survie de l’État, tandis que la critique de la République islamique devient un outil entre les mains de forces qui ne se soucient de la souffrance des Iranien·nes que lorsqu’elle sert leur propre agenda politique.

Il ne s’agit pas de moins critiquer la guerre. Il s’agit de remettre au centre cette société qui est en train d’être effacée au nom de la guerre, de la sécurité, de la résistance, du marché et de l’État.

Tant que cette société restera invisible, toute analyse de l’« Iran » passera à côté de quelque chose. Et ce qui manque n’est pas un détail mineur. C’est la politique elle-même.

Siyavash Shahabi, 1er juillet 2026
https://firenexttime.net/anti-war-but-from-what-position/
Traduit par DE