
« Nous ne nous contentons plus de nous opposer à Poutine, nous sommes en guerre contre lui », a déclaré Nadya Tolokonnikova au Kyiv Independent lors d’une rencontre à Kyiv. « À mes yeux, toute déclaration moins audacieuse ne saurait être à la hauteur de la situation. »
Tolokonnikova n’a jamais hésité à dire la vérité au pouvoir. En tant que membre fondatrice de Pussy Riot, le collectif féministe et d’art performatif russe, elle est rapidement devenue un symbole mondial de la résistance créative et de la défiance inébranlable face à l’autoritarisme en Russie.
Elle utilise sa position au sein de la délégation russe nouvellement formée à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) pour attirer davantage l’attention sur les besoins de l’armée ukrainienne — une position qu’elle souhaite voir exprimée plus fort et plus souvent par l’opposition russe, ainsi que par les allié·es de l’Ukraine.
Dans cet entretien accordé au Kyiv Independent, son premier avec un média ukrainien, Tolokonnikova revient sur son rôle inattendu dans la sphère politique, sur les défis auxquels est confrontée l’opposition russe après la mort d’Alexeï Navalny, et explique pourquoi elle estime que la voix la plus authentique de la culture russe émane désormais des prisonnier·es politiques.
Avec ce mélange caractéristique de vision artistique et d’honnêteté sans compromis, Tolokonnikova évoque l’importance de la clarté morale en temps de guerre et ses derniers projets visant à contrecarrer les tentatives d’influence culturelle de l’État russe — que ce soit au sein de la Biennale de Venise ou au-delà.
Cette interview a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté.
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The Kyiv Independent : Ce n’est pas votre première visite en Ukraine depuis le début de la guerre à grande échelle. Qu’est-ce qui vous a amenée à Kyiv cette fois-ci ?
Nadya Tolokonnikova : Je suis ici à titre privé pour voir des ami·es et manger des raviolis végétaliens après une semaine mouvementée à l’APCE. Mais la raison principale de ma venue est de rencontrer divers groupes de combattants russes au sein des forces armées ukrainiennes, et d’écouter leurs points de vue sur les sujets susceptibles d’être abordés à l’APCE et auprès des responsables politiques européen·nes. Je crois qu’il faut donner la priorité à leurs voix quand je le peux, et si nous discutons de l’opposition à la Russie, nous ne pouvons pas avoir cette conversation en 2026 sans parler d’elles et eux.
The Kyiv Independent : Parlons davantage de la délégation russe à l’APCE. Qu’est-ce qui vous a poussée à vous impliquer ?
Nadya Tolokonnikova : Honnêtement, comme pour beaucoup de choses dans ma vie, je me suis lancée un peu sur un coup de tête. Je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’elles et ils m’élisent au sein de la délégation, mais elles et ils l’ont fait. C’est une partie de l’histoire. Plus sérieusement, j’avais l’impression que l’opposition russe ne se montrait pas assez démonstrative lorsqu’il s’agissait d’encourager un soutien militaire plus fort à l’Ukraine. Beaucoup d’entre elles et eux semblaient hésitant·es ou peut-être simplement indécis, mais je voulais entendre davantage de voix s’exprimer à ce sujet. Je me suis donc dit : pourquoi ne pas tenter ma chance moi-même ?
The Kyiv Independent : Quel est votre bilan général du travail de la délégation jusqu’à présent ? La délégation semble avoir réuni des personnes aux opinions et aux stratégies de communication très diverses — pensez-vous que cette dynamique a été productive ?
Nadya Tolokonnikova : Je me considère avant tout comme une artiste, donc ma motivation personnelle dans cette démarche n’est pas d’essayer d’assumer un rôle de dirigeante au sein de l’opposition russe. Je n’ai jamais vraiment eu le sentiment d’en faire partie, et je n’ai jamais voulu appartenir à un parti, un forum ou un groupe. Il est important pour moi de garder une vision claire et les sens en éveil. Pour moi, le rôle d’un artiste est d’interpréter la réalité et de l’exprimer à travers l’art, et j’ai le sentiment de pouvoir le faire au mieux lorsque je ne suis rattachée à aucun groupe politique.
Depuis l’assassinat d’Alexei Navalny, l’opposition russe traverse une période très agitée. Que les personnes l’aiment ou le détestent, son champ d’attraction était si puissant qu’il définissait une base. Mes opinions politiques diffèrent assez des siennes, mais j’ai toujours pensé que nous pourrions régler ces divergences une fois que nous aurions renversé Poutine.
Je ne tiens pas pour acquis que la délégation ukrainienne à l’APCE ne se soit pas opposée à notre présence dans cette enceinte après tout ce que la Russie a fait. C’est un immense geste de générosité de leur part.
Après la première session, j’ai rédigé une déclaration appelant à un soutien, y compris militaire, à l’Ukraine — j’estimais qu’il fallait clarifier les vaines paroles souhaitant la victoire de l’Ukraine sans soutien direct aux forces armées. J’étais fière que 14 membres l’aient signée.
Mais au-delà des « déclarations fermes », qui sont désormais un peu un mème, nous avons réussi à trouver nos marques au sein du système de l’APCE. Au cours de cette session, j’ai pu rédiger et transmettre la première déclaration écrite issue de la plateforme. Elle condamne le retour de la Russie à la Biennale de Venise, et 71 délégué·es l’ont signée. Elle a également été présentée sous forme de proposition de résolution, ce qui constituait le premier document de travail de ce type issu de la plateforme. Elle aura un réel impact lorsqu’il s’agira de créer un rapport et un groupe de travail sur la lutte contre le soft power russe.
L’Europe a une responsabilité à cet égard, et le Conseil de l’Europe est en effet un cadre propice à ce type d’action, car il joue un rôle de conseil et d’information sur ces questions.
Garry Kasparov a présenté sa vision ambitieuse d’un organisme gouvernemental « Taïwan russe », qu’il estime nécessaire pour faire avancer les objectifs des personnes partageant les mêmes idées — j’ai apprécié qu’il parle de personnes s’identifiant comme étant « en guerre » contre le régime russe actuel, et en ce sens, elles étaient plus unies aux Ukrainien·nes.
The Kyiv Independent : Un écrivain russe en exil m’a dit un jour qu’il aurait souhaité que Navalny se rende en Ukraine après s’être remis de son empoisonnement, au lieu de retourner en Russie, pour déclarer que l’avenir d’une Russie démocratique devait être étroitement lié au soutien d’une Ukraine libre et indépendante. Je suis curieuse : dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec cela ?
Nadya Tolokonnikova : Nous ne pouvons que spéculer après sa mort, mais s’il avait pris cette décision un an plus tard — une fois la guerre totale déclenchée —, peut-être que les choses auraient été différentes. Honnêtement, j’aurais adoré voir Navalny se battre aux côtés de quelqu’un comme (le journaliste russe basé en Ukraine) Peter Ruzavin, qui sert actuellement dans la brigade Khartia.
Quant à celles et ceux qui ont repris le flambeau de son mouvement, j’aimerais simplement les voir collaborer plus étroitement pour soutenir l’armée ukrainienne. Ce serait vraiment génial, franchement.
The Kyiv Independent : Il est de plus en plus difficile de savoir ce qui se passe réellement en Russie ces jours-ci — on commence à avoir un peu l’impression d’être en Corée du Nord dans ce sens. Mais je suis curieuse : selon vous, combien y a-t-il encore de personnes en Russie qui mènent des actions de protestation ? Sont-elles une exception ?
Nadya Tolokonnikova : Eh bien, je ne veux pas brosser le tableau d’une Russie future idyllique. Pour moi, 2014 a marqué le point de non-retour, et après février 2022, il est devenu vraiment impossible pour toute personne ayant une conscience d’ignorer cela. Honnêtement, je pense que nous avons raté notre véritable chance d’agir en 2011–2012. C’était le moment où une protestation pacifique et symbolique aurait pu réellement faire la différence pour arrêter Poutine.
Je me souviens qu’à l’époque, on avait le choix entre se rendre sur la place Bolotnaïa à Moscou pour une manifestation légale, ou organiser une immense manifestation près du Kremlin, ce qui aurait été illégal. Pour moi, il était évident qu’il fallait se rassembler illégalement. On ne renverse pas un régime en le demandant poliment. Il faut faire preuve de courage, il faut montrer les dents. Nous n’avons pas su le faire à l’époque.
J’ai un immense respect pour le courage des personnes qui continuent de manifester en Russie. Ce qu’elles font est extrêmement dangereux. Mais il faut être honnête et reconnaître qu’elles ne pourront pas renverser le régime de Poutine à elles seules. Le fait que nous n’ayons pas fait suffisamment pression lorsque nous en avions l’occasion en 2011 est quelque chose qui me remplit toujours de regrets.
The Kyiv Independent : Ilya Yashin, figure de l’opposition russe, a récemment fondé son propre parti politique en exil et a affirmé qu’il était important de lutter contre le régime de Poutine non seulement avec des armes, mais aussi avec des mots. Est-il contre-productif de parler de lutter avec des mots à ce stade de la guerre ?
Nadya Tolokonnikova : Cela dépend en grande partie du cadre de référence que l’on utilise. En ce sens, je me rallie vraiment au point de vue de Garry Kasparov : nous ne nous contentons plus de nous opposer à Poutine, nous sommes en guerre contre lui. À mes yeux, toute approche moins audacieuse est insuffisante pour faire face à la situation actuelle, alors que nous entrons dans la cinquième année d’une invasion à grande échelle et que la Russie continue de bombarder des hôpitaux et des maternités.
La guerre requiert toute une gamme de compétences. On peut se battre avec des mots : la guerre culturelle, la lutte pour le sens, constitue une part importante de la guerre hybride menée par la Russie et de sa propagande vers l’Occident. Par exemple, la Russie fait son retour à la Biennale de Venise cette année, et il est important de riposter par le langage et les idées ; c’est ce que je fais en tant qu’actrice culturelle. Je ne me bats pas physiquement — en ce sens, je me bats aussi avec des mots, mais je collecte des fonds et je fais des dons à l’armée ukrainienne.
En temps de guerre — en situation d’urgence — tout devient noir ou blanc. Il faut choisir son camp, et il n’y a pas de place pour l’ambiguïté ou l’indifférence. Prétendre le contraire n’est qu’un déni.
Nous avons tous un devoir, que ce soit dans ce qu’on appelle la « guerre culturelle », dans la quête de sens, dans le soutien apporté à celles et ceux qui sont en première ligne, ou dans le choix d’aller se battre.
Mon choix est toujours d’aider la victime, qu’il s’agisse de lui fournir une arme, du spray au poivre ou tout autre moyen nécessaire.
The Kyiv Independent : Depuis 2022, un débat fait rage : les Ukrainien·nes appellent l’Occident à boycotter la culture russe, ou du moins à l’aborder sous l’angle de la décolonisation, tandis que certain·es en Occident — et au sein même de la communauté des exilé·es russes — avancent des arguments tels que « (le poète russe du XIXe siècle Alexandre) Pouchkine n’a rien à voir avec la guerre ». Pendant ce temps, l’État russe tente d’instrumentaliser ce débat à son avantage. Comment pouvons-nous parler de culture de manière constructive dans ce contexte ?
Nadya Tolokonnikova : En ce qui concerne les Ukrainien·nes, je tiens à dire sans détour qu’elles et ils ont tout à fait le droit de décider elles et eux-mêmes comment elles et ils souhaitent s’engager — ou non — au sujet de la culture russe. Il est important d’écouter leur point de vue à ce sujet.
Dans ce contexte, j’ai choisi d’aborder les petites erreurs ponctuelles que je remarque chez des personnes— ces moments où elles tombent inconsciemment dans une mentalité ou un cadre de pensée impérialiste. J’essaie toujours de les corriger dès que je les repère. Quand je discute avec un·e critique d’art, par exemple, je lui demande comment elle ou il désigne ce qu’on appelait autrefois l’avant-garde russe. C’était autrefois un terme générique pour désigner les artistes ukrainien·nes, russes et belarusses, mais aujourd’hui, on ne peut vraiment plus, en toute bonne conscience, continuer à utiliser cette étiquette.
J’aime soulever ces questions et contribuer à faciliter ces conversations. Je n’ai pas toutes les réponses moi-même, et je ne pense pas que ce soit à moi de décider. Mais je peux au moins aider à lancer la discussion.
Vous avez tout à fait raison de souligner que l’État russe tente de manipuler ce débat à son propre avantage, en présentant la Russie — de manière tout à fait absurde — comme une victime de la censure. Cela semble ridicule parce que ça l’est, mais nous ne devons pas sous-estimer notre adversaire. La guerre culturelle que mène l’État russe est incroyablement bien préparée, très bien organisée et extrêmement bien financée. Malheureusement, quand on observe l’opposition russe, on ne constate pas toujours le même niveau de détermination et de compétences organisationnelles.
The Kyiv Independent : Je pense que lorsque l’on évoque le lien entre la culture russe et la politique, la plupart des Occidentales/Occidentaux ne saisissent pas à quel point ce lien peut être réel. La Biennale d’art de Venise en est un exemple : c’est le gouvernement russe qui nomme le commissaire du pavillon et qui le finance. Vous vous êtes activement mobilisée pour tenter d’empêcher leur retour imminent ; comment se déroulent ces efforts ?
Nadya Tolokonnikova : Nous avons contacté Pietrangelo Buttafuoco, le directeur de la Biennale de Venise, tant publiquement qu’en privé, mais nous n’avons reçu aucune réponse. Étant donné qu’il s’agit d’un fasciste de droite admirateur de Poutine, cela n’est pas vraiment surprenant. Je soupçonne qu’il a joué un rôle direct dans la réintégration du pavillon russe.
Nous avons un meilleur plan que Buttafuoco pour le pavillon russe. Ma suggestion est simple : je veux que les artistes les plus censuré·es aujourd’hui — les artistes russes emprisonné·es pour des raisons politiques pour s’être opposé·es à Poutine et avoir soutenu l’Ukraine — représentent la Russie à la Biennale en 2026, 2028, et tant que la guerre durera.
La Biennale rend l’accès à son site très difficile. Mais nous sommes débrouillard·es — pensez aux actions de protestation les plus bruyantes de Pussy Riot. C’est tout ce que je peux dire pour l’instant à ce sujet. J’aime vraiment ce défi.
Je pense que ce sont celles et ceux qui purgent actuellement une peine de prison pour avoir courageusement pris position contre le Kremlin qui incarnent le mieux la culture russe d’aujourd’hui, qu’elles ou ils aient commis des actes audacieux comme l’incendie d’un bureau de recrutement militaire ou qu’elles ou ils se soient simplement exprimés ou aient envoyé de l’argent pour soutenir l’Ukraine. Ce sont ces personnes que je souhaite voir représenter une version meilleure de la Russie, et en les mettant en avant, nous lançons un puissant message de protestation.
Au cours de cette session de printemps de l’APCE, nous avons inauguré une exposition intitulée « Resistance Imprisoned » (La résistance emprisonnée), que j’ai organisée en collaboration avec Emma Mathieu de la galerie Ritsch-Fisch, présentant les œuvres d’art de prisonnier·es politiques incarcéré·es en Russie, et qui a été très bien accueillie. Nous avons également raconté les histoires des prisonniers de guerre ukrainiens Pavel Artemenko et Ihor Kim, dont les proches ont visité l’exposition et l’APCE, ainsi que celle d’une civile ukrainienne en captivité, Iryna Navalna.
The Kyiv Independent : J’ai récemment lu un article sur Oleksa Hirnyk, un dissident ukrainien qui s’est immolé par le feu en 1978 sur la tombe de Taras Shevchenko — le grand écrivain ukrainien du XIXe siècle — pour protester contre la répression soviétique de la langue, de la culture et de l’histoire ukrainiennes. Vous serez peut-être intéressée de savoir que l’une des dernières choses qu’Hirnyk a écrites était que les Occidentales/Occidentaux, en particulier, ne saisissent pas vraiment la menace que représente la Russie parce qu’elles et ils n’ont pas connu le système carcéral russe.
Nadya Tolokonnikova : Oh, wow. Je suis d’accord avec ça — il y a un véritable fossé entre celles et ceux qui ont vécu cette expérience et celles et ceux qui ne l’ont pas vécue. Ce n’est pas quelque chose que je souhaiterais à qui que ce soit. Mais je remarque une sorte de clarté morale chez celles et ceux qui ont passé du temps dans une prison russe pour le « crime » d’avoir dit la vérité.
Kate Tsurkan, 30 avril 2026
Kate Tsurkan est journaliste au Kyiv Independent, où elle traite principalement de sujets liés à la culture. Sa newsletter « Explaining Ukraine with Kate Tsurkan », qui se concentre spécifiquement sur la culture ukrainienne, est publiée chaque semaine par le Kyiv Independentet bénéficie en partie d’une généreuse subvention du Fonds Nadia Sophie Seiler. Kate a co-traduit, entre autres, « Diary of a Hunger Striker » d’Oleh Sentsov, « Bakhmut » de Myroslav Laiuk, « War from the Rear » d’Andriy Lyubka et « Long Eyes » de Khrystia Vengryniuk. Certains de ses écrits et traductions ont été publiés dans le New Yorker, Vanity Fair, Harpers, le Washington Post, le New York Times, la Los Angeles Review of Books et ailleurs. Elle est cofondatrice du magazine Apofenie et, outre l’ukrainien et le russe, parle également le français.
Note de l’autrice :
Bonjour, je m’appelle Kate Tsurkan, merci de lire cette interview. À l’époque où je commençais tout juste à m’intéresser à la Russie, l’histoire de Pussy Riot et leur attitude punk rock face à l’autoritarisme brutal de Poutine m’ont vraiment marquée. Je suis heureuse de voir que des personnes comme Tolokonnikova restent aussi authentiques qu’avant, toutes ces années plus tard, et appellent à soutenir l’Ukraine au moment où elle en a le plus besoin.
