Consultable et téléchargeable.
https://www.syllepse.net/syllepse_images/soutien-a—lukraine-re–sistante–n-deg-48_compressed.pdf
Le thésaurusse du moi
Patrick Silberstein *
Ce 48e numéro de Soutien à l’Ukraine résistante s’ouvre par une très émouvante et très troublante interview de Mira: «Pacifisme toxique». Jeune Ukrainienne – je la suppose jeune – engagée dans le collectif antiautoritaire Solidarity Collectives – dont nous avons déjà parlé dans ces colonnes –, elle nous emmène à la découverte de la mémoire en charpie de sa famille. Elle nous raconte son engagement, ses rencontres, sa stupéfaction devant ce Français de gauche vantant les pacifistes de 1940 qui ne voulaient pas mourir pour Dantzig alors que, dit-elle en substance, d’autres sont allés se faire tuer pour Barcelone, elle nous dit son désarroi devant ce camarade allemand qui affirme connaître un Russe qui est quelqu’un de bien, elle contient sa colère froide devant ces gens de gauche qui disent n’être pas pou- tinistes mais… Ces mots, dit-elle, «ouvrent les portes de l’enfer»…
Elle nous raconte son pays meurtri, piétiné, colonisé, nié. Elle déterre — c’est le mot qui convient – les souvenirs d’une famille qu’elle n’a pas connue, d’une famille murée dans le silence, d’une famille qui a eu honte de ce que l’histoire et les hommes lui ont fait subir. Elle nous confie, parole politiquement incorrecte, la détestation de sa famille pour les Russes et pour les Allemands. Elle interpelle, sans le dire, celles et ceux qui s’offusquent qu’on puisse en Ukraine désormais refuser d’écrire en russe ou de parler le russe. Elle nous rappelle que le silence de la mer est aussi une résistance.
Ce qu’elle nous dit, c’est pour moi – et sans doute pour beaucoup d’entre nous –, non pas une révélation, mais une claque administrée à ma propre mémoire, assoupie et quelque peu redimensionnée par la culture politique. Enfant, fils de survivants – youpin pour le dire autrement –, cosmopolite bellevillois de naissance (et plus tard internationaliste de conviction), j’ai en effet baigné – surnagé même – dans un monde similaire à celui dont nous parle Mira. Chez nous, on n’achetait pas Made in Germany et, si je n’ai pas appris la langue de Goethe au lycée, c’est parce que mon père avait émis un oukase: «Verboten», avait-il grondé. Sa propre mère, ma grand-mère, née quelque part en Po logne russe et pogromisée, n’avait, elle, plus jamais prononcé un mot de polonais après son arrivée ici, en 1910. Alors oui, Mira, comme tu le dis si bien, il faut nous imprégner de cette subjectivité pour affronter le plus lucidement possible ces «portes de l’enfer» qui claquent devant nous.
Et pourtant, je le sais, nous le savons, Missak est mort en proclamant qu’il n’avait pas de haine pour le peuple allemand. Oui, nous le savons. C’est ça qu’il faut penser, dire, hurler, mettre en pratique. Chaque jour, partout. Mais sachons aussi que ce sont là les paroles d’un combattant.
Mais, mais, mais… ce n’est pas aussi simple pour les bonnes gens, pour les victimes plongées dans la douleur du silence.
Mira a aussi, l’air de rien, des paroles terribles pour les adeptes des certitudes confortables et pour les neutralistes en tous genres :
Il serait très bénéfique pour nos camarades occidentaux d’apprendre de nos expériences d’oppression et de libération, d’y participer et de construire leurs propres expériences à partir d’exemples concrets plutôt que de se contenter d’être des critiques en chambre ou de fermer les yeux. Dans ce contexte, je ne comprends pas très bien comment on peut se dire anarchiste ou antifasciste, dire «plus jamais ça» — et pourtant ne pas voir l’invasion fasciste et la résistance antifasciste héroïque qui se déroulent actuellement en Ukraine.
Pour conclure, je n’oublie pas le thésaurusse de Mira :
Holodomor
Goulag
Camp de concentration Colonialisme Dékoulakisation
NKVD
Occupation
Camp de travail Untermenschen Gaza/Louhansk Tchernobyl
Famine
Déportation Mémoire/oubli
Camps de filtration
Travail forcé
Esclave
Invasion
Menace existentielle…
Mais aussi : Antifascisme Résistance Liberté.
*. Patrick Silberstein est membre des Brigades éditoriales de solidarité et du Comité français du RESU.
