Idées et Sociétés

Not your negroes

L’angle mort du camp décolonial

paru dans lundimatin#517, le 28 avril 2026 Tribune de l’auteur

Le 11 mars dernier le Sénégal adoptait une nouvelle loi criminalisant l’homosexualité et son “apologie”. L’auteur de ce texte interroge le silence du « camp décolonial » et en examine les ressorts théoriques et analytiques ; les postures qui surplombent le réel comme les bavardages qui le nient.

Des silences bardés de diplômes, de réseaux, de causes nobles, de mots impeccables : “la Dignité ou la Mort”, “Ubuntu”, “Brutalisme”, “la Grande méthode”, etc.
Des silences sortis des chaires universitaires, des forums décoloniaux, des maisons d’édition, des festivals, des biennales, des centres d’art, des collectifs militants.

Des silences qui se proclament experts dans l’art de nommer toutes les dominations et qui, depuis plus d’un mois, laissent prospérer l’une d’elles sous leurs yeux, parce qu’elle dérange leur paresseuse cartographie binaire du monde, incapable de penser dominations croiées et violences endogènes.

Des lâchetés qui ont lu. Des abandons qui savent citer.
Des violences que l’époque rhabille volontiers en sacré : traditions rafistolées, ordre naturel tiré du placard, cosmogonies brandies comme matraques binaires, Dieu enrôlé comme auxiliaire de police. Et des anarchistes blancs qui perdent la voix dès qu’il s’agit du Sud, tant la honte héritée se conjugue chez eux au patrimoine conservé et au privilège maintenu.

Le vieux théâtre de l’autorité : un ciel convoqué pour casser des corps.
Il faut le dire : quelques voix se sont levées.
Le texte juste et salutaire de Rama Salla Dieng, rappelant comment cette loi sert d’écran aux impasses du régime. La parole claire de Fatou Diome, refusant qu’on travestisse la haine en culture. Et avant elles, celle de Mbougar Sarr. Pas les plus bruyants en théorie. Les plus présents en pratique.
Et puis le désert.
Presque rien venant de cette diaspora si prompte à se saisir de tout ce qui bruisse sur les réseaux. Presque rien de celles et ceux qui savent transformer n’importe quel sujet en urgence morale lorsqu’il conforte leur scénario du monde.
Au Sénégal, la nouvelle loi criminalisant l’homosexualité et son “apologie” a été adoptée le 11 mars par 135 voix pour, 3 abstentions, aucune contre.
Ce chiffre dessine le climat : dureté des mesures, adhésion qu’elles rassemblent, peur qu’elles diffusent.
Elle frappe d’abord les personnes LGBT+ : peines aggravées pour les prétendus “actes contre nature”, exposition accrue au chantage, à l’arrestation, à la prison, à la terreur quotidienne, aux lynchages, à l’hostilité sociale.
Elle tabasse ensuite plus large : “promotion”, “soutien”, “financement”, “apologie” supposée deviennent à leur tour matière à poursuites.
Elle vise ainsi associations, proches, soignants, médiateurs communautaires, juristes, journalistes, acteurs de la prévention VIH, quiconque parle, accompagne, informe, protège ou refuse la chasse.
Elle a déjà des visages.
Celui de Mbaye Diouf, condamné à six ans de prison ferme et à 2 000 000 francs CFA d’amende, puis livré aà la vindicte publique.
Un nom de plus dans la mécanique punitive. Un corps de plus offert à l’exemple.
Et autour de ce cas emblématique, combien de grands comptes militants, de figures savantes, de consciences connectées ont trouvé le chemin d’un simple message public ?

Autrement dit : elle punit des existences et raréfie l’air autour d’elles. Elle sanctionne la solidarité. Elle bride la parole. Elle stigmatise jusqu’à la main tendue.
C’est le rêve policier porté à maturité : enfermer des corps et contaminer la société entière par la peur. Celles et ceux qui vivent loin, mais dont les micros résonnent encore plus loin, mesurent mal ce que produit une telle loi.

Elle ne remplit pas seulement des dossiers judiciaires. Elle travaille les rues, les familles, les écoles, les hôpitaux, les commissariats, les voisinages. Elle installe l’humiliation ordinaire. Elle perfectionne le chantage. Elle autorise les brutalités privées. Elle transforme le soupçon en arme sociale.

Pendant ce temps, une partie de ce qui s’est baptisé le camp décolonial diasporique, si véloce d’ordinaire pour commenter les convulsions du globe, cultive ici une prudence parfaitement située.
Le regard glisse. La nuance prolifère. Les hypocrisies occidentales reviennent comme refrain commode. Les doubles standards deviennent refuge. Les arrestations restent sans écho.

L’histoire demeure complexe. Les puissances coloniales ont exporté leurs codes pénaux, leurs hiérarchies sexuelles, leurs morales de caserne et de sacristie. Nombre de lois anti-homosexuelles sur le continent portent encore la couture de cette violence impériale. Les puissances contemporaines savent aussi transformer certains droits en instruments de supériorité morale.
De ces vérités partielles naissent deux fables inversées.
La première affirme qu’il existerait une homophilie occidentale : l’Occident aimerait les minorités sexuelles comme un accessoire de vitrine, afin de mieux barbariser les Africains, les Arabes, les musulmans, les peuples pillés puis déclarés arriérés.
La seconde raconte qu’une Afrique profonde, originellement non binaire, aurait seulement été déformée par les codes coloniaux, et qu’il suffirait de remonter la généalogie des textes pour absoudre le présent.
Ces récits contiennent chacun des fragments de vrai. Ils deviennent mensonges dès qu’ils servent l’inaction.
Choisir entre ces paresses, c’est déjà perdre. Perdre le réel dans le commentaire. Perdre les vivants sous les archives. Perdre la faculté de juger une violence actuelle en la réduisant à la provenance de ses mots. Perdre jusqu’au goût de la liberté.
Quel horizon visons-nous ? Un colloque infini sur qui a commencé ? Une comptabilité posthume des responsabilités ? Un championnat des culpabilités historiques ? Ou des mondes où nul pouvoir ne criminalise l’écart aux normes qu’il institue ?
Même lorsqu’une loi descend d’un code colonial, elle blesse aujourd’hui. Même lorsqu’une cause est récupérée par des États cyniques, elle protège parfois aujourd’hui. Même lorsque des traditions furent plus ouvertes hier, elles ne blanchissent rien de ce qui se commet aujourd’hui en leur nom.
La politique commence lorsqu’elle distingue la généalogie de la justice.
Des siècles de négrophobie esclavagiste et coloniale ont fabriqué la figure fantasmatique d’un homme noir animalisé, hypersexualisé, menacé d’émasculation symbolique, constamment humilié. De telles blessures nourrissent encore surcompensations virilistes, crispations identitaires, tentation de prouver sa respectabilité par la police des genres et des sexualités.
Comprendre n’épuise rien de la violence. Une mémoire blessée ne confère aucun titre à sadiser plus vulnérable que soi. L’humiliation héritée change de cible, sa logique demeure. Nos histoires appellent un dépassement. Sinon, le mot émancipation s’évide.
Les droits LGBT+ servent aussi de paravent à des puissances violentes. Le pinkwashing impérial constitue une technologie politique. Des États, à commencer par Israêl, affament, colonisent, génocident, tout en capitalisant sur une vitrine arc-en-ciel.

De cette vérité, certain·es tirent pourtant une conclusion servile : l’attente pour les premier·es concerné·es, le silence devant les persécuteurs non occidentaux, l’indulgence pour les bourreaux bien situés.
C’est une politique du sacrifice. Quelques vies sous la roue pour que la charrette des abstractions stylées poursuive sa route.

Le plus misérable se loge dans la pauvreté intellectuelle du mécanisme. Lorsqu’une pensée se contente d’inverser les signes du pouvoir qu’elle combat, elle demeure dépendante de lui. Elle continue d’en suivre le rythme, le joug.
Si l’Occident condamne, il faudrait relativiser. S’il applaudit, il faudrait siffler. S’il récupère une cause juste, il faudrait abandonner celles et ceux qui en vivent la nécessité concrète. On croit rompre avec l’adversaire ; on continue d’habiter son calendrier mental.

Cette pensée réactive forme une captivité retournée.
En me lisant, je vous imagine déjà cherchant à savoir si je suis homme ou femme, noir ou blanc, diasporique ou continental, cis queer ou trans, gay bi lesbienne ou hétéro, mormon, musulman ou athée.
Contrôler les identités plutôt que les pouvoirs de contrainte est devenu l’un des réflexes de notre temps, réflexe né de siècles d’universalisme raciste, où le prétendu neutre parlait toujours depuis un lieu situé sans jamais se nommer.
Cette méfiance possède son histoire. Elle fut nécessaire ; elle ne saurait suffire. Lorsqu’elle se fige en contrôle généralisé des paroles, elle fabrique un nouvel aveuglement. L’argument cède au casting. La pensée cède au contrôle douanier. La discussion cède à la vérification d’origine.
Pendant ce temps, les prisons se remplissent, la peur travaille, des associations VIH se replient pour survivre, des médiateur.ice.s disparaissent, des personnes renoncent au dépistage, aux soins, au suivi. Des artistes s’exilent, des étudiant.e.s apprennent à mieux mentir, des familles redoublent de surveillance, des amours s’enfoncent dans une clandestinité plus dure encore.
Le voici, le réel. Les silences font déjà des morts.
En 2023, le cadavre d’un homme soupçonné d’être gay a été déterré, traîné hors du cimetière puis brûlé par une foule à Kaolack. Des centaines de regards autour des flammes. Des téléphones levés pour filmer. Une dépouille livrée à la haine jusque dans la mort.
Voilà ce que recouvrent les prudences savantes, les nuances de confort, les mutismes stratégiques. Et vous, professeurs, artistes, intellectuel.le.s, activistes ? Au FESPACO, parlerez-vous d’émancipation dans des couloirs soigneusement épurés ? À la Biennale de Dakar, célébrerez-vous les marges en oubliant les vies reléguées ? Allez-vous organiser une triennale de danse interdite à la communauté queer ? Louerez-vous les dissidences formelles en ensevelissant les révoltes vivantes ? Tiendrez-vous des tables rondes sur les corps décoloniaux pendant que des vies traquées s’exercent à disparaître ?

Combien de catalogues, de résidences, de conférences, de programmations prestigieuses suffisent à acheter un silence ?
À quoi sert de parler de décentrement si tout revient au confort des carrières ? À quoi sert d’invoquer Fanon, Baldwin, Cabral, Audre Lorde, si chaque parole coûteuse rencontre la disparition ?
Une asymétrie s’impose. Certaines violences déclenchent instantanément tribunes, podcasts, plateaux, fils rageurs, séminaires improvisés. D’autres rencontrent gêne, mutisme, précautions infinies. Comme si la victime changeait de valeur selon l’identité du persécuteur.
Le silence parle aussi. Il résonne chez celles.ceux qui frappent comme une permission. Il atteint ceux.celles qui le subissent comme un abandon.
Aux LGBTQ+ d’Afrique, qu’on voudrait isoler, réduire au silence, présenter comme importé·es de nulle part : vous n’êtes ni anomalie, ni erreur de traduction, ni produit d’exportation, ni accident de l’histoire.
Vous êtes là. Vous avez toujours été là. Dans les villes, les villages, les familles, les ateliers, les écoles, les fêtes, les deuils, les luttes, les rêves. Aucun parlement n’abolira votre existence.
Vos vies comptent davantage que leurs fables identitaires. Vos joies futures l’emportent sur leurs paniques morales. Vos libertés exèdent tous leurs calculs.

Il faut maintenant des actes.
Que des artistes afrodiasporiques internationaux et leurs allié·es refusent le passing : qu’elles et ils nomment cette répression légalisée. Que des universitaires quittent la prudence rentable. Que des festivals ouvrent leurs scènes aux voix menacées. Que des biennales cessent de célébrer les périphéries abstraites en oubliant les vies reléguées. Que des réseaux militants mobilisent leurs micros, leurs visas, leurs fonds, leurs invitations, leurs protections, non pour commenter encore, mais pour soutenir. Que la diaspora se serve de ses accès pour couvrir, financer, accueillir, traduire, protéger.
Que la solidarité retrouve son poids.
Il faut hurler que cette loi est ignoble, rappeler qu’aucun pouvoir ne grandit en traquant ses minorités, répéter que l’anti-impérialisme ne donne aucun droit d’opprimer.
Les personnes queer sénégalaises n’ont pas à choisir entre l’instrumentalisation cynique et le sacrifice souverainiste. Une liberté qui n’inclut pas les plus exposés n’est qu’un décor.
Le “nous” qui parle à la place des autres a assez duré.
La liberté n’est pas une spécialité culturelle, a fortiori pour celles et ceux qui la consomment au Nord sans retenue.
Les mots circulent. Les désirs circulent. Les révoltes circulent. Les ruses circulent aussi. Les personnes concernées n’ont attendu personne pour inventer leurs solidarités, leurs zones franches, leurs clandestinités, leurs langages obliques, leurs joies offensives.

Le plus petit dénominateur commun de toute émancipation tient peut-être en ceci : quelqu’un à qui l’on ordonne de disparaître, et qui demeure.
Oui, combattre la colonialité, la dette imposée, le pillage, la domination militaire, le racisme global. Leur opposer des luttes concrètes, des solidarités effectives, des résistances durables.

Soutenir les combats anticoloniaux aujourd’hui et d’aujourd’hui : en Palestine, en Kanaky, en Guadeloupe, à Papeete, à Mayotte, partout où des peuples affrontent dépossession, mise sous tutelle, relégation et violence d’État.
Retirer aux moralistes, aux stratèges et aux entrepreneurs identitaires toute légitimité, tout rationalisme. Le rendre à celles et ceux qui affrontent la loi, la rue, la famille, la police, le soupçon. Et que chacun choisisse enfin son camp : on combat la traque, ou l’on en aménage les raisons. Derrière tant de prudences théoriques, il arrive qu’il n’y ait qu’une vieille homophobie cherchant un vocabulaire neuf…

Une pensée qui ne saurait défendre que les victimes utiles finit toujours par ressembler aux pouvoirs qu’elle prétend combattre.
Une libération qui a besoin de boucs émissaires porte déjà le masque de ses maîtres.

Le Poing Aveugle

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