Idées et Sociétés, International

La prime de mort

L’économie de la mort selon Inozemtsev, la prime de citoyenneté selon Milanović, et ce qu’elles disent du dernier stade de l’extraction capitalistique.

REMI CARLIOZ. Repris de La Nona Ora

APR 27, 2026

La Russie a institué le premier marché d’État au monde pour la mort de ses soldats. Aux familles, elle verse l’équivalent de quinze à vingt-cinq ans de salaire civil par conscrit tué. Le système a fait reculer la pauvreté russe à son plus bas niveau depuis 1995. Il a aussi produit une nouvelle classe moyenne de guerre dont la prospérité dépend désormais de la poursuite du conflit. Le capitalisme de la finitude au sens littéral du terme, avec l’État qui tient les enchères.

On connaissait la prime de citoyenneté. Voici la prime de mort.

Branko Milanović a passé vingt ans à démontrer qu’environ 60% du revenu d’une vie entière est déterminé par le pays où l’on naît. 20% de plus par la classe sociale des parents dans ce même pays. Il ne reste que 20% pour tout le reste : effort, éducation, talent, hasards d’une vie. Le passeport est un actif financier.

La prime de citoyenneté, c’est la rente que votre vie tire du pays dont vous avez hérité à la naissance. Par hasard.

Les proportions exactes varient selon les méthodes, mais le constat est stable : le lieu de naissance est un actif économique considérable

L’économiste russe Vladislav Inozemtsev vient d’en documenter l’inverse. Dans une étude publiée en février 2026 par l’IFRI, reprise aujourd’hui par Libération, il rassemble les chiffres de ce qu’il appelle les deathonomics, ou économie de la mort. La prime de mort, c’est ce que l’État verse à votre famille pour votre mort. Elle est versée, en liquide, aux familles des soldats russes tués en Ukraine, à des tarifs que le budget fédéral publie et sur lesquels les régions russes se font concurrence.

Prime fédérale d’engagement, automne 2022 : 100 000 roubles, environ 1 600 dollars à l’époque.

Au printemps 2023 : 195 000 roubles, environ 2 400 dollars.

Puis les oblasts entrent dans l’enchère.

Samara, région industrielle de trois millions d’habitants sur la Volga, fait passer sa prime régionale à près de 4 millions de roubles début 2025, soit environ 44 000 dollars. D’autres régions suivent. Les tarifs sont publics. On les trouve sur les affiches de recrutement aux arrêts de bus, à côté de slogans comme « La victoire se forge dans le feu » et « Servir la Russie est un vrai métier ».

IFRI – Février 2026

La prime commence dès la signature. En juillet 2024, Poutine porte la prime fédérale d’engagement à 400 000 roubles. La solde mensuelle des mobilisés et des contractuels est fixée à un plancher de 195 000 roubles, soit encore plus du double du salaire moyen russe. L’État ordonne aussi aux banques d’effacer les dettes des engagés jusqu’à l’équivalent de 96 000 dollars, sans dédommager les banques. Les obligations financières existantes sont réécrites par décret, au service du recrutement.

Quand un soldat est tué, sa famille reçoit un versement forfaitaire d’en moyenne 15,2 millions de roubles, soit environ 170 000 dollars au taux de change récent. Pour un homme de Bouriatie ou de Touva – en Sibérie méridionale, cela représente quinze à vingt-cinq ans de salaire civil, versés en un seul virement non imposable.

Dans les régions les plus pauvres, cela peut atteindre quarante ans.

L’effet macroéconomique dépasse les seuls versements pour décès.

Inozemtsev estime que les soldes versées aux militaires et les indemnités versées aux familles des morts représentent 40 à 45% de la hausse des dépenses militaires russes depuis 2022, soit près de 2% du PIB par an. La guerre et les primes financières ont créé une pénurie de main-d’œuvre qui a tiré les salaires civils vers le haut dans toute l’économie. Le revenu disponible réel a progressé de 17,8% entre 2022 et 2025, alors que le PIB n’a crû que de 8,1%. La part des salaires dans le PIB est passée de 38% dans les années 2010 à 46% selon les estimations 2025. Le chômage a été divisé par deux.

Les effets régionaux sont encore plus saisissants. Les dépôts bancaires à Touva ont bondi de 151% depuis janvier 2022, et de 81% en Bouriatie. Le taux de pauvreté russe est tombé à son plus bas niveau depuis que l’État a commencé à le mesurer en 1995. L’économie de guerre a fait ce que trente ans de politique intérieure n’avaient pas réussi à faire.

La guerre elle-même, si mesurée comme on mesure habituellement les guerres a la McNamara, est un échec. La Russie a conquis 6 200 kilomètres carrés en Ukraine entre début 2024 et fin 2025, au prix d’environ cent tués ou blessés par kilomètre carré. Mais ce n’est même plus le gain territorial que le budget paie. Le véritable produit de la guerre se fabrique à l’intérieur de la Russie : l’argent qui afflue en Bouriatie et à Touva, l’explosion de la consommation dans les régions qui se sont engagées, la nouvelle classe moyenne de guerre. L’Ukraine est juste l’endroit où la transaction a lieu.

Les interrogatoires ukrainiens de plus de 10 000 prisonniers de guerre russes en dressent le profil.

7% diplômés du supérieur, contre 41% en moyenne nationale.

38% au chômage avant l’engagement, contre 2,1% en moyenne nationale.

40% déjà condamnés pour des crimes graves.

En 2024, près de la moitié des nouveaux contractuels avaient plus de 45 ans. Plus des trois quarts déclarent s’être engagés volontairement, pour l’argent. Les consignes de recrutement, rapporte Inozemtsev, visent spécifiquement ceux qui ont des dettes importantes, les insolvables déclarés, ceux qui ne déclarent aucun revenu.

L’État liste, par écrit, les populations qu’il entend convertir.

Santiago Serra

En juillet 2022, Russia-1, la chaîne de télévision publique, diffuse un reportage sur le sergent-chef Alexeï Malov, tué le troisième jour de l’invasion. Sa famille avait déjà dépensé l’indemnité de décès. Le journaliste, Sergueï Zenine, explique aux téléspectateurs qu’ils ont acheté une Lada blanche neuve, la voiture dont Alexeï rêvait, et que « leur premier trajet sera pour le cimetière ».

Mediazona et le service russe de la BBC ont documenté des milliers de cas similaires depuis. Verstka rapporte le schéma inverse : des familles qui se battent en justice pour faire reconnaître une mort que l’État a requalifiée en « disparition » afin de ne pas verser l’indemnité. Les tribunaux russes ont traité 20 040 requêtes de ce type en 2024, plus du double du chiffre de 2023.

Trois ans de ces transferts ont construit quelque chose que la mobilisation initiale n’avait pas prévu. Le Monde le signalait dès août 2024, ce qu’Inozemtsev formalisera plus tard dans son étude pour l’IFRI : une nouvelle classe moyenne de guerre dans des régions qui n’en avaient jamais eu. Les familles qui ont touché les indemnités ont emménagé dans des logements qu’elles n’auraient jamais pu s’offrir. Les vétérans rentrés avec leurs primes ont acheté des voitures, ouvert des petits commerces, financé des mariages. Les économies locales ont absorbé ces dépenses et se sont réorganisées autour.

La Russie a inventé une nouvelle industrie. L’État achète, les oblasts surenchérissent, les ménages encaissent. C’est aussi, comme l’a noté Inozemtsev, le programme public le plus efficace que la Russie ait mis en place. Les transferts en liquide directement versés aux veuves et aux recrues ne laissent aucune prise à la corruption régionale qui ponctionne toutes les autres lignes du budget fédéral. Le virement du conscrit mort arrive intact.

Ces ménages ont désormais un intérêt structurel à ce que la guerre continue. La démobilisation signifierait l’effondrement du seul mécanisme de redistribution qui les ait jamais atteints. La base politique du régime s’est déplacée en conséquence. La classe moyenne loyale de Moscou et de Saint-Pétersbourg a en grande partie émigré ou s’est tue. Elle a été remplacée par les familles populaires des périphéries, dont les revenus dépendent du fait que les enchères ne s’arrêtent pas.

Les classes qui auraient pu organiser une résistance sont à l’abri. Elles ne s’engagent pas, leurs fils ne s’engagent pas, et l’État n’a aucun besoin de les y forcer. Les 800 000 qui ont fui en 2022 étaient la dernière cohorte à avoir des raisons de craindre la conscription. Interrogé sur NPR pour savoir pourquoi les Russes ne protestent plus contre la guerre, Inozemtsev répond sans détour : parce qu’ils s’en fichent. Le système mercenaire a redistribué non seulement les salaires, mais aussi le risque politique.

Les deux primes évoluent en proportion inverse. Là où la prime de citoyenneté est élevée, la prime de mort peut rester plus faible et plus discrète. La France et les États-Unis surenchérissent moins parce que leurs économies productives ont encore un usage substantiel des populations dans lesquelles l’armée recrute. Là où la prime de citoyenneté s’effondre, la prime de mort doit monter. La Russie est au maximum mondial aujourd’hui parce que la prime de citoyenneté s’érode et que la guerre absorbe les conséquences. Le Yémen est bas non pas parce que la vie vaut moins à Sanaa qu’à Saint-Pétersbourg, mais parce que l’État de Sanaa n’a rien à dépenser.

Boltanski – Monumenta 2010

L’architecture est reconnaissable partout.

La France paie en passeports à travers la Légion étrangère, où les recrues étrangères obtiennent la nationalité après trois ans de service, et à travers le statut de Français par le sang versé, loi qui accorde la naturalisation posthume aux étrangers morts au combat pour la France. La France fait tourner une version soft de la prime de mort, mais dans une autre monnaie. Elle n’a pas besoin de publier des chiffres en roubles ou en euros, parce que la prime de citoyenneté française est encore assez élevée pour que la nationalité elle-même fasse office de rétribution.

Le Pentagone paie en soldes et en assurances décès, avec des cartes de recrutement qui épousent celles du chômage dans les comtés désindustrialisés.

Le Royaume-Uni recrute des soldats Gurkhas dans le Népal rural depuis 1815, en les payant moins que les troupes britanniques et en captant la différence pendant deux siècles, jusqu’à ce que les batailles judiciaires des années 2000 imposent enfin des conditions à peu près égales. Ce qui change d’un cas à l’autre, c’est le multiple, la profondeur démographique du ciblage, et le fait que l’État ait eu, ou non, à publier le tarif.

Le réflexe serait de ranger tout cela sous un néolibéralisme à bout de course. Les marchés dévorent tout, dirait-on, et finissent par dévorer les hommes.

Mais ici, l’acheteur n’est pas un marché privé. C’est l’État russe, qui fait tourner une enchère interne avec les oblasts comme enchérisseurs concurrents et le budget fédéral qui en fixe les paramètres. La privatisation n’est pas nécessaire. Une fois que le prix et la valeur se sont culturellement confondus, une fois que le monde vécu a été dressé à penser en termes fiscaux, le réflexe de financiarisation peut être repris par n’importe quelle institution disposant du budget pour s’en servir.

Arnaud Orain a nommé la phase actuelle du capitalisme celle de la finitude : les frontières fermées, les horizons productifs épuisés, le périmètre de ce qu’il reste à extraire qui se rétrécit. Le mot porte en français un autre sens, philosophique, employé depuis Heidegger et Sartre pour désigner la conscience de la mortalité humaine, la conscience d’être fini. En écrivant son livre en 2025, Orain n’imaginait sans doute pas que le capitalisme de la finitude en arriverait à ce point, sous cette forme, littérale, avec l’État lui-même qui tient les enchères.

Les marchés ne sont plus nécessaires.

L’État a hérité du réflexe de financiarisation et l’a appliqué directement aux corps que l’économie productive n’a pas pu absorber.


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