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Pacifisme toxique. Un entretien avec Mira, militante de Solidarity Collective

Dans le cadre du projet « Décoloniser les cultures du souvenir », Sinistra per l’Ukraina a lancé une série d’entretiens et d’articles avec des activistes anti-autoritaires sur le colonialisme, la culture du souvenir des camarades tombé·es au combat, le militantisme en temps de guerre et la coopération internationale. Dans le contexte de la guerre à grande échelle en Ukraine, nous tentons de réfléchir à l’actualité sous l’angle de la construction d’une culture du souvenir durable. La première publication est un entretien avec Mira, une militante de Solidarity Collective, qui organise des initiatives à l’échelle internationale et partage son expérience de la résistance antiautoritaire.

Commençons par une question : qui es-tu, et comment te décrirais-tu ? Quel est ton rôle dans Solidarity Collectives ?
Je m’appelle Mira, je fais partie d’ABC Kyiv et de Solidarity Collectives et je suis l’organisatrice du festival Good Night Macho Pride, qui est actuellement suspendu mais qui, je l’espère, reprendra un jour.

Je travaille au sein du département médias de Solidarity Collective. J’organise des événements avec des camarades de différents pays, j’anime des discussions, je négocie des soutiens pour notre collectif, je vends des produits dérivés et je collecte des dons. J’explique aussi à celles et ceux qui ne comprennent pas, voire qui sont parfois en désaccord, pourquoi nous sommes déterminé·es à soutenir l’Ukraine dans cette guerre. J’explique ce qui motive nos camarades qui se battent et pourquoi tous ceux et toutes celles qui luttent pour des avancées démocratiques — militant·es de gauche, anarchistes, antiautoritaires — pourquoi nous devons désormais soutenir l’Ukraine.

Environ combien d’initiatives as-tu contribué à organiser au fil des ans ?
Plus de 200, je ne sais pas exactement combien.

Y a-t-il une tendance qui se dégage dans la façon dont les personnes qui assistent à vos conférences perçoivent l’Ukraine ? Ces personnes viennent-elles avec beaucoup d’empathie ou avec des discours de propagande conservateurs, par exemple ? Existe-t-il un schéma commun ?

La plupart des gens ne savent rien de l’Ukraine ni de cette guerre. Beaucoup sont des jeunes qui vivent loin de la guerre et en ont, bien entendu, entendu parler, mais on ne peut pas dire qu’ils et elles savent vraiment quoi que ce soit. Il y a des personnes qui nous soutiennent très activement depuis toutes ces années. Elles organisent elles-mêmes des initiatives de soutien à l’Ukraine et parlent même de nous dans certains pays. Ensuite, il y a une minorité – disons que dans une salle de 50 personnes, elles ne sont généralement pas plus de deux – qui répète simplement la propagande russe et qui, malheureusement, y croient sans réserve.

Elles commencent généralement leurs phrases par « Je ne soutiens pas Poutine, mais… ». C’est après ce « mais » que les portes de l’enfer s’ouvrent. Je pense que la propagande russe diffère d’un pays à l’autre ; le « whataboutisme » [NdT. Sophisme visant à dévier une critique par des références à d’autres griefs réels ou présumés] diffère par conséquent lui aussi. Il y a également une autre critique classique : « Les anarchistes ne devraient pas être dans l’armée ! » Je leur réponds qu’il y a des exceptions et qu’historiquement nous ne sommes pas les premier·es, et que nous ne serons certainement pas les dernier·es à le faire. Mais certaines personnes refusent de voir la réalité et pensent de manière très sectaire, comme si elles étaient des anarchistes dans le vide. Pour elles, il existe des règles qui ne peuvent être enfreintes, même si le monde bascule.

D’autres s’interrogent sur les nationalistes, mais, en réalité, leur présence a considérablement diminué au cours de l’année écoulée. Je pense qu’elles ont enfin compris que ce sont des personnes très différentes qui se battent. Oui, il y a des nationalistes, mais il y a aussi beaucoup d’autres personnes.

D’autres encore s’interrogent sur ce petit collectif marginal qui s’appelle Assembly [NdT. A propos d’Assembly, on peut se reporter à cet interview initialement parue dans le journal de la Fédération anarchiste italienne. Y est développée une critique virulente des groupes libertaires ukrainiens partie prenante de la résistance à l’armée russe] et qui n’est pas du tout actif en Ukraine. De toute évidence, ce n’est pas un véritable collectif travaillant « sur le terrain », car il n’y a aucune information sur ce que font ces gens en Ukraine. Il n’y a que leurs interminables textes.

Je crois que si un collectif anarchiste ne fait rien, ce n’en est pas un, ce sont des imposteurs. Si c’est un collectif, il doit faire quelque chose. Si ce sont des anarchistes, elles et ils doivent agir. Et si elles et ils n’agissent pas, mais se contentent d’exprimer des « opinions »… Que peut-on en dire alors  ?

Les gens posent des questions à leur sujet parce qu’il est important pour les « antimilitaristes » de trouver au moins un groupe qui se fasse l’écho de leurs opinions. Si vous allez en Grèce, en Italie ou en Espagne, on vous interroge sur le 2 mai [NdT. Le 2 mai 2014, environ 2 000 personnes rassemblées pour participer à une marche pacifique « Pour l’unité de l’Ukraine » ont été attaquées par un groupe pro-russes. Après des affrontements et la mort de deux militants pro-européens (abattus par balle), 300 partisans pro-russe se sont barricadés dans le bâtiment des syndicats. Les deux camps se sont affrontés avec des cocktails Molotov, provoquant un incendie à l’intérieur du bâtiment, au cours duquel 48 militants pro-russes sont décédés. L’origine de l’incendie est encore discutée] — c’est sans doute l’un des sujets de prédilection des « pacifistes » locaux qui racontent que des syndicalistes ont été tué·es pour leur appartenance à un syndicat, ce qui est une pure absurdité.

Les mêmes prétendent également que les habitant·es du Donbass aspirent à l’émancipation, ce qui est loin d’être vrai. Elles et ils ne cessent de répéter tous ces clichés dépassés. Les stéréotypes y sont omniprésents ; elles et ils pourraient taguer un « Z » à l’entrée d’un événement — tout peut arriver. Cela dépend donc vraiment du pays. Mais je dirais que c’est moins un problème aujourd’hui. Nous les intéressions davantage la première année de la guerre.

Aujourd’hui, ces gens s’efforcent davantage d’organiser leurs propres événements et de promouvoir l’idée que l’Europe est en train de se militariser et qu’il faut empêcher la militarisation de l’Europe et désarmer immédiatement. Je pense qu’elles et ils ont également compris que me crier dessus et se comporter comme des brutes ne leur vaut pas l’acceptation de la communauté locale, ce n’est donc pas dans leur intérêt. C’est pourquoi ces groupes ont changé de stratégie pour se rendre plus sympathiques aux yeux des habitant·es.

Qualifierais-tu cela de pacifisme toxique ?
Waouh, c’est bien vu ! Eh bien, il y a ce schéma récurrent où un homme m’interpelle en criant. C’est généralement un homme blanc de plus de 40 ans. Alors que la société prône la tolérance sur bien d’autres sujets, ces personnes ont l’impression de pouvoir dire tout ce qu’elles veulent à l’occasion de nos initiatives. Encore une fois, cela dépend du pays, mais dans de nombreux endroits, les « pacifistes » ont reproché aux Ukrainien·nes d’être responsables de la guerre. Beaucoup restent les bras croisés et observent calmement, alors qu’elles seraient indigné·es par une telle culpabilisation des victimes dans d’autres situations.

Existe-t-il un pacifisme raisonnable ? Existe-t-il une position pacifiste qui témoigne de la solidarité avec l’Ukraine ?
Je me considère comme une antimilitariste radicale. Je suis contre la guerre, je n’aime pas la guerre. Je pense que nous, ici, savons bien mieux ce que signifie détester la guerre que tous ces gens qui se disent antimilitaristes en Europe. Nous sommes les vrais antimilitaristes : nous voulons que la guerre cesse. C’est pourquoi certain·es de nos camarades se sont engagé·es dans l’armée — pour faire partir la Russie de ce territoire et mettre fin à la guerre.

Tout dépend vraiment de l’interprétation que l’on donne au pacifisme et à l’antimilitarisme. Si l’on prend le pacifisme dans son sens classique, alors je ne comprends pas vraiment à quoi il sert pour les anarchistes. Désolée, mais on n’obtient pas justice simplement en demandant gentiment. Ce n’est pas seulement une question de guerre, c’est une question qui concerne tous les aspects de la vie.

Dans quelle mesure penses-tu que l’opinion et les mouvements anarchistes occidentaux reproduisent une pensée impérialiste marquée par le « campisme » plutôt que la logique coloniale elle-même ? En d’autres termes, manquent-ils d’une vision réflexive et décoloniale du monde ?

Je pense que Donald Trump leur permet de croire plus facilement que « tout n’est pas si simple ». En 2022, le principal reproche qui nous était fait concernait l’OTAN. Aujourd’hui, ils ont cessé d’en parler et trouvent de nouveaux arguments. Mais là encore, cela dépend beaucoup du pays. Je ne sais pas pourquoi, aux Pays-Bas par exemple, je n’ai rencontré personne qui voyait les choses en noir et blanc, refusant de nous aider ou nous dénigrant. Mais ensuite, on prend le train pour la partie francophone de la Belgique, et là, on constate une situation différente, avec davantage d’indifférence et d’agressivité. Il est intéressant de voir comment cela est lié à la langue et aux langues dans lesquelles la propagande russe a été traduite. Je pense que c’est là que réside le problème. Cela dit, je ne peux pas dire que je sache exactement comment cela fonctionne.

Il existe des pays où il est très difficile de dépasser cette dualité. C’est pourquoi nous nous retrouvons dans une situation étrange où l’on comprend que l’occupation de Gaza est une mauvaise chose, mais où, pour une raison quelconque, l’occupation de Louhansk ne semble pas si grave. Malheureusement, même à gauche, on a tendance à considérer les Ukrainiens et les Russes comme un seul et même peuple [NdT. C’est d’ailleurs ce qu’affirme Poutine].

Par exemple, en Allemagne, on me parle presque à chaque fois des « bons Russes » que des camarades connaissent. Je connais moi aussi des Russes tout à fait honnêtes. Je ne comprends simplement pas pourquoi ces camarades tiennent tant à partager cette information. Ils ne parleraient pas d’emblée à un·e Kurde des bons Turcs ni à un·e Palestinien·ne des bons Israéliens. Pourquoi nous traitent-ils ainsi ?

Je pense que le problème vient du fait que nous passons souvent pour une sorte de peuple de l’Est qui s’est disputé pour une raison quelconque. Elles et ils ne connaissent presque jamais notre histoire. Par exemple, on a beaucoup parlé du conflit israélo-palestinien, et c’est un sujet d’actualité depuis de nombreuses années. C’est un peu plus facile avec les Kurdes, qui n’ont pas d’État, donc qui ne semblent pas sympathiser avec l’État, bien qu’il y ait eu de nombreux problèmes similaires de leur côté, tant au sujet de l’OTAN que du nationalisme. Mais dans notre cas, il est étrange qu’on ne sache rien de ce conflit, de l’histoire de l’Ukraine et de l’histoire de la Russie qui y est liée. Pourtant, l’idée courante est que nous nous sommes disputé·es d’une manière ou d’une autre et que nous devons nous réconcilier.

Une opinion marginale…
À l’occasion d’une initiative organisée avec nos camarades en Allemagne, qui nous soutiennent et nous fournissent régulièrement de l’aide humanitaire, j’ai discuté avec ces camarades, qui sont « de notre côté ». Leur réponse a été : « La seule chose qui nous pose probablement problème, c’est le nationalisme d’une grande partie de la population ukrainienne ». Je leur ai demandé : « Qu’entendez-vous exactement par nationalisme en ce moment ? » Réponse :  « Eh bien, c’est la haine envers les Russes. »

Je leur ai alors raconté que ma grand-mère avait été emmenée dans un camp de travail pendant la Seconde Guerre mondiale et forcée de travailler comme une esclave en Allemagne pendant quatre ans. Même sur son lit de mort, je pense qu’elle les détestait encore — elle ne s’est jamais débarrassée de ce sentiment. Je leur ai demandé : « Considérez-vous ma grand-mère comme une nationaliste parce qu’elle détestait les Allemands ? » Leur réponse a été : « Non, c’est la haine des opprimé·es ». J’ai dit : « D’accord, mais en quoi est-ce différent de la haine des Ukrainien·nes envers les Russes aujourd’hui ? » Ce à quoi ils ont répondu : « Oh, eh bien, ça pourrait être différent ! »

C’est étrange que ce rapprochement ne se fasse pas. C’est comme si on ne pouvait pas établir ce lien, alors que la situation est très similaire. Ma grand-mère a également survécu à l’Holodomor et a ensuite été contrainte par le pouvoir soviétique de travailler en Pologne, juste après son enfermement dans un camp allemand. Je ne pense pas qu’elle aimait beaucoup les Russes non plus.

Racontes-nous ce dont ta famille se souvient de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holodomor, et comment ces expériences ont façonné ta vie et celle de ta famille.
Ma grand-mère m’a beaucoup raconté car je n’ai connu aucun des membres de ma famille qui ont combattu pendant la guerre. Ils sont malheureusement morts prématurément. Un de mes grands-pères est mort alors qu’il avait une cinquantaine d’années des suites des blessures reçues pendant de la Seconde Guerre mondiale et de celles qu’il avait subies avant sa capture ; les soins médicaux étaient pratiquement inexistants dans le camp de concentration.

Mon autre grand-père est mort d’un cancer moins d’un an après la catastrophe de Tchernobyl, ce qui, en principe, fait aussi partie, pour moi, de l’expérience coloniale. Les Ukrainien·nes ont été maintenu plusieurs jours dans l’ignorance de la catastrophe. On les a laissés là sans pouvoir partir, sans rien faire pour réduire les dommages que Tchernobyl avait causés à leur santé. Il est très difficile de dénombrer les victimes car beaucoup sont décédées en Ukraine dans les années qui ont suivi la catastrophe ne sont généralement pas considérées comme des victimes de Tchernobyl.

Outre les récits de ma grand-mère, il y a d’autres souvenirs, comme une carte envoyée depuis le camp : elle avait réussi à soudoyer un policier allemand pour qu’il l’achemine à sa mère. Je possède cette carte postale ainsi qu’une photo prise au camp. Presque personne ne dispose d’objets de ce genre, car la censure était généralement si stricte qu’il était impossible de faire passer quoi que ce soit. Du côté de ma mère, je possède également des documents sur la Seconde Guerre mondiale, ainsi que quelques-uns sur la Première Guerre mondiale. J’ai des lettres, des avis de décès et des photos.

Ta famille nourrissait donc de l’animosité envers l’Union soviétique ?
Ma famille détestait les occupants.

Tu veux dire les Allemands ?
Tous les occupants. Les Russes n’étaient pas non plus très bien reçus à cause de l’Holodomor. Ou à cause de la dékoulakisation. Il y avait de nombreuses raisons de ne pas les aimer. Le problème, c’est qu’il était très facile pour les familles de conserver des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Mais pour d’autres choses… ce n’était pas si simple. C’était risqué ou considéré comme déshonorant.

Mon arrière-grand-mère, par exemple, avait un frère qui s’était engagé comme volontaire et qui avait été tué. J’ai entendu parler de lui toute ma vie : Anatoliy, ceci, Anatoliy cela, mais personne ne savait où se trouvait sa tombe. J’ai découvert où elle se trouve : en Crimée. Mais je ne peux pas m’y rendre à cause de la nouvelle occupation de la péninsule. Je pense que ce serait formidable si quelqu’un·e se rendait enfin sur la tombe d’Anatoliy. Près de 100 ans se sont écoulés ; ce serait un beau geste. Malheureusement, un autre envahisseur occupe désormais cette terre.

Un autre frère avait refusé de faire son service militaire et avait été « déporté ». Quand les « vatniks » [NdT. Terme péjoratif désignant les partisans de la propagande du gouvernement russe] glorifient la Seconde Guerre mondiale et disent : « Oh, mais aujourd’hui, il y a la déportation », c’est qu’elles et ils ne comprennent tout simplement pas ce qu’était vraiment la « déportation » à l’époque. Je ne savais rien de ce frère, car il était considéré comme honteux d’admettre que quelqu’un ne voulait pas défendre sa patrie et avait tenté de s’enfuir. Finalement, sa famille, qu’il avait emmenée de Kyiv à Kharkiv pour échapper à la guerre et à la mobilisation, s’est retrouvée dans une situation très difficile. Pendant l’occupation de l’Ukraine pendant la Seconde Guerre mondiale, Kharkiv était dans une situation pire que Kyiv, et sa fille cadette est morte. Personne ne parlait de lui. Je n’ai découvert ses lettres qu’à l’âge adulte. Elles n’avaient pas été détruites ; c’était simplement un sujet dont on ne parlait pas.

On ne le sait pas toujours en Occident, mais celles et ceux qui sont revenu·es de captivité ont dû passer par les camps de filtration du NKVD à leur retour en Union soviétique. C’est le même processus que la Russie met actuellement en œuvre dans les territoires occupés. On vous présente devant un officier et vous devez prouver que vous n’êtes pas un « traître ». C’est-à-dire que vous n’avez pas été trop docile ou coopératif avec l’administration du camp de concentration. Quand on parle de l’histoire de l’Holocauste en Europe, personne n’y a mené ce genre d’enquêtes. Mais en Union soviétique, oui.

Mon grand-père a été interné dans un camp de concentration, mais il a passé le tri et est parti combattre. Il a continué à se battre pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1946. Quant à mon arrière-grand-père, je ne peux pas en être certaine, mais il semble qu’il ait échoué au processus de sélection. Même sa petite-fille, ma mère, ignorait qu’il avait combattu pendant la guerre. Il disait qu’il était aveugle et qu’il n’avait pas combattu, mais nous avons retrouvé sa carte d’identité militaire. Il a été dans un camp de concentration de juillet 1941 à mai 1945. Il a dû se passer quelque chose qui l’a contraint à dissimuler son service militaire.

Peut-être que cela a été moins étudié dans d’autres familles, mais si vous creusez davantage, vous découvrirez que tout le monde a des proches qui n’ont pas passé le processus de filtration ou qui ne voulaient pas se battre. Ils ont été soit emprisonnés, soit contraints de se battre. Mais ce ne sont pas ces histoires que l’on raconte. Après la guerre, tout le monde veut tout oublier, et s’il y a quelque chose dont on peut être fier, ce sont les héros. Si une personne n’est pas un héros, alors elle peut être oubliée.

Selon toi, quelles autres similitudes existe-t-il entre les méthodes soviétiques et celles actuellement utilisées par la Russie dans cette guerre ?
À part la déportation ? Les exactions commises contre la population. Je dirais qu’il y a des parallèles avec la manière dont l’Union soviétique s’est comportée lorsqu’elle a occupé l’Europe et d’autres territoires. Cependant, il y a aussi des similitudes avec les Allemands, car ma grand-mère, par exemple, a tout simplement été enlevée chez elle à l’âge de 14 ans. Ils l’ont emmenée de force pour qu’elle travaille en Allemagne. Aujourd’hui, la Russie enlève également des enfants, et nous ne pouvons que deviner ce qu’ils leur font là-bas. Dans le même temps, la Russie exploite activement l’image de la « Grande Guerre patriotique » comme la seule force positive ayant pris part à ce conflit, utilisant ce discours pour justifier sa guerre contre l’Ukraine. Il est toutefois surprenant que nous, en tant que militant·es et Ukrainien·nes, ne cherchions pas à remettre en cause ce discours et à affirmer notre propre participation légitime à la Seconde Guerre mondiale. Est-ce parce que nous voulons prendre nos distances ?

Je pense qu’il nous serait difficile de revendiquer notre victoire sur les nazis, entre autres, parce que la Russie est très active dans ce domaine. Malheureusement, c’est le résultat de la colonisation. Ils utilisent cette partie de l’histoire à leur avantage. Beaucoup de gens en Occident perçoivent l’URSS comme la Russie, et la Russie s’attribue le mérite de toutes les victoires et réalisations communes d’autres nations, en les présentant comme les siennes.

Et le monde se laisse prendre au piège. Il est important d’expliquer tout cela, mais c’est difficile car ici, en Ukraine, tant de choses se sont passées pendant tant d’années d’occupation. En général, avant le début de la guerre et au tout début, les gens disaient : « Oh mon Dieu, l’Allemagne ne peut pas aider l’Ukraine car elle ne peut pas risquer de bombarder à nouveau la Russie. » Bien qu’elle n’ait jamais occupé la Russie dans son intégralité, seulement une petite partie. Ils ont occupé l’Ukraine et la Biélorussie à deux reprises, la deuxième fois, c’était tout le pays. Sur les cartes de la Première Guerre mondiale, une grande partie de l’Ukraine est également occupée. Également par les Allemands. Ils ne ressentent aucune culpabilité envers nous, mais ils en ressentent envers Moscou, même s’ils ne l’ont jamais occupée à une telle échelle. Ils nous considèrent, à travers un prisme historique, comme des Russes et ne s’intéressent pas à notre opinion car ils ne reconnaissent pas notre capacité d’agir.

C’est ainsi que ça se passe avec la Seconde Guerre mondiale. Quand on dresse la liste des personnes assassinées par l’Allemagne nazie pendant la guerre, on cite : les Juifs/Juives, les Rroms, les homosexuel·les et les communistes. On oublie presque toujours de mentionner les Slaves. Ce ne sont pas des Russes qui ont été tué·es : ce sont des Slaves, des « untermenschen ». Par exemple, les Slovènes, car ce sont aussi des Slaves. Elles et ils vivent simplement un peu plus loin, alors on les oublie aussi. C’est comme ça que ça se passe.

Penses-tu que l’expérience de la Seconde Guerre mondiale a influencé la participation à cette guerre des anarchistes et des antiautoritaires ukrainien·nes, qui ont très probablement des souvenirs traumatisants dans leur histoire familiale ?
J’en suis certaine, même si les gens ne s’en rendent pas compte. Tout au long de notre histoire, nous avons été attaqué·es et occupé·es, et nous avons dû nous défendre. Ainsi, lorsque nous avons été envahi·es à nouveau, beaucoup de personnes savaient comment réagir.

Quand je me suis réveillée au son des premières explosions, l’une de mes premières pensées a été : « Que disait ma grand-mère ? Qu’ont-ils fait là-bas au début, quand tout a commencé ? » Mais elle n’a rien dit ; elle n’a cessé de parler du camp. Eh bien, tant pis.

Je veux dire, pourquoi ne m’a-t-elle pas donné de conseils concrets sur ce qu’il fallait faire ? Avec le recul, je me rends compte qu’il est assez étrange d’en vouloir à ma grand-mère pour ça. Elle espérait que « plus jamais » signifiait vraiment « plus jamais », comme on nous l’avait toujours dit. Mais elle avait très peur — elle a continué à faire sécher du pain sur le balcon jusqu’à la fin de sa vie, au cas où il y aurait une famine ou une guerre. Soixante à soixante-dix ans se sont écoulés, mais ce traumatisme ne l’a jamais quittée, même si elle l’a vécu très jeune, alors qu’elle grandissait dans le camp.

Je pense donc que cela a bel et bien un impact. Par exemple, j’ai récemment rencontré un Français qui m’a raconté toutes sortes de choses. Il m’a dit que la France avait une tradition pacifiste si forte que de nombre de militants de gauche n’avaient pas participé à la Seconde Guerre mondiale et avaient préféré fuir. J’ai été très choquée d’entendre cela, car un de mes arrière-grands-pères a tenté de fuir, et c’est considéré comme honteux, donc personne n’en parle. À l’entendre, c’est comme si les gens de gauche avaient fui pour ne pas avoir à combattre les fascistes – alors que nos arrière-grands-pères, nos grands-pères et certaines de nos grands-mères ont dû se battre, car elles et ils n’avaient ni la possibilité ni le privilège de fuir la guerre. Certaines personnes sont fières de ce [défaitisme]. Je trouve cela étrange.

Nous savons que, pour nos aîné·es, l’occupation était une menace existentielle qui visait à les exterminer. Nous comprenons aussi aujourd’hui que toute occupation représente une menace existentielle : les occupants viendront vous tuer, ils se fichent complètement de vous. Car ce sont des envahisseurs et ils ont déjà commis des actes aussi terribles que de s’introduire chez les gens et de leur prendre tout ce qu’ils possèdent — leurs maisons, leurs terres. Il est inconcevable de simplement dépouiller les gens de tout ce qu’ils ont. Il est clair pour nous que c’est le mal et qu’il se propagera jusqu’à ce qu’on y mette un terme. Si on ne les arrête pas, les envahisseurs et les fascistes l’emporteront. C’est la vie.

Et pour ce Français que j’ai rencontré, on pourrait croire que les nazis sont simplement venus tuer des Juifs/Juives, mais qu’au fond, tout le monde menait une vie normale. Je connais des histoires de Français·es qui avaient des proches dans la Résistance, mais les siens se sont probablement enfuis. Alors maintenant, il se dit : « S’il arrive quelque chose, je m’enfuirai aussi. Ce n’est pas grave. » Mais nous n’avons pas cette option, car personne ne s’est « enfu  ». Peut-être que certain·es civil·es sont parti·es, mais tous ceux qui étaient soumis au service militaire sont restés et ont combattu. Il y a probablement eu plus de gens qui se sont enfuis pendant la guerre actuelle. Car aujourd’hui, c’est possible, mais à l’époque, ça ne l’était pas.

Si l’on prend l’exemple de la Seconde Guerre mondiale, le souvenir des personnes qui y ont perdu la vie, comme celui des proches, s’estompe peu à peu. Dans quelle mesure est-il important et possible de veiller à ce que la mémoire des anarchistes tué·es pendant cette guerre ne tombe pas dans l’oubli ? À quel point cette tendance à l’oubli sera-t-elle, selon toi, d’actualité ?

C’est toujours d’actualité : tôt ou tard, tout le monde finit par être oublié. C’est vrai, cela ne peut pas durer éternellement. La Seconde Guerre mondiale, ça va encore, mais les guerres napoléoniennes ont été complètement oubliées. Nos ancêtres y ont probablement pris part eux aussi, mais nous n’en savons rien, n’est-ce pas ?

Mais, par exemple, dans ma famille, mon arrière-grand-mère a conservé toutes les lettres de son frère ainsi que l’avis de décès. Je trouve important d’avoir quelque chose de tangible ; cela rend cette histoire très réelle. Je pense que le problème, c’est que tout est oublié faute de souvenirs. C’est pourquoi je crois que la politique de la mémoire est très importante. Il est crucial de préserver non seulement l’histoire de la personne, mais aussi les écrits des camarades qui ont perdu la vie, s’il reste des souvenirs d’elles et eux, et il y a toujours des souvenirs — leurs objets personnels, leurs photographies.

C’est pourquoi je trouve très symbolique que nous ne puissions pas montrer les visages ni les noms de nos camarades bélarusses qui ont été tué·es. En effet, cela ferait courir un grand danger à leurs familles tant que le régime de Loukachenko sera au pouvoir. Le régime pourrait s’en prendre à leurs mères ou à d’autres proches. Cela s’est déjà produit, c’est pourquoi nous avons adopté cette politique.

C’est très important, et je pense que c’est l’un de ces symboles qui, si nous gagnons, nous permettra de les nommer et de montrer leurs visages. Il est essentiel de préserver tout cela, et c’est une très bonne chose qu’il existe beaucoup de documents sur certaines personnes. Par exemple, il existe un site web commémoratif consacré à Dima Petrov [NdT. Voir Dimitri Petrov, Le jour des parents, Lausanne/Paris, Page 2/Syllepse] : on y trouve des vidéos le mettant en scène, ainsi que des livres. J’espère qu’il y aura également beaucoup de documents sur d’autres camarades. J’ai entendu dire qu’un documentaire allait être réalisé sur David Chichkan. Il existe une vidéo où on le voit lire de la poésie. Il est peut-être temps pour nous de créer des archives. Nous pouvons imprimer des photos et des textes, les rassembler et les conserver. Ce serait bien si nous pouvions à terme créer des sites web et rassembler les images.

C’est ainsi que j’ai organisé un événement pour SolCol à Montpellier, en France, qui avait la correspondance de Durruti avec un gars qui vivait à Montpellier. C’est comme ça que leurs archives ont commencé à être mises en place, ce qui est vraiment cool. Et mon discours et les récits sur nos camarades au front ont été ajoutés aux archives de Montpellier.

Nous avons aussi planté des arbres, mais ils ne sont pas en très bon état. Il nous faudrait un lieu officiel, peut-être un petit parc avec des arbres. En Suisse, il existe toute une forêt de ces arbres, avec des photos et des étiquettes portant des noms accrochées dessus. Il y en a déjà pour nos camarades – pour Marsi, Finbar, Cooper et Dima. Il existe un endroit dans le monde, ce parc, où l’on rend hommage aux anarchistes — celles et ceux qui sont mort·es au Kurdistan, celles et ceux qui sont mort·es ici, les makhnovistes et d’autres. Bon, je ne suis pas sûre pour les makhnovistes, mais il y avait là des figures historiques. Les moyens de commémoration, réels et virtuels sont très importants.

Il est essentiel qu’elles et ils ne deviennent pas des chevaliers en armure étincelante. Elles et ils doivent rester dans nos mémoires comme des camarades avec leurs forces et leurs faiblesses. C’est-à-dire ce qu’elles et ils étaient. Ni plus ni moins.

Veux-tu ajouter quelque chose ?
Je pense que les anarchistes, et le mouvement anarchiste en général, défendent souvent la liberté et la libération des peuples et des nations, afin que chacun·e puisse être libre, heureuse/heureux et égal·e. Mais celles et ceux qui vivent dans des pays impérialistes ont moins d’expérience de l’oppression collective. Elles et ils devraient y réfléchir et reconnaître que leur seul accès à cette réalité passe par nous ou par d’autres qui vivent dans des pays colonisés.

Malheureusement – ou, dans un sens, heureusement –, nous avons l’expérience des générations passées, de leur oppression et de leur lutte pour leurs droits. Nous avons notre lot de guerres, d’oppressions et de pertes. C’est une expérience vraiment difficile à vivre aujourd’hui. Mais je pense que le mieux que nous puissions faire est de veiller à ce que cette lutte ne soit pas vaine.

La culture du souvenir en fait partie, car en nous souvenant de ces personnes, nous nous souvenons de leur parcours, de leurs chagrins, de leurs épreuves et de leur courage à se soulever contre l’oppression et à lutter. Je pense que le sens de la culture du souvenir ne réside pas dans la mort, mais dans le souvenir de la vie des personnes.

Il serait très bénéfique pour nos camarades occidentaux d’apprendre de nos expériences d’oppression et de libération, d’y participer et de construire leurs propres expériences à partir d’exemples concrets plutôt que de se contenter d’être des critiques en chambre ou de fermer les yeux.

Dans ce contexte, je ne comprends pas très bien comment on peut se dire anarchiste ou antifasciste, dire « plus jamais ça » — et pourtant ne pas voir l’invasion fasciste et la résistance antifasciste héroïque qui se déroulent actuellement en Ukraine. Comment peut-on refuser de s’impliquer ?

Entretien a été publié en anglais le 17 mars 2026 par Solidarity Collective
Traduction française 
: Brigades éditoriales de solidarité.