20 avril 2026

*Nous publions le texte de l’intervention finale de Karolina Chernoivan, ambulancière, fixeur et photographe ukrainienne d’Odessa, lors du Festival international de journalisme de Pérouse, dans le cadre de la rencontre « Voyage dans la résistance ukrainienne ». Valigia Blu
De Karolina Chernovian vous pouvez lire sur ce site, traduit en français, le remarquable texte « Résister et survivre à la guerre »ML

« Si vous m’écoutez aujourd’hui, ne le faites pas comme on écoute une histoire qui s’achève ici, sur cette scène.
Ne l’écoutez pas comme on écoute quelque chose qui émeut, qui touche… puis qu’on laisse passer, pour retourner à sa vie.
Car la guerre fonctionne aussi ainsi : elle se nourrit de la distance. Plus elle est lointaine, plus elle devient acceptable. Plus elle devient bruit de fond.
Au début, ce sont des images. Puis elles deviennent des chiffres. Puis elles deviennent une habitude.
Et quand quelque chose devient une habitude, cela cesse d’être insupportable.
Et c’est à ce moment-là que nous perdons quelque chose. Pas à l’extérieur. Mais à l’intérieur.
J’ai perdu cette distance.
Je ne peux plus me permettre de penser que c’est ailleurs, que c’est temporaire, que c’est quelque chose qui passera. Et je ne parle pas seulement de l’Ukraine maintenant, mais de tous les autres pays qui vivent aujourd’hui la guerre.
Car la guerre, quand on la voit vraiment, n’est pas un événement. C’est une condition. C’est quelque chose qui entre en nous et qui reste.
Elle reste dans les corps. Elle reste dans les maisons détruites. Elle reste dans les silences.
Elle reste dans la façon dont on regarde le monde… même quand on est loin du front.
Et alors, la question n’est pas de savoir ce qui se passe en Ukraine ou en Palestine ou au Liban ou en Iran.
La question est de savoir ce qui nous arrive pendant qu’on regarde.
Car chaque fois qu’on s’habitue à la guerre, chaque fois qu’on la rend normale… on fait un choix.
Même quand on croit ne pas en faire.
On aime penser que les valeurs sont quelque chose de stable, quelque chose qui existe en soi.
Mais ce n’est pas le cas.
Les valeurs n’existent que tant que quelqu’un est prêt à les défendre.
Et les défendre ne signifie pas seulement se battre.
Cela signifie regarder. Comprendre. Ne pas détourner le regard.
Cela signifie ne pas accepter les versions confortables de la réalité.
Cela signifie reconnaître quand quelque chose ne va pas… même quand le dire a un coût.
Je ne suis pas ici pour vous demander de l’empathie.
L’empathie est fragile. Elle va et vient.
Je suis ici pour vous demander quelque chose de plus dérangeant.
La prise de conscience.
La responsabilité.
Et le courage.
Car ce qui se passe en Ukraine n’est pas seulement une guerre pour un territoire.
C’est une guerre sur ce que nous sommes prêts à tolérer.
Et chaque jour, là-bas, cette limite est mise à l’épreuve.
Mon rêve européen n’est pas d’adhérer à quelque chose.
C’est de ne plus avoir à expliquer pourquoi certaines choses ne doivent pas arriver.
C’est vivre dans un espace où la liberté n’est pas négociable, où la dignité n’est pas relative, où la vérité n’est pas facultative.
La guerre en Ukraine n’est pas loin.
Elle est simplement en avance. »

Image d’aperçu : Riccardo Urli/IJF26
https://www.valigiablu.it/guerra-ucraina-europa-chernoivan-ijf26-perugia
Traduction ML
