Idées et Sociétés, International

Ukraine.Une décolonisation sans innocence

Une décolonisation sans innocence

Par Daria Mattingly

Publié le 15 avril 2026 en ukrainien sur Ukraina Moderna.
Traduction de l’Observatoire de l’Ukraine contemporaine.


L’agression armée de la Russie contre l’Ukraine a considérablement influencé la réflexion des chercheurs et intellectuels ukrainiens sur l’identité de leur pays et sur la nature des liens que la société ukrainienne a entretenus avec le pouvoir russe et soviétique. Ces dernières années, la grille de lecture coloniale s’est imposée: elle place Moscou en position de puissance coloniale dominatrice, et l’Ukraine dans une situation de société colonisée. “La guerre en Ukraine est une guerre coloniale”, affirmait ainsi l’historien Timothy Snyder dès avril 2022. Ce prisme, autrefois marginal dans les études ukrainiennes avant 2014, irrigue désormais les discours publics et académiques, comme l’illustre l’émergence de l’association académique RUTA, qui appelle à renouveler ces paradigmes. 

Cependant, comme le souligne Daria Mattingly dans l’article que nous traduisons, le cadre analytique colonial exige une grande vigilance, au regard de la place occupée par l’Ukraine dans le projet impérial et colonial russe. La place de l’Ukraine au sein du projet impérial russe ne se réduit pas à un simple face-à-face entre colonisateur et colonisé. Dans bien des contextes, les Ukrainiens furent aussi les acteurs de la domination impériale, colonisateurs en même temps que colonisés. Pour Mattingly, la reconnaissance de la complexité de l’histoire de l’Ukraine dans l’Empire russe et l’Union soviétique ne valide pas le récit de “fraternité” russo-ukrainienne que le Kremlin cherche à imposer. Au contraire, la capacité à embrasser cette histoire complexe constitue le véritable signe de la maturité politique de la nation ukrainienne.

Actualité des études ukrainiennes


La guerre de haute intensité a radicalement mis à nu la violence coloniale russe, mais elle a paradoxalement compliqué un autre débat, tout aussi nécessaire, sur la participation ukrainienne aux structures impériales. Au moment où la domination russe est apparue avec une clarté incontestable, la société ukrainienne s’est laissée séduire encore davantage par le discours victimaire et héroïque contre lequel Yaroslav Hrytsak mettait en garde il y a déjà vingt ans. Comme le fait remarquer à juste titre Oksana Forostyna, une société en temps de guerre perd facilement le goût de la complexité. Mais pour la décolonisation ukrainienne, cette perte a un coût particulièrement élevé : elle empêche de voir les moments où les Ukrainiens n’étaient pas seulement les objets de l’empire, mais aussi, parfois, ses intermédiaires, ses exécutants ou ses participants.

Le but de cette discussion n’est pas d’affaiblir la position ukrainienne dans la guerre, mais au contraire de la rendre plus mature. Une décolonisation qui ne voit que le mal qui nous a été fait reste incomplète. Une décolonisation qui voit également comment l’empire agissait par l’intermédiaire des peuples assujettis, notamment des Ukrainiens, offre la possibilité non seulement de se libérer de la dépendance vis-à-vis de la Russie, mais aussi de ne pas reproduire les modes de pensée impériaux dans notre propre vie politique et culturelle. C’est précisément cette perspective qui aide à mieux comprendre pourquoi, à différents moments de l’histoire, certains Ukrainiens ont résisté à l’empire, tandis que d’autres ont tenté de survivre en prenant la fuite, et que d’autres encore se sont adaptés à l’empire ou ont agi dans ses intérêts.

Que cela nous plaise ou non, les Ukrainiens ont été incorporés dans le projet impérial russe et soviétique dans différents rôles, non seulement en tant que subordonnés, mais parfois aussi en tant qu’intermédiaires, exécutants ou bénéficiaires. Cela ne signifie pas que les Ukrainiens étaient « pareils » aux Russes. Cela ne signifie pas non plus que l’expérience ukrainienne doive être réduite à la formule commode « tous coupables à parts égales ». Il s’agit d’autre chose : la maturité morale et analytique.

La comparaison avec les Écossais et les Irlandais dans l’Empire britannique est ici très pertinente.

L’historiographie contemporaine s’est depuis longtemps éloignée du schéma naïf selon lequel il n’y aurait que la métropole anglaise et des périphéries subordonnées. Les chercheurs montrent que les Écossais et les Irlandais, malgré leurs relations complexes et inégales avec l’État britannique, ont été des agents actifs de l’expansion impériale : dans l’armée, l’administration, le commerce et le savoir colonial. On les décrit depuis longtemps comme des « colonisateurs complexes » : pas tout à fait souverains, pas tout à fait égaux, mais des co-créateurs très réels de l’ordre impérial.

L’Empire russe et l’URSS fonctionnaient de manière similaire. Ils n’ont pas colonisé les régions périphériques uniquement avec des « Grands Russes ». Ils l’ont fait en mobilisant d’autres peuples assujettis, parmi lesquels les Ukrainiens occupaient une place particulière. Cependant, l’analogie avec les Écossais a ses limites. Après l’Acte d’Union, les Écossais, malgré toute l’inégalité de cette union, sont restés écossais — politiquement subordonnés, mais non dissous dans la catégorie des « petits Britanniques » ou des « Anglais du Nord ». En revanche, les Ukrainiens de l’Empire russe étaient systématiquement privés de ce statut : ils ne devaient pas être un peuple distinct, mais une branche « petite-russe » d’un tout panrusse. Cette différence n’est pas secondaire, mais fondamentale.

Les Ukrainiens étaient massivement présents dans la colonisation de l’Asie centrale. Il ne s’agissait pas seulement d’un déplacement de paysans vers de nouvelles terres, mais aussi d’une mise en valeur administrative et économique d’un espace que l’empire voulait discipliner, réorganiser, rendre « maîtrisé ».

Les études sur les frontières impériales et soviétiques ont depuis longtemps montré que la colonisation allait ici de pair avec la « modernisation », le cadastre, la réforme agraire et l’ingénierie ethnique.

Dans l’empire tardif, la population russe et ukrainienne d’Asie centrale a connu une forte croissance, et la migration slave est devenue partie intégrante du mécanisme même de la domination. L’historienne Kate Brown, en particulier, a décrit de manière convaincante comment l’« aménagement » spatial de la steppe était à la fois moderne et colonial.

Il en va de même pour l’Extrême-Orient. La mémoire publique ukrainienne aime évoquer l’ »Ukraine verte » comme un fragment exotique du monde ukrainien. Mais elle mentionne plus rarement que cette présence s’inscrivait dans la progression impériale vers l’Est.

L’Encyclopédie de l’Ukraine indique clairement que la région de l’Amour et le Primorié sont devenus l’une des principales zones de peuplement ukrainien en Asie, tandis que la Sibérie et l’Extrême-Orient étaient des espaces où les Ukrainiens n’étaient pas seulement des paysans migrants, mais aussi des acteurs notables de la vie économique, culturelle et administrative.

Il est important de l’appeler par son nom : les Ukrainiens faisaient partie de ceux qui peuplaient, cultivaient, administraient et normalisaient l’espace impérial.

Mais il est encore plus important de ne pas tomber ici dans le piège inverse et de ne pas dépeindre les Ukrainiens comme de purs colonisateurs volontaires. Car l’empire a envoyé des Ukrainiens vers l’Est en tant qu’exilés, soldats, prisonniers, déportés, main-d’œuvre bon marché. Autrement dit, ce même peuple pouvait être à la fois la matière première de l’empire, son instrument ou son agent.

C’est précisément ce qui rend le cas ukrainien historiquement intéressant et moralement délicat. Comme dans le cas des Écossais ou des Irlandais, nous n’avons pas affaire à une simple division entre seigneurs et sujets, mais à une hiérarchie à plusieurs niveaux, où les opprimés pouvaient, eux aussi, participer à l’oppression d’autres personnes.

La voie sud de la colonisation impériale — les terres de l’ancien khanat de Crimée, y compris le nord de la région de la mer Noire — est tout aussi révélatrice. Lorsque l’Empire russe a annexé la Crimée en 1783, il ne s’agissait pas d’une expansion vers un territoire « vierge ». Il s’agissait d’un espace habité par une population autochtone, doté d’un ordre social, de communautés musulmanes et juives, et d’une histoire étatique propre.

De nouvelles études soulignent clairement qu’après l’annexion, l’empire a entamé la colonisation de la Crimée par des colons slaves au détriment des communautés locales, principalement tatares de Crimée. En d’autres termes, il ne s’agissait pas d’une « domestication » mais du remplacement d’un peuple par un autre, d’une mémoire par une autre, d’un espace politique par un espace impérial.

Cette logique s’est répétée sous une forme encore plus brutale après la déportation des Tatars de Crimée en 1944. Après l’expulsion forcée de la population autochtone, les autorités soviétiques ont encouragé la colonisation de la Crimée par des Russes et des Ukrainiens, transformant de fait la péninsule en un espace de redécoupage post-ethnique et post-autochtone.

L’histoire orale contient divers témoignages sur cette période : certains habitants des régions de Tchernihiv et de Jytomyr ont refusé les propositions de réinstallation en Crimée dans les années d’après-guerre, tandis que d’autres ont déménagé volontiers.

C’est précisément pour cette raison que l’histoire de la Crimée est particulièrement inconfortable pour la mémoire ukrainienne : elle oblige à reconnaître que les Ukrainiens ont pu être non seulement des victimes de l’empire, mais aussi des participants à la colonisation d’un territoire dont le peuple autochtone avait auparavant été chassé.

Olya Hercules aborde avec finesse cet héritage gênant dans ses mémoires Strong Roots (2024) : pour la plupart des Ukrainiens soviétiques, la Crimée était avant tout associée aux vacances, mais toute tentative de comprendre l’histoire de l’Ukraine et l’expérience de ses différents concitoyens conduit inévitablement à l’histoire de la colonisation.

L’exemple le plus douloureux est celui de l’Ukraine de l’Ouest après la guerre. Après 1944, ce n’est pas une « Moscou » abstraite qui est arrivée ici, mais des personnes bien concrètes : des cadres du Parti, des enseignants, des miliciens, des fonctionnaires, des travailleurs de la culture, des spécialistes, dont beaucoup étaient originaires de l’Ukraine soviétique.

Ils n’arrivaient pas en tant qu’administrateurs neutres, mais en tant que porteurs d’une certaine norme politique, d’une hiérarchie, d’un style de pouvoir.

Ils n’apportaient pas seulement des institutions soviétiques, mais tout un éventail de jugements : qui était « arriéré », qui était « nationaliste », qui était « suspect », qui devait être rééduqué, qui devait être intégré, et qui devait être brisé.

La soviétisation des régions occidentales n’était pas une annexion technique, mais un processus conflictuel de restructuration de la société par la violence, la loyauté et la colonisation administrative.

C’est là que commence le problème dont les sciences humaines ukrainiennes ne parlent pour l’instant que trop peu. Une partie des historiens ukrainiens contemporains n’assume toujours pas clairement son positionnement. Surtout lorsqu’il s’agit de l’héritage soviétique, des hiérarchies interrégionales ou de l’expérience de l’Ukraine occidentale après la Seconde Guerre mondiale.

Nous avons déjà appris à reconnaître la perspective impériale russe. Mais nous avons beaucoup plus de mal à reconnaître les situations dans lesquelles le chercheur ukrainien reste lui-même le produit d’une socialisation coloniale.

Par exemple, les descendants de la réinstallation soviétique, bénéficiaires d’une promotion professionnelle au sein des structures impériales, qui ont grandi dans un environnement où la colonisation n’a jamais été appelée colonisation, peuvent continuer à penser selon les schémas impériaux.

Ce n’est pas une faute personnelle. C’est un problème épistémique. Et tant qu’il n’est pas nommé, la décolonisation reste incomplète.

Si, à l’époque soviétique, les connaissances en sciences humaines étaient souvent directement intégrées aux mécanismes de l’idéologie d’État, aujourd’hui, les inerties impériales peuvent se maintenir sous une forme plus subtile : dans l’habitude de sous-estimer l’expérience ukrainienne, de la traiter comme secondaire ou d’évaluer l’historiographie ukrainienne à partir d’une position hiérarchique prédéterminée.

Mais le problème ne réside pas seulement dans le passé impérial en tant que tel, mais aussi dans les façons de l’appréhender. Les hiérarchies impériales survivent aux empires non seulement dans les institutions politiques, mais aussi dans le savoir : dans les habitudes linguistiques, dans les hiérarchies cachées de l’autorité, dans la tendance à considérer l’expérience ukrainienne comme secondaire ou dérivée. C’est précisément pour cette raison que la décolonisation reste incomplète si elle n’inclut pas une réflexion sur la position du chercheur lui-même. Sans cette attention, elle risque de se transformer en un rituel de langue politiquement correcte qui ne pose pas la question principale : qui parle exactement, depuis quelle position parle-t-il et ce qu’il ne voit toujours pas dans son propre engagement. La véritable décolonisation ne se mesure pas à la capacité de reproduire de manière convaincante la souffrance ou la lutte, mais à la capacité de montrer honnêtement la diversité.

Les Ukrainiens ont été colonisés — cela ne fait aucun doute. Mais les Ukrainiens ont également été des colons à la frontière étrangère, des administrateurs de l’ordre impérial et des exécutants de la transformation soviétique des territoires « problématiques ». Cependant, cette participation n’était pas symétrique au rôle des Russes en Ukraine : les Russes ont bien plus souvent agi ici en tant que représentants du centre impérial et garants de l’ordre colonial.

Une partie de cette conscience impériale s’est avérée plus durable que l’empire lui-même. Reconnaître cela ne signifie pas estomper la différence entre le centre impérial et la périphérie subordonnée. Cela signifie une seule chose : aborder l’histoire ukrainienne avec le sérieux qu’elle exige.

Une telle réflexion permettrait également de mieux mettre en lumière les préjugés qui déterminent encore aujourd’hui les positions d’une partie des politiciens et des universitaires : leur incapacité à concevoir l’Ukraine en dehors du récit impérial, leur tendance à le reproduire dans les alliances politiques et universitaires actuelles avec des partenaires russes et, enfin, leur réticence à considérer pleinement l’Ukraine comme un État distinct et autonome, doté de sa propre histoire.

En temps de guerre, un tel discours peut sembler risqué, car toute autocritique est facilement interprétée comme un affaiblissement de sa propre position. Mais en réalité, c’est tout le contraire. Une nation qui ne se voit que comme une victime se mobilise mieux, mais comprend moins bien les mécanismes de l’empire. Une nation capable de percevoir son propre enchevêtrement historique dans les hiérarchies impériales acquiert non pas moins, mais davantage, une compréhension plus profonde de la manière dont l’empire fonctionne, dont il recrute, dont il normalise la violence, dont il survit à son propre effondrement formel. C’est précisément cette perspective dont l’Ukraine a besoin, non pas après la guerre, mais dès maintenant : non pas pour se dévaloriser, mais pour offrir une résistance plus mûre et pour que la victoire ne se transforme pas en une reproduction des anciennes habitudes coloniales sous une nouvelle forme.


Daria Mattingly

Historienne, enseignante-chercheuse en histoire européenne à l’université de Chichester, au Royaume-Uni. En 2019, elle a soutenu sa thèse de doctorat sur les exécutants de base du Holodomor à l’université de Cambridge. Elle y a également enseigné l’histoire soviétique et a obtenu une Leverhulme Early Career Fellowship. Elle a été assistante de recherche d’Anne Applebaum lors de la rédaction de son livre « La Famine rouge » (2017). L’article de Daria « Idle, Drunk and Good-for-Nothing. The Rank-and-File Perpetrators of the Holodomor» a remporté le prix ASN Doctoral Student Prize(2015). Daria fait partie du comité de sélection du Danyliw Seminar on Contemporary Ukraine et, depuis 2023, du comité de programme de l’Association for the Study of Nationalities (ASN).

Illustration: « Sevastopol as viewed from a “watchtower” in the center of town », domaine public, tirée de A. Chapple, « Drawn By War: Crimea In The 1800s », Radio Free Europe, 2 juin 2024. URL: https://www.rferl.org/a/crimea-paintings-bossoni-1800s-ukraine-russia/32973966.html