Depuis longtemps, je suis troublé par les similitudes entre le communisme et le sionisme. Soit deux utopies radicales contemporaines qui se donnaient l’émancipation collective d’êtres humains comme objectif mais qui ont muté en caricatures criminelles. Perçues aujourd’hui comme diamétralement opposées, ces deux utopies ont pu un temps se rejoindre. Dans ma famille juive communiste, on eut pendant quelques années le droit d’aimer en même temps Israël qui venait de naître et l’Union soviétique qui fut la première à reconnaître l’État juif. Sur ordre du Parti, des Juifs communistes partirent se battre en 1948 dans les rangs du Palmakh contre les « féodaux arabes ». Notre bibliothèque familiale débordait d’ouvrages interchangeables évoquant l’avenir radieux que bâtissaient des hommes et des femmes chevauchant des tracteurs et régénéré·es par la vie au grand air du kibboutz ou du sovkhoze.
Chez beaucoup de nos amis, le prestige de l’URSS n’allait pas résister à la révélation des crimes de Staline. Mais, curieusement, la relation désormais exclusive à Israël conserva les mêmes codes. Dans un petit ouvrage publié en 2002, j’évoquais un « sionisme stalinien » en énonçant quelques aphorismes courants chez les pro-soviétiques.
« La défense inconditionnelle de l’URSS encerclée de toutes parts par des ennemis qui veulent sa mort est le premier devoir de tout communiste.
Les Soviétiques sont mieux placés que nous pour juger du bien-fondé de leur intervention en Tchécoslovaquie (ou en Hongrie, ou en Afghanistan).
Nous n’avons pas à critiquer la politique de l’URSS : ce serait apporter de l’eau au moulin de nos adversaires qui n’attendent que ça.
Comment peut-on critiquer l’URSS, cet îlot de démocratie véritable, quand l’impérialisme commet tant de crimes ? »
Et j’invitais mes lecteurs « à remplacer URSS par Israël, communiste par juif, impérialiste par arabe, Tchécoslovaquie par Liban… et nous voilà en présence d’une argumentation tout à fait contemporaine : celle qu’on utilise aujourd’hui pour tenter de normaliser l’opinion juive quand elle se fait trop rebelle. » Même allégeance sectaire. Seul son objet change.
Le goulag est-il dans Marx ?
À six ans, j’ai pleuré à la mort de Staline. Puis, sous l’influence d’un grand frère anarchiste, j’ai viré ma cuti. Autour de mai 68, j’ai rallié la principale dissidence historique du communisme : le trotskisme. En réfléchissant à la dégénérescence stalinienne et à l’écart abyssal qui séparait le « communisme rêvé » du « communisme réel », nous étions confrontés à une épineuse question théorique : le stalinisme était-il une perversion de l’idéal communiste, ou le goulag était-il déjà dans Marx ? Pour les trotskistes, pas de doute : Marx, et même Lénine, n’étaient pour rien dans le naufrage du « communisme réel ». Un autre communisme était donc possible.
Je serais moins affirmatif aujourd’hui. Le marxisme me reste un outil indispensable pour comprendre le monde. Mais l’utopie d’une société idéale ayant résolu toutes les contradictions humaines et où, comme l’annonçaient Marx et Engels, le gouvernement des hommes serait remplacé par l’administration des choses me fait froid dans le dos. Que toutes les expériences de « communisme réel » aient débouché soit sur le goulag, soit sur le retour au capitalisme, soit sur les deux en même temps, peut-il n’être que le fruit de circonstances contingentes qui auraient pu tourner autrement ?
Les trotskistes du sionisme
Découverte pour moi : le sionisme avait eu aussi ses « trotskistes ». En son sein avait existé un courant d’une grande hauteur morale, pour qui la création d’un foyer national juif en Palestine pouvait se réaliser dans le cadre d’une Palestine binationale et n’impliquait absolument pas l’expulsion des Arabes autochtones : Brit Shalom, le mouvement Ichud, l’Hashomer Hatzaïr,Judah Magnes, Martin Buber, Hannah Arendt et même Albert Einstein. Ce courant fut irrémédiablement vaincu avec le plan de partage de la Palestine (1947) et ce qui s’en est suivi. Comme Trotski fut irrémédiablement vaincu quand il fut banni d’URSS en 1929.
Quelques décennies plus tard, ces questions me travaillent toujours. Un autre communisme était-il possible ? Un autre sionisme était-il possible ? Ceux qui s’obstinent à répondre « oui » à l’une ou l’autre de ces questions sont-ils des rêveurs incapables de tirer les leçons de l’histoire ? On trouvera les premiers, par exemple, dans la IVe Internationale – ce sont toujours mes camarades – tandis que les seconds sont présents en Israël dans le mouvement de soldats Breaking the silence ou dans le mouvement judéo-arabe Standing Together.
Si on m’interroge pour savoir si je suis antisioniste comme nombre d’amis proches, je réponds invariablement par une autre question : « qu’entendez-vous par là ? ».
Je le sais bien : cette mise en parallèle a des limites. Le sionisme n’est pas seulement un mouvement d’émancipation qui a dégénéré comme le communisme, c’est aussi une entreprise coloniale consciente dont témoignent les écrits de son fondateur Theodor Herzl. Reste que, des deux côtés, je reste avec ces questions lancinantes : le goulag est-il dans l’ADN du projet communiste, le génocide des Palestiniens est-il dans l’ADN du projet sioniste ? Il y a de bons arguments pour répondre « oui » à ces deux questions.
Pour ma part, je ne m’y résous toujours pas. Malgré ma détestation du « communisme réel » et contrairement à quelques amis aussi à gauche que moi, je ne me déclare pas anticommuniste, sans doute par fidélité à l’utopie généreuse de ma jeunesse. Et, malgré ma détestation du « sionisme réel », mais aussi parce que je connais des sionistes qui ne sont pas des salauds et quelques salauds antisémites qui se déguisent en antisionistes, si on m’interroge pour savoir si je suis antisioniste comme nombre d’amis proches, je réponds invariablement par une autre question : « qu’entendez-vous par là ? ».
Lire aussi : Faut-il être antisioniste ? (2 avril 2009)
Henri Goldman, 22 mai 2026
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