
Solidarité ukrainienne avec Gaza : Andriy Movtchan et Nina Potarska
Andriy Movtchan et Nina Potarska, deux militant·es de gauche ukrainien·nes, expliquent dans cet entretien avec Spilne (Commons) pourquoi ils ont rejoint la Global Sumud Flotilla, mission internationale qui tente de briser le blocus maritime israélien de Gaza. Au-delà de la solidarité avec le peuple palestinien, ils y voient une forme de diplomatie populaire ukrainienne en direction du Sud global et de la gauche internationaliste. Ils analysent les obstacles au soutien à la Palestine au sein de la société ukrainienne — propagande israélienne, diaspora russophone, eurocentrisme culturel — ainsi que la persistance du « campisme » sur la gauche méridionale, qui réduit le monde à des camps géopolitiques au mépris des peuples opprimés. [AN]
L’expérience ukrainienne de la guerre est souvent présentée en termes géopolitiques d’Est et d’Ouest, où l’Ukraine défendrait les valeurs occidentales contre la barbarie orientale. Dans ce discours, l’impérialisme ne serait néfaste que lorsqu’il est « oriental ». Mais l’expérience ukrainienne de la guerre peut-elle devenir une source de solidarité non seulement à l’intérieur du pays, mais aussi avec d’autres peuples opprimés — y compris ceux qui subissent une guerre avec le soutien de « nos partenaires » ?
Les militant·es de gauche ukrainien·nes Andriy Movtchan et Nina Potarska ont rejoint la Global Sumud Flotilla — une flottille internationale qui cherche à atteindre Gaza par la mer et à briser le blocus israélien [1]. Nous nous sommes entretenus avec eux des risques de cette mission, de la situation à Gaza, de la société ukrainienne, et de la raison pour laquelle la solidarité entre les peuples — et non entre les États — est importante.
Rédaction de Spilne : Parlez-nous un peu de vous, de votre parcours et de la manière dont il vous a finalement conduits à participer à la Global Sumud Flotilla.
Andriy Movtchan : Je sympathisais avec le mouvement palestinien dès l’adolescence. Je comprenais déjà à l’époque qu’il s’agissait d’une occupation, que les gens luttent pour leurs droits fondamentaux, qui sont brutalement violés chaque année. Je savais qu’il existait des phénomènes tels que le colonialisme de peuplement. De manière générale, il m’apparaissait intuitivement clair que la cause palestinienne était juste. Plus tard, lorsque je vivais déjà en émigration, j’ai commencé à échanger avec des Palestiniens, ce qui m’a encore plus convaincu. Car, malgré toute la complexité de ce conflit, la vérité est tout de même du côté des opprimés. Et la partie opprimée ici, c’est sans aucun doute le peuple palestinien.
Nina Potarska : Cela fait 23 ans que je travaille dans le domaine des droits humains. Je me concentre principalement sur les droits des femmes. Depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine, je suis en contact permanent avec les personnes qui vivent et restent sur les territoires occupés. De plus, je travaille depuis 10 ans avec la WILPF (Women’s International League for Peace and Freedom — Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté). La WILPF est une organisation féministe et antimilitariste internationale, et c’est précisément grâce à elle que je suis depuis toujours en contact avec des groupes et des organisations à travers le monde. La WILPF possède notamment un groupe très important consacré au Moyen-Orient. Il s’est donc trouvé naturellement que je travaillais déjà avec ces personnes ou que j’étais constamment en contact avec elles.
Lorsque la « nouvelle vague » a commencé [un nouvel embrasement du conflit entre Israël et la Palestine — NDLR] et que les événements du 7 octobre se sont produits, lorsque tous les droits humains imaginables ont été violés, le double standard du système onusien est devenu particulièrement flagrant. Honnêtement, j’avais honte que l’attitude de la communauté internationale prétendument civilisée envers un pays qui souffre de l’agression de pays européens diffère radicalement de l’attitude envers l’Ukraine. Envers des personnes que je connais.
Il y a deux ans, je me suis installée au Canada avec mes enfants. Mais comme tous les projets dans lesquels je suis impliquée concernent l’Ukraine, j’y retourne périodiquement. Et à chaque fois je m’étonne que l’Ukraine — le pouvoir ukrainien, la société ukrainienne — ne s’identifie pas aux peuples opprimés et occupés qui souffrent eux aussi sous la botte d’envahisseurs.
À mon avis, le soutien à la Palestine relève d’une exigence si fondamentale qu’il est difficile de le formuler en mots. C’est une question de dignité, de droits, d’équilibre général de la justice et du rôle de l’État dans le système de coordonnées de chaque personne. Pour moi, la question de savoir si ce soutien est pertinent ne se pose même pas. Nous sommes contre l’occupation, et pour exprimer notre position, nous posons des gestes de solidarité envers les opprimés.
A.M. : Il me semble important de dire ici l’essentiel : pourquoi nous nous sommes décidés à le faire. Dès la précédente flottille, en septembre 2025 [2], j’ai eu le sentiment que ma place devait être là.
Je pense qu’il y a plusieurs niveaux. Premièrement, c’est la participation directe à la lutte contre l’injustice envers le peuple palestinien. Deuxièmement, c’est la volonté de montrer cela à notre société, d’éclairer le sujet sous un angle nouveau. De le faire avec un langage et des gestes compréhensibles, afin de présenter les événements en Palestine sous un autre angle et d’expliquer pourquoi nous devons être solidaires de ce peuple.
Et troisièmement, ce qui n’est pas moins important : montrer au reste du monde — en particulier au Sud global et aux personnes en Occident qui participent aux campagnes propalestiniennes — que les Ukrainiens ne se tiennent pas à l’écart de ce malheur. Que nous ne demandons pas seulement la solidarité pour nous-mêmes, mais que nous sommes aussi capables de la manifester envers ceux qui se trouvent dans une situation similaire, voire pire.
Même s’ils relèvent, conventionnellement, d’un autre camp géopolitique, ce sont les mêmes personnes contre lesquelles s’exerce une agression militaire et une occupation. Je suis profondément convaincu qu’un tel dialogue avec le Sud global et le spectre de gauche nous fait cruellement défaut. Et que ce soit là l’une des premières tentatives d’établir ce contact [3].
Rédaction : Parlons un peu de la Global Sumud Flotilla elle-même. De quoi s’agit-il, quels sont son idée maîtresse, sa mission et ses valeurs ? Quelle est l’ampleur de cette initiative et qui y participe ?
A.M. : L’idée est d’ouvrir un couloir humanitaire vers Gaza assiégée. À l’heure actuelle, la bande est sous blocus militaire complet — par voie terrestre comme par voie maritime. C’est pourquoi, après les opérations militaires — qui en réalité n’ont pas cessé, même après la conclusion d’un plan de paix — toute la zone est en ruines. C’est une zone de catastrophe humanitaire totale : toute l’infrastructure est détruite, les hôpitaux, l’insalubrité totale, le manque d’eau.
Les gens vivent dans des conditions effroyables — dans des tentes inondées dès la première pluie ; le taux de morbidité y est extrêmement élevé. Le plus important est que la famine y règne encore. Les moments les plus critiques, les plus aigus — ceux de l’été dernier — sont heureusement passés, mais la malnutrition de masse et la souffrance liée à la faim subsistent.
Concernant l’aide humanitaire : ce qui est le plus paradoxal, c’est que l’ONU a la capacité de la fournir en quantités suffisantes, mais qu’Israël ne laisse simplement pas passer ces cargaisons humanitaires vers Gaza dans les volumes nécessaires. C’est-à-dire que ces convois restent simplement aux points de passage et se gâtent. Recevoir une aide quelconque de l’extérieur, y compris par voie maritime, est impossible parce que la mer est elle aussi sous blocus de la marine et des gardes-frontières israéliens. C’est sans aucun doute illégal. Cela contrevient au droit international. Israël n’a aucun droit juridique de contrôler les eaux côtières de la bande de Gaza. C’est pourquoi notre mission est de surmonter le blocus maritime. Pour qu’un couloir humanitaire soit établi et pour assurer l’acheminement d’une quantité suffisante de cargaisons humanitaires.
Rédaction : Comment la mission prévoit-elle d’établir ce couloir humanitaire ? Si je comprends bien, il y a déjà eu des tentatives d’atteindre la bande de Gaza par voie maritime pour acheminer de l’aide humanitaire. Parlez-nous des succès ou des échecs des missions précédentes.
N.P. : Malheureusement, les tentatives précédentes n’ont été couronnées de succès que sur le plan médiatique. Une seule embarcation avait alors presque réussi à atteindre la côte. On dit qu’il ne lui restait que 20 kilomètres. C’est très peu. Cette fois, il est prévu de mobiliser plus de personnes, plus de bateaux. La tactique est la suivante : Israël n’a pas en réalité, à ce stade, suffisamment de forces pour intercepter la flottille — la dernière fois, ses capacités ont été presque épuisées. En outre, Israël est actuellement occupé par une autre guerre. Il y a l’espoir qu’au moins quelques bateaux parviennent à atteindre la côte.
Les bateaux qui s’étaient approchés la dernière fois ont été arraisonnés, et leurs participants détenus. Certains ont été relâchés presque immédiatement, en quelques heures, d’autres en quelques jours. Une procédure officielle de détention et d’expulsion a été mise en œuvre.
Dans le cadre de la flottille, nous avons suivi une formation où l’on nous a expliqué comment se comporter en cas d’arrestation. Malheureusement, les chances d’être détenus puis expulsés vers nos pays sont très élevées. Tous les participants et participantes le comprennent. Lors de la formation, j’ai entendu que le traitement réservé aux Palestiniens de souche par les autorités israéliennes diffère radicalement — y compris en détention. À ceux qui peuvent être identifiés comme palestiniens d’origine, on applique d’autres approches. De nombreux militant·es le confirment : la détention et le séjour en prison se déroulent différemment selon le passeport. Pour le dire crûment, le fait d’être ou non frappé et la durée de la détention dépendent avant tout de la nationalité.
A.M. : Cette fois, environ 80 bateaux et environ un millier de participant·es de profils variés prennent la mer. Il y a des marins professionnels qui se sont portés volontaires pour piloter les navires, des activistes médiatiques, des travailleurs et travailleuses humanitaires. Parmi ces derniers, des médecins et des enseignants, qui font cruellement défaut à Gaza. Il y a aussi des spécialistes de la reconstruction, car tout y est détruit et a besoin d’être restauré.
N.P. : Notre tâche principale est d’atteindre la côte. Il est clair qu’il y aura des arrestations, mais celles et ceux qui ne seront pas arrêté·es devront former un couloir et le maintenir pour les autres bateaux qui pourront ensuite arriver rapidement de Turquie et d’autres pays voisins. La tâche minimale est d’obtenir le respect du droit international, c’est-à-dire que les eaux de Gaza ne soient pas contrôlées illégalement par les forces d’occupation israéliennes.
Rédaction : Quelle réaction attendez-vous des autorités israéliennes ? Vous avez déjà mentionné les arrestations et les expulsions. Vous attendez-vous à une riposte militaire ?
A.M. : Lors des missions précédentes, des événements dramatiques se sont produits, comme l’incident du navire turc Mavi Marmara [4]. À l’époque, un navire civil avait été pris d’assaut, ce qui s’était soldé par dix morts. Les militant·es avaient résisté : ils tentaient de repousser les hélicoptères — y compris à l’aide de frondes — et de neutraliser les commandos armés qui débarquaient sur le pont. C’est précisément cette confrontation qui avait conduit à l’escalade de la violence et aux pertes humaines. Après cet événement, la tactique a été radicalement révisée. Les actions de personnes désarmées contre des forces spéciales maritimes d’élite avaient été extrêmement courageuses, mais se sont révélées irrationnelles et inefficaces.
Désormais, le principe directeur de la mission est la non-violence maximale.
N.P. : En cas de saisie ou d’arrestation, les participants doivent agir pacifiquement et ne pas opposer de résistance, afin de ne pas mettre en danger eux-mêmes ni les autres navires, et surtout pour éviter de nouvelles victimes.
A.M. : Nous espérons que tout se passera relativement calmement, autant que cela soit possible dans des conditions d’interception probable. Premièrement, Israël traverse actuellement de graves problèmes de réputation internationale, et ses actions sont sous le regard scrutateur et critique de la presse mondiale. Deuxièmement, la mission compte de nombreuses personnes munies de « passeports forts » — des ressortissants des États-Unis, du Canada, des pays de l’Union européenne, d’Australie et du Japon. Il est évident que dans de telles conditions, il est nettement plus difficile pour les forces de sécurité de se permettre à notre encontre ce qu’elles pratiquent habituellement contre les Palestiniens dans les territoires occupés. C’est pourquoi nous avons des raisons fondées d’espérer que cette fois, les choses se dérouleront sans violence majeure.
Rédaction : Comment se passe la sélection pour la Global Sumud Flotilla ? Faut-il répondre à certains critères ?
A.M. : Je ne pense pas que nous puissions divulguer ici tous les détails du processus organisationnel, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité, y compris informationnelle. Mais il existe en général quelques principes communs.
N.P. : Sur le site officiel, un formulaire de candidature était ouvert. Ensuite, manifestement, dans chaque pays une représentation ou un groupe activiste s’occupait de la sélection des candidats. J’ai franchi cette étape par le biais du groupe canadien.
Le formulaire comportait des cases concernant le pays de résidence et la citoyenneté. Bien que nous ayons posé notre candidature, Andriy et moi, en tant que représentants de l’Ukraine, il est finalement passé par le groupe espagnol et moi par le groupe canadien. Toutefois, plus tard, le côté canadien a fait remarquer que comme je n’ai qu’un passeport ukrainien et que je n’ai rien au Canada, ils ne pourraient pas me « couvrir » juridiquement. On m’a conseillé de m’adresser, par exemple, aux Polonais.
Ces détails soulignent l’importance du facteur « force du passeport ». Certains groupes nationaux disposent d’un soutien juridique solide et d’une influence importante. Dans certains pays, les listes de volontaires étaient extrêmement longues, ce qui a conduit à une sélection rigoureuse, dont les critères précis demeurent une affaire interne aux organisateurs.
Rédaction : Parlez-nous un peu plus en détail des participants et participantes des pays de la périphérie ou du Sud global.
N.P. : En réalité, il n’y a pas tant de personnes du Sud global. Il y a un groupe turc et des Palestiniens qui ont peut-être d’autres passeports mais sont ethniquement palestiniens.
A.M. : Les ressortissant·es des pays du Sud global étaient mieux représenté·es à Barcelone. Nous prenons le départ depuis la Sicile, et la première partie de la flottille au moment de notre entretien est partie de Barcelone il y a une semaine. J’ai vu le départ de ce groupe. Il y avait beaucoup de personnes de Malaisie, d’Indonésie et d’Afrique du Sud. Quant à l’Amérique latine, il n’est même pas la peine d’en parler : l’Argentine, le Brésil et d’autres pays sont très largement représentés.
D’après le plan, le premier groupe doit nous rejoindre, ici en Italie, et nous repartirons ensuite tous ensemble. Le prochain point d’étape, nous ne pouvons pas le divulguer. À chaque « escale », nous attendons de nouveaux bateaux, nous nous regroupons et naviguons ensemble.
Il est intéressant de noter que dans la précédente flottille, il n’y avait qu’un seul jeune homme de l’espace post-soviétique, originaire de Lituanie. Aujourd’hui, autant que je sache, le groupe ukrainien est le seul représentant de cette région. Il n’y a ici de militants ni de Russie, ni de Biélorussie, ni d’autres pays post-soviétiques. En un sens, nous sommes des pionniers.
Rédaction : Pensez-vous qu’une expérience commune de solidarité par la base puisse devenir le fondement pratique d’une compréhension mutuelle au sein de la gauche mondiale autour de principes anti-impérialistes et des droits humains ?
N.P. : Nous ne savions pas à l’avance qui exactement participerait, mais chaque jour nous faisons connaissance avec des personnes qui ont séjourné en Ukraine, parfois récemment. Certain·es y travaillaient comme médecins, d’autres menaient des missions humanitaires. Par exemple, il y a parmi nous une jeune femme des Pays-Bas, représentante des Verts : elle nous a raconté qu’ils venaient d’envoyer en Ukraine une nouvelle cargaison humanitaire.
Il y a aussi un jeune homme de Turquie qui est en contact avec Sergiy Movtchan des Solidarity Collectives [5]. Il s’avère que ces personnes ne se contentent pas de naviguer vers la Palestine : elles aidaient également l’Ukraine, sans que nous le sachions auparavant.
Il me semble que la possibilité de mettre en lumière leur participation et cette solidarité commune est extrêmement importante. Je ne m’attendais pas à rencontrer ici autant de personnes partageant les mêmes idées — journalistes, médecins, militant·es. C’est un type particulier de personnes : des activistes, des gens de gauche, des anarchistes qui vivent selon le principe de la solidarité. Et l’Ukraine, tout comme la Palestine, est dans le champ de leur attention et de leur action.
A.M. : Mais soyons justes : toutes les forces de gauche n’étendent pas leur solidarité aux deux peuples qui résistent à l’occupation. En Europe du Sud et en Amérique latine en particulier, il existe un courant influent du « campisme » [6]. Ce sont pour la plupart des mouvements staliniens ou poststaliniens, ou ceux qui sont sous l’influence de telles tendances.
Ces personnes divisent le monde en noir et blanc : il y a « notre » camp, qui inclut tous ceux qui s’opposent aux États-Unis, et il y a tous les autres. Ce schématisme simplifié leur permet de prendre, avec aplomb, des décisions effroyables — jusqu’à la négation du droit de l’Ukraine à exister.
N.P. : Nous sommes convaincus qu’il faut s’opposer à cela, notamment par la pratique de la solidarité et l’unification des luttes des différents peuples. Il me semble que dans ce tableau, mon expérience a aussi sa place. J’ai été au Mexique et en Colombie, j’ai échangé avec différents groupes féministes et de gauche. Pour moi, cette ligne de partage passe entre les gauches autoritaires et les gauches non autoritaires. Celles qui penchent vers l’autoritarisme se lient plus souvent aux intérêts d’État et aux grandes coalitions internationales.
Par exemple, pour le Mexique, la question de l’Ukraine ne se pose pas dans le registre de la souffrance des Ukrainien·nes du fait de la guerre, mais dans celui de l’opposition aux intérêts des États-Unis. Comme ils souffrent eux-mêmes de la politique de Washington, la Russie est perçue chez eux de façon très schématique — comme un « allié tactique » lointain mais utile dans la lutte contre l’Amérique.
Cela peut se comprendre, mais personnellement, je me situe dans le registre de la solidarité entre les peuples, et non entre les États. Il me semble que c’est précisément là que se produit la rupture principale. Dans le monde, l’Ukraine est encore souvent perçue à travers son positionnement politique officiel, et non à travers les voix « d’en bas » : militant·es, travailleur·euses humanitaires, défenseur·es des droits humains.
Je m’occupe actuellement beaucoup de plaidoyer international, et je n’ai pas eu de désaccords avec mes collègues ou avec des groupes de femmes d’Afrique et du Moyen-Orient. Mais c’est précisément ce niveau horizontal qui se trouve en opposition avec la politique d’État ou la représentation officielle de la nation par les intérêts de l’État.
Rédaction : Depuis le début de l’invasion à grande échelle, on entend dire que toute l’attention du monde devrait être tournée vers l’Ukraine, et que toute dispersion sur d’autres conflits ne ferait que nous nuire. Autrement dit : pourquoi aidez-vous Gaza alors que l’aide est nécessaire chez vous ?
A.M. : Dans le contexte de la flottille, il me semble que c’est précisément l’une des formes d’aide à l’Ukraine. C’est un format de diplomatie populaire — un chemin pour construire des ponts avec les secteurs qui sont actuellement totalement ignorés par notre société civile et nos services diplomatiques.
C’est une cause que peu de gens, à part nous, peuvent réellement faire avancer. C’est pourquoi je considère cette mission importante non seulement pour le soutien direct aux Palestiniens, mais aussi pour faire connaître l’Ukraine là où nous n’avons pas encore été entendus.
N.P. : Si l’on raisonne en termes de solidarité, il faut se rappeler que l’État ne représente souvent pas les besoins et les sentiments réels des personnes qu’il devrait représenter. Cela crée pour les Ukrainien·nes en Europe, en Amérique ou en Amérique latine — car les réfugié·es se trouvent aujourd’hui partout — des situations complexes, parfois dangereuses. Par exemple, comme en Pologne, où nous ne sommes plus toujours bien accueillis.
Pour la population de nombreux pays, la guerre en Ukraine a commencé à être associée à un épuisement des ressources : les gens ont l’impression de s’appauvrir, et ce ressentiment, qui parfois prend la forme d’une haine sur le plan quotidien, se dirige contre les Ukrainiens. Nous sommes perçus comme des gens qui ne se soucient que d’eux-mêmes, à qui l’on doit constamment quelque chose, alors que les besoins et les problèmes des autres peuples nous laisseraient indifférents. C’est une posture quelque peu égocentrique, avec laquelle d’autres groupes militants et communautés de solidarité ont beaucoup de mal à trouver un langage commun.
Rédaction : Avez-vous eu à entrer dans des discussions politiques avec des collègues étrangers, notamment sur la question du faible soutien à la Palestine au sein de la société ukrainienne ?
N.P. : Pour l’instant, nous n’avons pas encore eu à débattre, parce qu’au début nous étions tendus et inquiets face à l’inconnu. À notre arrivée, nous nous sommes entièrement remis aux organisateurs qui nous forment et nous préparent. Il s’agit moins d’une préparation idéologique (même si la conception de la flottille et les événements à Gaza ont été abordés) que de mise au point technique. Nous avons déjà passé une journée sur le bateau : nous l’avons nettoyé, préparé pour le départ. Demain nous attendent des formations supplémentaires, notamment médicales. Les questions organisationnelles sont si nombreuses qu’il manque tout simplement de temps et d’espace pour les discussions politiques. Au contraire — nous cherchons actuellement à nouer des contacts avec celles et ceux avec qui nous pourrions coopérer, mener un entretien, qui ont déjà travaillé en Ukraine ou qui en comprennent au moins le contexte.
Pendant la première semaine, nous essayons de nous orienter : où nous sommes, qui nous sommes, ce que nous pouvons faire dans cet espace et comment agir en sécurité. De nombreuses mesures de sécurité sont mises en place, et puisque nous avons accepté de participer et de coopérer, nous devons faire confiance aux coordinateurs sur les questions techniques et organisationnelles.
A.M. : Concernant les discussions politiques. J’avais certaines appréhensions. Compte tenu de l’influence importante des tendances staliniennes en Europe du Sud, j’avais quelques pressentiments inquiets. Mais lorsque nous avons commencé à faire connaissance avec les gens, j’ai été agréablement surpris de constater à quel point celles et ceux que nous rencontrions étaient ouverts, positifs et non dogmatiques.
C’est vraiment impressionnant. Il faut croire que nous avons simplement de la chance. Je pense que jusqu’à présent, le destin nous épargne les rencontres avec celles et ceux que nous n’aurions pas voulu croiser.
Rédaction : Selon vous, pourquoi les personnes de l’espace post-soviétique se mobilisent-elles moins volontiers dans les initiatives de soutien à la Palestine ?
N.P. : Il me semble que c’est à cause de la langue et du fait que nous n’avons pas été une colonie du Commonwealth britannique. Notre contexte est quelque peu différent. En Ukraine, en règle générale, peu de gens s’intéressent aux processus mondiaux, et aujourd’hui le fil d’actualité international apparaît particulièrement faible. La perception de ce qui se passe dans le monde devient de plus en plus isolée. C’est une tendance très inquiétante.
A.M. : De nombreux facteurs pourraient expliquer pourquoi la position d’Israël trouve chez nous une plus grande compréhension. Cela tient à des facteurs assez objectifs, notamment au fait qu’Israël est une société très occidentalisée. Sur le plan culturel et du mode de vie, elle est nettement plus proche de la nôtre que les sociétés des autres pays du Moyen-Orient. C’est pourquoi, lorsqu’on voit les gratte-ciel, les plages de Tel-Aviv ou les boîtes de nuit, c’est à première vue une histoire bien plus compréhensible que le monde musulman, les quartiers pauvres ou les familles nombreuses (même si chez les colons israéliens, les familles sont aussi généralement grandes).
Un autre facteur joue : il existe en Israël une énorme diaspora russophone post-soviétique. Il me semble que presque chacun a des connaissances, des voisins ou des proches qui s’y sont retrouvés, et cela crée un certain canal de communication.
N.P. : Et bien sûr, la tragédie du peuple juif pendant la Seconde Guerre mondiale. Chez nous, ces pertes et cette injustice sont plus présentes à l’esprit. Peut-être compatissons-nous simplement davantage à la tragédie du peuple juif. Et cela bien que, avant même la guerre à grande échelle, des attaques contre des synagogues se soient produites chez nous. Évidemment, ces dernières années, la situation a radicalement changé.
Israël lui-même est, pour de nombreux Ukrainien·nes, un modèle : son armée comme sa capacité à tenir tête à un environnement hostile. Dans notre espace informationnel, ce sont précisément ces messages qui ont toujours été diffusés.
Les gens ne s’intéressaient guère auparavant à la politique internationale et aux événements dans d’autres pays. Mais ce qui se passe en Palestine — ce ne sont pas seulement les massacres de masse actuels, c’est une histoire qui a une certaine continuité. C’est des décennies d’arrestations illégales — y compris d’enfants — et de conditions de vie inhumaines. Comme aujourd’hui les régions de Donetsk et de Louhansk — j’entends souvent des habitants de là-bas dire qu’au début ils étaient des « sous-Ukrainiens » pour certains, et qu’ils sont aujourd’hui des « sous-Russes » pour la Russie. C’est une zone grise avec laquelle tout le monde joue, pour laquelle tout le monde se bat, mais dont les habitants n’intéressent en réalité personne. Et ce qui se passe en Palestine rappelle souvent quelque chose de semblable.
Avant même le début de l’opération terrestre israélienne, nous entendions rarement parler des conditions de vie des gens là-bas, des formes de violence ou des détentions illégales contre les Palestiniens. Ou du fait que les gens n’ont littéralement pas accès à des biens de première nécessité. Lorsque nous étions au Canada, j’ai fait connaissance avec plusieurs Palestiniens. Ils essayaient en permanence d’acheter des choses élémentaires — du dentifrice, des produits d’hygiène — parce qu’ils n’en avaient tout simplement pas chez eux. Il faut comprendre dans quelles conditions ces personnes ont vécu pendant de longues années. Ce qui s’est passé ensuite est déjà un certain pic et une réponse d’une injustice à une autre injustice.
A.M. : Il faut également ajouter qu’on ne peut sous-estimer la puissance de la propagande. Israël dispose d’une machine de propagande extrêmement puissante. Nous connaissons bien la propagande russe, mais l’israélienne ne fonctionne pas moins bien — et peut-être beaucoup mieux. C’est le travail de divisions entières, l’utilisation de l’intelligence artificielle — tout est organisé de manière extrêmement compétente.
Étant donné que 20% de la population israélienne est russophone, regardez notre YouTube : il est rempli à ras bord d’experts politiques, économiques et militaires israéliens. Ce que nous entendons sur les conflits au Moyen-Orient est principalement présenté à travers le prisme de la propagande militaire israélienne. C’est du contenu en russe, auquel nous avons accès, contrairement au contenu en arabe.
Malheureusement, la propagande israélienne parvient à manipuler une société ukrainienne traumatisée par la guerre. Quand on te dit : « Hé, l’ami, nous sommes dans le même camp géopolitique, c’est simple — choisis ton équipe et soutiens-la » — ce schéma vulgarisé et primitif est facile à accepter.
Mais si nous nous rappelons les principes sur lesquels repose la résistance ukrainienne à l’agression russe — l’opposition à l’impérialisme, la résistance à la conquête coloniale et le respect du droit international —, ce sont précisément ces choses que les Palestiniens revendiquent pour eux-mêmes depuis des décennies. C’est probablement là qu’il faut chercher les clés pour comprendre les conflits au Moyen-Orient [7].
Rédaction de Spilne (Commons), revue de critique sociale et plate-forme intellectuelle de la gauche ukrainienne.
Andriy Movtchan est un militant de gauche ukrainien en exil politique à Barcelone, cofondateur du syndicat étudiant anarcho-syndicaliste Priama Diia (Action directe) et militant au sein du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine (RESU).
Nina Potarska est sociologue et défenseuse des droits humains, coordinatrice de la section ukrainienne de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (WILPF — Women’s International League for Peace and Freedom).
https://commons.com.ua/uk/flotyliia-v-hazu-interviu-z-ukraintsiamy-na-bortu/
Traduit et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78649
Notes
[1] « Sumud » signifie en arabe « persévérance » ou « résilience » : une référence à la résistance palestinienne quotidienne face à l’occupation. Sur la flottille et son contexte, voir « Le monde soutient Gaza : flottilles, résistance et renouveau de l’internationalisme », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76519
[2] Le 1er octobre 2025, la marine israélienne a intercepté la Global Sumud Flotilla dans les eaux internationales et arrêté les militant·es à bord. Voir « Israel intercepts Global Sumud humanitarian aid flotilla », Europe Solidaire Sans Frontières, 2 octobre 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76461 ;
et Donald Rothwell, « Israel’s interception of the Gaza aid flotilla is a clear violation of international law », Europe Solidaire Sans Frontières, 2 octobre 2025. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76467
[3] Sur la nécessité d’articuler solidarité avec l’Ukraine et solidarité avec la Palestine du point de vue d’une gauche internationaliste, voir Ashley Smith et Vladyslav Starodubstev, « Ukraine, Palestine, et internationalisme », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur:
https://europe-solidaire.org/spip.php?article66088 ;
entretien initialement publié en anglais sur Tempest en mars 2023.
[4] En mai 2010, des commandos israéliens ont pris d’assaut le Mavi Marmara, navire turc participant à une flottille humanitaire pour Gaza, dans les eaux internationales. Dix militants ont été tués. L’incident a provoqué une condamnation internationale et une rupture diplomatique entre la Turquie et Israël qui a duré plusieurs années.
[5] Solidarity Collectives est un réseau anti-autoritaire ukrainien constitué après le début de l’invasion russe à grande échelle pour soutenir les militant·es de gauche engagé·es dans la résistance et fournir une aide humanitaire aux civils en zone de combat. Le réseau entretient des contacts internationaux étendus.
[6] Le « campisme » désigne une posture qui divise le monde en camps géopolitiques opposés et qui, au nom de l’opposition aux États-Unis et à l’OTAN, en vient à soutenir ou à excuser des régimes autoritaires comme la Russie de Poutine. Sur cette critique, voir Edwy Plenel, « Face à l’impérialisme de Poutine, l’aveuglement du « campisme » », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article76013 ;
tribune initialement publiée dans Mediapart le 24 août 2025.
[7] Sur la convergence des cadres de la résistance ukrainienne et de la résistance palestinienne du point de vue du droit à l’autodétermination, voir « From Ukraine to Palestine : the right of peoples to self-determination », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article68351 ;
et Andriy Movchan, « Entretien avec Andriy Movchan : « Si l’occupation de l’Ukraine est un prix acceptable, qu’est-ce qui l’est d’autre ? » », Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78279 ;
entretien initialement publié dans Presente Rojo n° 3, février 2026.
