L’Ukraine connaît les phénomènes d’accumulation des pouvoirs, pour en avoir été la victime. La capture oligarchique des industries, des médias et de la scène politique depuis les années 1990 a affaibli les institutions, et réduit sa capacité de résistance face à l’expansionnisme russe. Face à ce type de risque, les pouvoirs publics ne peuvent rester passifs. Il ne s’agit pas de restreindre le pluralisme, mais d’en préserver les conditions d’existence.

Anastasia Fomitchova est docteure en science politique, autrice de Volia (Ed. Grasset, 2025) et lauréate du prix André Malraux 2025.
Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe à grande échelle, il apparaît désormais clairement que cette guerre ne vise pas uniquement l’Ukraine, mais constitue également un enjeu direct de sécurité pour l’Europe. Cette offensive s’inscrit dans une stratégie plus large visant à déstabiliser les démocraties européennes en exploitant leurs vulnérabilités internes.
La guerre hybride menée par la Russie contre l’Europe est déjà largement documentée. Elle mobilise des instruments destinés à agir au cœur même des sociétés démocratiques sous la forme d’un ensemble d’actions de désinformation, d’ingérences politiques, de cyberattaques, ciblant les opinions publiques, les processus électoraux et les infrastructures informationnelles.
Cette guerre repose notamment sur des leviers qui permettent la diffusion de discours remettant en cause les principes démocratiques, ainsi que la circulation de récits convergents avec ceux promus par le Kremlin. Ces stratégies ne peuvent fonctionner que si elles s’appuient sur des fragilités et des relais préexistants, par exemple à travers la concentration de ressources économiques, médiatiques et d’influence entre les mains de certains acteurs qui participent, de fait, à leur normalisation.
L’Ukraine connaît bien ces phénomènes d’accumulation des pouvoirs de manière extrême pour en avoir été la victime : la capture oligarchique des industries, des médias et de la scène politique depuis les années 1990 avait contribué à affaiblir les institutions du pays, et à réduire sa capacité de résistance face à l’expansionnisme russe. Cette captation ne relevait pas uniquement d’une logique économique : elle s’inscrivait aussi dans une stratégie d’ingérence politique. Certains oligarques, à l’image de Viktor Medvedchuk, avaient utilisé leurs médias pour diffuser des récits alignés sur ceux du Kremlin, pour rendre une partie de l’opinion plus réceptive à l’influence russe.
Avant même le début de l’invasion à grande échelle, l’Ukraine s’était engagée dans un processus visant à limiter l’influence des oligarques afin de protéger et de préserver l’État démocratique pour lequel la société civile se bat. Face au danger que représentent les oligarques, une des avancées majeures réside dans le vote en 2021, d’une loi portant « sur la prévention des menaces pour la sécurité nationale liées à l’influence excessive de personnes ayant un poids économique ou politique dans la vie publique ».
Depuis 2022, l’invasion russe et le rapprochement avec l’Union Européenne ont accéléré et renforcé ces dynamiques de réforme, dans un contexte où la réduction des logiques de captation oligarchique est devenue un enjeu central de consolidation démocratique.

Si ce système oligarchique de l’Ukraine post-soviétique présentait un modèle très différent de capture de l’État et d’ingérences dans l’espace public, certaines similitudes avec des dynamiques que l’on retrouve aujourd’hui dans les pays européens méritent d’être soulignées.
En France ces phénomènes de prédation se retrouvent dans les actions d’acteurs comme Vincent Bolloré, qui concentre, à lui seul, des leviers économiques, médiatiques et d’influence, et mène ouvertement, selon ses propos rapportés, un « combat civilisationnel ». Par la captation de maisons d’éditions (dont Fayard) et de médias (Europe 1, CNews, le JDD), qui offrent aujourd’hui des tribunes à des discours ouvertement illibéraux, tenus par des figures d’extrême droite, l’empire de Vincent Bolloré contribue à fragiliser la démocratie et à accroître l’exposition du pays à d’éventuelles ingérences extérieures.
En publiant et en relayant dans son écosystème éditorial et médiatique des figures comme Xenia Fedorova, l’ancienne dirigeante en France du média d’État russe Russia Today (un instrument de propagande et de désinformation du Kremlin interdit de diffusion au sein de l’UE en mars 2022), les interventions du groupe de Vincent Bolloré dans la sphère informationnelle ne relèvent plus stricto sensu du pluralisme éditorial, mais participent à la diffusion de récits qui convergent, entre autres, avec les intérêts stratégiques de la Russie. Et quand bien même ces actions ne relèveraient pas nécessairement d’une coordination réfléchie et explicite, elles sont en tout état de cause susceptibles de servir directement les objectifs de la Russie dans sa guerre hybride contre les démocraties occidentales.
Aujourd’hui, ce qui se joue avec le limogeage d’Olivier Nora et la prise de contrôle brutale des éditions Grasset, qui étaient, depuis leur création, un espace de pensée libre, indépendant et véritablement pluraliste, dépasse largement le champ culturel. Cette crise de l’édition interroge la capacité de la France à préserver de tels lieux, où vivent et s’expriment des pensées différentes, plurielles et libres, qui seront autant de garanties de résistance face à de potentielles attaques visant directement l’expression démocratique.
L’expérience ukrainienne le montre clairement : une démocratie devient vulnérable lorsque ses équilibres internes sont fragilisés par l’accumulation, dans les mains de quelques-uns, du pouvoir économique, médiatique et politique, mis au service d’intérêts privés ou idéologiques. Dans le contexte actuel, les actions de Vincent Bolloré ne peuvent plus seulement être analysées à la seule lumière de la pseudo liberté d’expression qu’il revendique. Lorsqu’un tel niveau de concentration contribue à amplifier la diffusion de récits illibéraux via un environnement informationnel susceptible d’être exploité par une puissance étrangère, cela constitue un enjeu de sécurité démocratique.
Face à ce type de risque, les pouvoirs publics ne peuvent rester passifs. À l’instar de l’Ukraine, qui a inscrit dans la loi la limitation de l’influence des oligarques, la France doit ouvrir un débat essentiel sur l’instauration d’un cadre juridique permettant de limiter la concentration des pouvoirs d’influence lorsque celle-ci peut porter atteinte à la sécurité nationale et au fonctionnement démocratique.
Il ne s’agit pas de restreindre le pluralisme, mais d’en préserver les conditions d’existence.
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Anastasia Fomitchova est docteure en science politique, autrice de Volia (Ed. Grasset, 2025) et lauréate du prix André Malraux 2025
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