Idées et Sociétés, International

Résister et survivre à la guerre

Karolina Chernoivan*

Il y a des conséquences de la guerre qui n’apparaissent pas sur les cartes militaires, dans les bulletins d’information, dans les analyses géopolitiques, ni dans les chiffres des morts et des blessés. Ce sont là les conséquences que le monde parvient encore, d’une certaine manière, à nommer. Mais il y en a d’autres, plus difficiles à expliquer, car elles ne concernent pas seulement ce que la guerre détruit à l’extérieur, mais surtout ce qu’elle ronge à l’intérieur. La guerre, en effet, ne se limite pas à dévaster les villes, les rues, les hôpitaux, les écoles, les quartiers, les familles. La guerre creuse aussi dans l’être humain un vide qui ne se comble pas toujours. Un vide qui ne ressemble pas à une simple tristesse, ni même à la peur dans son sens le plus immédiat. C’est quelque chose qui s’apparente davantage à une absence palpitante, à un trou noir qui engloutit les émotions, l’énergie, le sens, la continuité. Peu importe que l’émotion que tu ressens soit joyeuse ou douloureuse : tout risque d’être entraîné dans cette force obscure qui œuvre en silence, mais avec une constance impitoyable.

Ceux qui n’ont pas vécu la guerre ont souvent tendance à l’imaginer comme un événement délimité : il y a un front, il y a un avant, il y a un après. On pense que le pire coïncide avec l’explosion, avec le bombardement, avec la perte, avec la fuite, avec la blessure. Mais la vérité, c’est que la guerre ne s’arrête pas quand le bruit cesse. Au contraire, parfois, elle commence vraiment juste après, quand le corps a survécu mais que l’esprit n’arrive plus à revenir complètement là où il se trouve. C’est là que commencent les court-circuits les plus difficiles à raconter. C’est là qu’on comprend que le traumatisme n’est pas seulement un souvenir douloureux : c’est une fracture dans la relation avec le présent.

Il m’est arrivé de le vivre de la manière la plus directe et la plus cruelle qui soit. Pendant les séances avec la psychologue. À un certain moment, sa voix commençait à me parvenir de très loin, comme s’il y avait un couloir interminable entre elle et moi, comme si les mots devaient traverser des couches de brouillard avant de m’atteindre. Elle m’appelait par mon nom avec fermeté, essayant de me ramener : 

« Karolina ? Tu es là ? »

Et j’entendais vraiment cette voix, mais dans une autre dimension, comme une lumière trop faible au bout d’un tunnel trop sombre pour que je puisse en sortir seule. Revenir à la réalité, à certains moments, demande un effort énorme. Ce n’est pas un choix volontaire, ce n’est pas de la distraction, ce n’est pas de la faiblesse. C’est comme si une partie de l’esprit, surchargée, décidait de se déconnecter pour ne pas s’effondrer complètement. Les épisodes dissociatifs fonctionnent exactement ainsi : le corps reste, apparemment présent, mais quelque chose à l’intérieur se retire, s’éloigne, s’anesthésie. C’est l’une des façons dont le traumatisme se défend contre lui-même, mais c’est aussi l’un de ses effets les plus effrayants, car cela vous fait vous sentir étrangère à vous-même.

Quand on parle de SSPT, de syndrome de stress post-traumatique, on imagine souvent uniquement des cauchemars ou des souvenirs soudains. Bien sûr, ceux-là existent aussi. Les flashbacks arrivent sans frapper, ils font irruption dans l’esprit avec la même violence qu’une explosion qui rompt le silence. Mais le traumatisme ne se résume pas à cela. Le traumatisme altère le temps, altère la perception, altère la façon dont le corps réagit aux sons, aux odeurs, aux images, aux pauses, voire aux moments de paix.

Parfois, le danger n’est plus présent, mais ton système nerveux n’y croit pas. Parfois, tu es en sécurité, mais en toi, une alarme continue de retentir sans s’éteindre. C’est pour cela que la guerre ne reste pas confinée au champ de bataille. Elle survit dans les gens, elle s’installe dans le langage, dans les réactions, dans les défenses, dans la fatigue chronique de ceux qui continuent à vivre même lorsqu’une partie d’eux-mêmes est restée ailleurs.

La psychologue m’a proposé deux semaines dans un centre de réadaptation pour vétérans. Elle m’a dit que là-bas, je serais suivie, aidée, comprise ; qu’il y avait des jeunes arrivés du front, d’autres sortis de captivité, des personnes portant des blessures visibles et invisibles. C’était, rationnellement, une proposition sensée. Et pourtant, ma réponse a été immédiate : 

« Je ne peux pas. Le 1er mai, je dois prendre mon service en tant qu’ambulancière »

Elle m’a dit que je n’avais pas la force de le faire. Je lui ai répondu que je n’avais pas le choix. Et quand elle m’a demandé pourquoi, la réponse est sortie toute seule, nue, essentielle, peut-être même plus sincère que je n’étais prête à l’admettre :

« Parce que je donnerais tout pour qu’Odessa reste toujours ukrainienne. Même ma vie. »

Cette phrase, pour un observateur extérieur, pourrait sembler extrême, rhétorique, peut-être même dictée par une impulsion momentanée. Mais ce n’est pas le cas. Pour la comprendre, il faut saisir ce que signifie appartenir à un lieu, non pas de manière décorative, mais comme on appartient à quelque chose qui a façonné son regard, sa mémoire, son sentiment d’identité. Après un mois de rotation, quand je suis rentrée, la première chose que j’ai faite n’a pas été d’aller me reposer. Malgré l’épuisement émotionnel, malgré la tête pleine, malgré cet état de suspension où le corps est revenu mais pas encore l’âme, j’ai pris mon vélo et je me suis précipitée vers la mer. J’avais besoin de respirer l’air salé, d’entendre le bruit des vagues, de regarder l’horizon. J’avais besoin de me rappeler qu’il existe encore un lien continu entre moi et le monde, que tout n’est pas fragmenté, que tout n’a pas été englouti.

La mer, pour moi, n’a jamais été qu’un simple paysage. C’est presque une preuve d’existence. Face à la mer, je sens clairement que c’est là ma place, que je suis née là-bas et que je ne changerais rien à ce lien, même en sachant combien de douleur implique d’aimer si profondément une terre menacée. C’est peut-être justement là le fond du problème : quand on aime vraiment un lieu, on ne l’aime pas seulement dans ses jours tranquilles, mais aussi au moment où il est en danger. Et alors oui, il devient naturel de dire que tu serais prête à mourir pour que cette ville reste ukrainienne, pour que ce pays survive. Ce n’est pas une posture héroïque. C’est une forme radicale de fidélité.

Mais, avec le temps, j’ai compris qu’il ne s’agit pas seulement de cela. Il ne s’agit pas seulement d’une ville ou d’un drapeau, ce serait trop simple de tout réduire au mot « patrie ». Ce que nous défendons ici est quelque chose de plus fragile et en même temps de plus grand : c’est la tentative, imparfaite et pleine de contradictions, de construire un pays qui choisisse la démocratie, la liberté, la possibilité de décider de son propre avenir. Défendre ce pays, c’est aussi défendre un espace de valeurs que l’Europe a construit après la Seconde Guerre mondiale, lorsque, des décombres, est née l’idée que le pouvoir devait avoir des limites, que la force ne pouvait être le seul langage possible. Ici, on ne se bat pas seulement pour un territoire, mais pour l’idée même que ces valeurs puissent réellement exister.

Et c’est peut-être cela qui rend tout plus difficile à accepter : de l’autre côté, il n’y a pas seulement une armée, mais une vision du monde où la force remplace le droit, où l’impérialisme redevient une logique acceptable, où la liberté devient négociable. C’est aussi pour cela que je continue de revenir, malgré tout, malgré la fatigue, malgré la peur, malgré ce sentiment constant d’être vidée de toute énergie. Car je sais que ce qui se passe ici ne concerne pas seulement nous, mais aussi le genre de monde dans lequel nous voulons vivre.

Pour vraiment comprendre pourquoi je suis ainsi aujourd’hui, il faut toutefois remonter très loin, jusqu’à l’enfance. Le contexte dans lequel j’ai grandi était plein de contradictions. L’Ukraine, quand je suis née, n’était pas un pays « jeune » au sens profond du terme : elle existait depuis des siècles, dans ses traditions, dans sa culture, dans sa mémoire historique. Elle était renée de ses cendres comme un phénix, réapparue après des siècles de dominations, d’amputations, de silences imposés. Mais cette renaissance n’avait pas automatiquement effacé les influences antérieures. Je n’ai pas grandi dans un environnement particulièrement pro-ukrainien. Il y avait encore une forte présence culturelle russe, qui pénétrait dans les foyers avec un naturel presque invisible, surtout par le biais de la télévision. On captait de nombreuses chaînes russes, y compris les dessins animés, les émissions de divertissement, les spectacles du soir. Enfant, je n’y voyais rien d’inhabituel. C’était le paysage mental dans lequel j’étais plongée.

Ce n’est que des années plus tard, en revoyant ces images avec un regard d’adulte, que j’ai compris à quel point ce monde apparemment inoffensif recelait de soft power. Ce n’était pas de la propagande au sens vulgaire du terme, ce n’était pas un message crié. C’était quelque chose de bien plus subtil et, de ce fait, de plus efficace. Cela vous transmettait l’idée de faire partie d’un seul et même grand peuple, d’un espace commun naturellement destiné à rester uni, comme si la dissolution de l’Union soviétique avait été une parenthèse erronée, un accident de l’histoire destiné tôt ou tard à être corrigé. Ce message ne passait pas seulement par la politique, mais aussi par le réconfort émotionnel. À travers les dessins animés, les rires, la musique, les émissions auxquelles participaient des personnes venues de Russie, d’Ukraine, de Biélorussie, du Kazakhstan, de Géorgie. Ils s’affrontaient, rivalisaient, et puis à la fin, peu importe qui gagnait, c’était toujours l’amitié qui semblait triompher. Le message était simple et extrêmement puissant : nous sommes tous pareils.

Et ce sentiment, pour une petite fille sensible comme moi, était en quelque sorte apaisant. Voir l’union plutôt que la violence, l’harmonie plutôt que la fracture, c’était rassurant. Mais en grandissant, j’ai dû me demander si c’était réel ou si ce n’était qu’un récit suffisamment bien construit pour passer pour la vérité. La réalité dans laquelle je vivais, quand j’y repense aujourd’hui, était absurde, presque déformée, comme se regarder dans un miroir brisé ou dans ces miroirs des aires de jeux qui vous renvoient une image grotesque de vous-même. D’un côté, en famille, il y avait les discours de la tante qui m’a élevée : elle disait qu’en Union soviétique, on vivait bien, que les prix étaient bas, qu’il y avait de la stabilité. D’un autre côté, cependant, à chaque grande fête, par exemple à Pâques, nous allions chez l’arrière-grand-mère, toute la famille se réunissait, on mangeait autour d’une table remplie de plats traditionnels ukrainiens et puis, presque inévitablement, on se mettait à chanter des chansons ukrainiennes anciennes, certaines vieilles de plusieurs centaines d’années. Et là, il se passait quelque chose qui ne passait pas par la tête, mais par le corps. Je sentais ce chant comme une partie de mon ADN qui se réveillait. C’était une vérité plus profonde que les discours. Comme si l’identité authentique n’avait pas besoin d’être énoncée, mais qu’il suffisait de l’entonner pour qu’elle revienne à la vie.

Ce sentiment ne m’a jamais quittée. Encore aujourd’hui, avec des amis ou avec les militaires et les secouristes avec lesquels nous servons, nous chantons parfois.

C’est arrivé, par exemple, après une évacuation récente. Nous étions dans un car, deux autres filles et moi, après avoir évacué une vingtaine de blessés. Quand on dit « vingt blessés », on risque de tout réduire à une statistique, mais derrière ce chiffre, il y a des visages, des corps dévastés, des yeux remplis de terreur, une fatigue qui semble creuser jusqu’à l’os. Et pourtant, à ce moment-là, une chanson a suffi. Non pas pour effacer ce que nous avions vu, ni pour faire semblant que tout allait bien, mais pour remettre quelque chose à sa place en nous. Il est même difficile de trouver le mot juste : « revigorant » ne suffit pas, « réconfortant » non plus. C’était plutôt comme un réaménagement intérieur. Comme si le cœur, au milieu du chaos, reconnaissait soudainement sa propre forme.

C’est peut-être aussi pour cela que je continue à y retourner. Non seulement par devoir moral envers les soldats blessés, non seulement parce que je sais que chaque main supplémentaire peut faire la différence entre la vie et la mort, mais aussi parce que, paradoxalement, la guerre permet de rencontrer des personnes qui vous redonnent une partie de votre foi en l’humanité. La guerre enlève énormément, peut-être presque tout, mais parfois elle vous offre des liens que vous n’auriez trouvés en aucune autre circonstance. Des personnes qui partagent vos idéaux, votre soif de liberté, votre désir de ne pas laisser le pays à la merci de ceux qui veulent le rayer de la carte. J’ai rejoint le bataillon médical Hospitallers en juin 2025. En moins d’un an, j’en ai vu assez pour savoir qu’il s’agit de l’un des bataillons médicaux les mieux préparés actuellement en Ukraine, et le plus extraordinaire, c’est qu’il est composé exclusivement de volontaires civils. Nous ne sommes pas des militaires, nous ne faisons pas officiellement partie de l’armée, et pourtant nous sommes là. Il y a ceux qui prennent des congés pour participer aux rotations, ceux qui simulent une maladie pour pouvoir partir, ceux qui ont quitté des universités prestigieuses en Europe pour revenir en Ukraine, ceux qui, comme moi, ont renoncé à la possibilité d’une vie insouciante à l’étranger pour venir ici faire quelque chose de concret. Parmi nous, il y a beaucoup de jeunes, mais aussi des vétérans qui, en raison des blessures subies, ne peuvent plus retourner dans l’armée et choisissent alors de continuer à servir en tant qu’ambulanciers. Ce sont des gens incroyables. Des gens qui démontrent que la résistance n’est pas un concept abstrait, mais une pratique quotidienne faite de compétences, de sacrifices, d’obstination et d’amour.

La guerre, quant à elle, a changé. Nous n’avons pas beaucoup de travail ces derniers temps, mais pas parce que le nombre de blessés a diminué. La vérité est plus inquiétante : la guerre évolue. Elle progresse, si l’on peut dire. Aujourd’hui, c’est de plus en plus une guerre de drones. Et il y a quelque chose d’effrayant à penser que tuer un homme ressemble de plus en plus à un jeu vidéo. La distance technologique rend l’acte plus abstrait, moins physique, moins direct. Et c’est précisément pour cette raison, peut-être, qu’il est encore plus terrible. Car lorsque la mort est médiatisée par un écran, par une commande, par un geste lointain, le seuil émotionnel qui sépare l’être humain de l’acte de détruire un autre être humain s’abaisse. C’est une déshumanisation qui ne concerne pas seulement ceux qui meurent, mais aussi ceux qui participent à ce mécanisme.

Et pourtant, malgré tout, je continue de revenir. Non pas parce que je me sens invincible. Non pas parce que je n’ai pas peur. Non pas parce que le traumatisme ne me ronge pas parfois de l’intérieur. Je continue de revenir parce que je ne vois pas d’autre moyen d’être fidèle à ce que j’aime, à ce que je suis, à ce que ma terre demande à ceux qui ne veulent pas détourner le regard. La guerre m’a vidée de bien des façons, mais elle ne m’a pas ôté la capacité de reconnaître ce pour quoi cela vaut la peine de rester debout. Et si aujourd’hui je parviens encore à écrire, à raconter, à venir en aide, à regarder la mer et à sentir que c’est là ma place, c’est peut-être que résister signifie justement cela : vaincre l’obscurité une fois pour toutes et continuer à choisir, chaque jour, de ne pas se laisser engloutir complètement. Le faire aussi, et surtout, en mémoire de tous ceux qui ne sont plus là aujourd’hui. Se souvenir d’eux non pas comme des absences, mais comme une lumière qui continue d’exister à travers ceux qui restent. Car au final, c’est cela qui reste : la responsabilité de porter cette lumière, même quand tout autour semble fait pour l’éteindre.

Mon rêve, aujourd’hui, est simple et en même temps immense : vivre assez longtemps pour voir la lumière vaincre les ténèbres. Voir une Europe véritablement unie, non seulement dans les traités ou les discours, mais dans sa capacité concrète à se défendre et à défendre les valeurs sur lesquelles elle est née. Une Europe capable de résister aux grandes puissances qui tentent, une fois de plus, de plier le monde à la logique de la force.

*Karolina Chernoivan, ambulancière, fixeur et photographe ukrainienne d’Odessa, interviendra lors de la table ronde « Voyage dans la résistance ukrainienne » dans le cadre du programme Valigia Blu Live à la XXe édition du Festival international du journalisme. Voici le programme complet de VB Live.

Repris de Valigia Blu . Traduction ML

https://www.valigiablu.it/resistere-sopravvivere-guerra-ucraina-russia