Idées et Sociétés, International

Le Bund est de retour

Dans quelques villes des États-Unis et d’Europe, des socialistes juifs/juives font revivre une institution légendaire du début du XXe siècle.

Lorsque Max Ewart a découvert l’histoire du Bund juif pour le travail grâce à un podcast durant l’été 2024, il a été stupéfait de constater qu’il n’avait jamais entendu parler de cette organisation auparavant. « Je me suis dit : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Je suis juif. Je milite dans le mouvement syndical ; comment se fait-il que je n’en aie jamais entendu parler ? » », raconte-t-il. « Je me sens mal pour ma femme, parce que je ne parlais que de ça — c’était un véritable tourbillon de recherches. »

En 1897, l’année même où le premier Congrès sioniste se réunissait en Suisse pour élaborer un programme politique visant à établir un État juif en Palestine, un mouvement politique juif très différent, appelé le bundisme, prenait racine à travers l’Europe de l’Est. Le Bund – un mot yiddish dont la forme nominale signifie « union » et la forme verbale « être ensemble », « rester ensemble » ou « s’organiser ensemble » – s’opposait à la fois au sionisme et à l’assimilation dans la culture européenne non juive. Alors que l’antisémitisme gagnait du terrain à travers l’Europe, en particulier à l’encontre des travailleurs/travailleuses juifs/juives, le Bund développa une solidarité locale avec les mouvements socialistes, notamment lors de la révolution russe de 1905.

La famille d’Ewart a des racines profondes dans le militantisme juif d’Europe de l’Est, et il avait le sentiment que les premiers bundistes « étaient mon peuple non seulement par l’esprit, mais aussi par le sang ». Mais son enthousiasme face à cette nouvelle découverte a rapidement cédé la place à une colère écrasante. « Il y a tout cet héritage du radicalisme juif », dit-il. « Et aucune des institutions juives traditionnelles dont j’ai fait partie en grandissant n’a jugé nécessaire de m’en parler ou de me le faire découvrir. »

Après la révolution d’octobre 1917, l’insistance du Bund à préserver une culture juive distincte a conduit à une rupture avec l’Union soviétique. Alors que le parti politique a finalement été interdit par l’Union soviétique, le Bund a trouvé un nouveau foyer en Pologne, atteignant les 100 000 membres à son apogée en 1938. Pendant des décennies, le bundisme a trouvé un écho auprès des masses de travailleurs/travailleuses juifs /juives d’Europe de l’Est, tandis que la vision sioniste de coloniser la Palestine restait une idéologie relativement marginale. Mais après l’Holocauste, qui a laissé les Juifs/Juives européen·nes survivant·es déplacé·es et vulnérables, le soutien à un État juif s’est accru, tandis que « le Bund, quant à lui, semblait s’effacer jusqu’à devenir insignifiant », écrit Molly Crabapple, artiste et autrice du livre à paraître Here Where We Live Is Our Country: The Story of the Jewish Bund.

Mais des décennies plus tard, alors que le soutien public à Israël et l’identification à ce pays s’effondrent au milieu du génocide des Palestinien·nes qui se poursuit, les socialistes et syndicalistes juifs/juives reprennent le flambeau bundiste.

Fin 2023, un groupe de passionnés du Bund a publié une brève déclaration appelant à la reconstitution de l’International Jewish Labor Bund (IJLB). Leur déclaration renvoyait à un formulaire d’intérêt ; en six mois, plus de 600 personnes s’étaient inscrites. Selon le nouvel IJLB, il existe désormais huit organismes locaux officiels d’organisation bundiste, dont six dans des villes des États-Unis, un à Vienne et un en France.

Les sections du Bund qui renaissent adoptent un cadre organisationnel fondé sur les principes bundistes originaux : le « doikayt », qui signifie « ici » en yiddish et désigne la construction de relations de solidarité mutuelle au sein de sa communauté ; et le « Yiddishkayt », ou « judaïté », qui consiste à préserver la culture juive dans la diaspora, en particulier la langue yiddish. Ewart estime que le « doikayt » est à l’origine de la renaissance du Bund. « Avoir une organisation dont la philosophie politique est : « C’est ici, là où je vis, que je vais m’ancrer et me battre. » Cela trouve un écho chez beaucoup de personnes», explique Ewart. « À mesure qu’elles en apprennent davantage, elles se disent : « Oh putain, ouais. C’est tout à fait moi. » »

Après avoir été exclu des cercles juifs pendant la majeure partie de sa vie en raison de ses opinions antisionistes, Ewart — qui milite désormais au sein d’une section locale du Bund dans la région du District de Columbia, du Maryland et de la Virginie (DMV) — a trouvé une conception de la judéité qui lui correspondait. « Je me suis tout de suite senti chez moi », dit-il. « Je ne me suis jamais senti aussi proche de mon identité juive qu’au cours de ces deux dernières années. Ça a été vraiment incroyable. »

Il n’est pas le seul. Partout dans le monde, des Juifs/Juives se sont retrouvé·es dans l’opposition historique du Bund au sionisme, son accent sur l’organisation locale et son engagement en faveur d’une culture juive révolutionnaire.

En 2024, Michael Simon a commencé à entendre des « rumeurs et des murmures » au sein de ses réseaux militants juifs new-yorkais concernant la renaissance d’un parti socialiste du début du XXe siècle appelé le Bund juif. Simon, qui a grandi dans une famille critique envers le sionisme, a eu une réaction viscérale. Il ressentait une affinité intellectuelle avec l’histoire du Bund, mais craignait que sa renaissance ne soit freinée par des luttes intestines au sein de la gauche.

« J’étais terrifié », dit-il. « Je me disais : « Je ne veux pas que ça tourne mal. C’est quelque chose qui me tient à cœur. Je ne veux pas que ce soit un feu de paille ou un fiasco embarrassant. » »

Mais lorsqu’il s’est impliqué dans la section new-yorkaise du Bund renaissant en mai 2025, Simon s’est vite rendu compte que sa crainte était infondée. Alors que la section cherchait encore ses marques, il a été soulagé de rejoindre un groupe d’organisateurs/organisatrices intègres, déterminé·es à construire une culture juive alternative à New York. Il est depuis devenu l’un des principaux organisateurs de la section, siégeant au sein d’un comité de pilotage informel qui facilite les réunions et aide le groupe à préciser ses priorités.

Simon explique qu’il a fallu environ un an pour mettre en place la direction de la section new-yorkaise du Bund, mais que finalement, le 22 juin 2025, la section a été officiellement lancée lors de sa première réunion publique, et organise désormais des réunions saisonnières qui rassemblent généralement une vingtaine de participant·es. La section a également mis en place un comité de pilotage informel de cinq personnes chargé des tâches administratives, ainsi qu’un groupe de lecture mensuel.

La solidarité syndicale est une priorité pour le Bund de New York. La section locale apporte son soutien au syndicat Breaking Breads, un syndicat pré-autorisé au sein de la chaîne de boulangeries Breads Bakery, détenue par des Israélien·nes, dont les membres se mobilisent à la fois pour obtenir de meilleurs salaires et pour s’opposer au soutien apporté par leur employeur à l’armée israélienne. Alors que des militant·es sionistes ont calomnié les travailleurs/travailleuses en les qualifiant d’antisémites pour avoir formulé ces revendications auprès de leurs employeurs – qui, selon les travailleurs/travailleuses, les ont contraint·es à cuisiner pour des organisations sionistes –, les membres du Bund de New York ont saisi l’occasion de se rendre à la boulangerie et d’afficher publiquement leur soutien au syndicat en tant que Juifs/Juives antisionistes. « Cela peut paraître insignifiant et ridicule », dit Simon,   mais c’est significatif, surtout parce qu’elles et ils sont la cible de nombreuses attaques virulentes de la part des sionistes. » La section en est aux prémices de l’élargissement de ses efforts de solidarité syndicale, y compris des aspirations à long terme pour un fonds de grève visant à protéger les travailleurs/travailleuses de la précarité financière liée à la syndicalisation de leurs lieux de travail. Construire un système durable de solidarité ouvrière, explique Simon, fait partie de leur objectif de concrétiser la vision plus que centenaire des premiers bundistes.

Un autre fruit de la renaissance du Bund est Der Spekter, une publication indépendante dédiée au discours bundiste qui « s’est constituée naturellement » en avril 2024, alors que de nouvelles sections du Bund commençaient à se former, selon le journaliste et membre du comité de rédaction de Der Spekter, Mark Misoshnik.

Der Spekter, qui publie en ligne, s’efforce de perpétuer l’héritage des bundistes qui ont lutté contre la répression de l’art et de la littérature juives depuis sa création. « Le Bund a joué un rôle historique crucial dans la production culturelle juive », explique Alex Lantsberg, un autre rédacteur. « Pas seulement dans la presse, mais aussi dans le théâtre, la poésie et la danse. » Der Spekter a publié un large éventail d’œuvres, notamment de la poésie bundiste, des histoires politiques bundistes et une bande dessinée satirisant l’Anti-Defamation League, une organisation pro-israélienne.

Cet ouvrage reflète le projet plus vaste du bundisme, que Mishoshnik décrit comme la construction d’une identité juive alternative à celle proposée par le sionisme. « Il existe une soif de judéité qui ne soit pas liée à une nation belliqueuse et militaro-industrielle », explique Mishoshnik, « qui ne consiste pas à nous isoler et à retirer l’échelle derrière nous. »

Lantsberg établit un lien historique avec le Bund polonais, qui a publié des journaux pendant l’occupation nazie de la Pologne, notamment dans le cadre d’opérations de presse clandestines qui ont joué un rôle crucial dans le déclenchement du soulèvement du ghetto de Varsovie. « Nous puisons beaucoup d’inspiration dans ces personnes qui ont vécu les pires épreuves possibles et ont néanmoins trouvé un moyen de résister à travers l’écriture et l’art », explique-t-il.

Après s’être passionné pour l’histoire du Bund, Ewart s’est mis à la recherche d’un espace d’organisation bundiste. Il a découvert que le Bund, qui avait été rétabli, disposait d’une section dans la région de Washington, bien qu’elle fût alors pratiquement inactive. Il a contacté un membre et a été ajouté au groupe de discussion Signal du collectif. Ce groupe, a-t-il expliqué, était principalement composé de membres de Jewish Voice for Peace qui s’étaient épuisés face aux exigences de l’organisation. Ewart s’est rapidement impliqué, organisant en septembre 2024 une session d’éducation politique sur l’histoire de la gauche juive, inspirée en partie par sa propre colère face à l’effacement de l’histoire du Bund.

Un·e participant·e, un·e musicien·ne parlant couramment le yiddish, a proposé d’organiser des soirées de chant en yiddish dans un bar du quartier ; aujourd’hui, le groupe se réunit tous les deux mois pour chanter des chants ouvriers en yiddish et a depuis élargi son programme pour y inclure des soirées cinéma. « Ce type de programmation régulière a été essentiel à notre développement », explique Ewart, « car dans ce monde où tout se passe en ligne, il est important d’avoir des lieux où l’on peut se rencontrer en personne pour créer une communauté. »

Ewart suit désormais des cours de yiddish, ce qui lui a permis de renouer avec sa grand-mère, la dernière personne encore en vie de sa famille à avoir grandi en parlant yiddish. « Elle est capable de comprendre ce que je dis en yiddish. C’est tout simplement révolutionnaire. »

Au cours des décennies qui ont suivi l’Holocauste, le yiddish est devenu une langue marginalisée, parallèlement à l’adoption de l’hébreu en Israël. Ewart décrit l’hébreu moderne comme « un outil du colonialisme », rappelant que cette langue était à l’origine utilisée uniquement à des fins liturgiques, avant de devenir la langue nationale d’Israël, qui a renommé les toponymes arabes en hébreu dans le but de remplacer l’histoire palestinienne par une revendication infondée d’indigénéité.

Lors d’une séance de chant en yiddish, un·e ami·e d’un·e organisateur:organisatrice du DMV a invité ses grands-parent·es. « Elles et ils n’étaient pas antisionistes, mais elles et ils avaient grandi en parlant yiddish et étaient intéressé·es par l’idée de se joindre à nous », explique Ewart. « La grand-mère souffrait de démence, mais dès que nous avons commencé à chanter, on a vu son visage s’illuminer, puis elle s’est mise à chanter elle aussi. Ces chansons sont éternelles. »

Le grand-père de l’organisateur, quant à lui, a déclaré aux membres du Bund qu’il était un « sioniste travailliste de la première heure » et qu’il avait participé au mouvement initial visant à créer des kibboutz en Israël. « Je me souviens du Bund à l’époque », se souvient Ewart que le grand-père avait dit. « On se battait tout le temps. » Les organisateurs/organisatrices ont répondu qu’ils étaient des bundistes. Après une courte pause, il a ajouté : « Eh bien, vous avez de bonnes chansons. » elles et ils ont ri ensemble et ont continué à chanter.

« Les sionistes existent, mais nous pouvons essayer de les faire évoluer », dit Ewart. « Peut-être qu’elles et ls ne sont pas d’accord avec nous, peut-être qu’elles et ils ne pourront pas s’organiser avec nous, mais elles et ils peuvent quand même venir chanter en yiddish avec nous. Quel que soit le pourcentage, j’ai bon espoir que certaines personnes puissent être touchées par cette vision de ce à quoi pourrait ressembler l’avenir du judaïsme. »

Joseph Mogul, 31 mars 2026
Joseph Mogul est journaliste indépendant et stagiaire à la rédaction du magazine The Progressive.

https://progressive.org/latest/the-bund-is-back-mogul-20260331/
Traduit par DE