Article publié dans POSLE
Qu’est-il advenu de celles et ceux qui ont fait carrière dans le journalisme russe dans les années 2000 ? Comment la trajectoire politique du pays a-t-elle affecté leur vie ? Quelles transformations les médias russes ont-ils subies au début du règne de Vladimir Poutine, et dans quelle mesure les journalistes elles et eux-mêmes ont-iels été responsables de ces changements ?
Dans un nouvel article de la rubrique « A View from the Left », Kseniya Lepekha revient sur le livre Our Dear Friends in Moscow d’Andrei Soldatov et Irina Borogan.
Qu’est-il advenu de celles et ceux qui ont fait carrière dans le journalisme russe dans les années 2000 ? Comment la trajectoire politique du pays a-t-elle affecté leur vie ? Quelles transformations les médias russes ont-ils subies au début du règne de Vladimir Poutine, et dans quelle mesure les journalistes elles et eux-mêmes ont-iels été responsables de ces changements ? Ces questions sont au cœur d’un nouveau livre d’Andrei Soldatov et Irina Borodan. Journalistes d’investigation russes chevronné·es, fort·es de plus de deux décennies d’expérience et cofondateurs/cofondatrices d’Agentura.ru, toustes deux ont été contraint·es de quitter la Russie en 2020 pour s’installer à Londres. Soldatov a été placé sur la liste des personnes recherchées en Russie en 2022 ; Borogan a été qualifiée d’« agent étranger » en 2025.
Leurs noms sont bien connus dans les milieux journalistiques : elle et il ont passé des années à écrire abondamment sur les services de sécurité russes, la censure et la prise de contrôle progressive de l’internet par l’État. Elle et il ont notamment publié des ouvrages tels que The New Nobility: The Restoration of Russia’s Security State and the Enduring Legacy of the KGB (La nouvelle noblesse : la restauration de l’État sécuritaire russe et l’héritage durable du KGB), The Red Web: The Struggle Between Russia’s Digital Dictators and the New Online Revolutionaries(Le réseau rouge : la lutte entre les dictateurs numériques russes et les nouveaux révolutionnaires en ligne) et The Compatriots: The Kremlin, the KGB, and the Battle for Russia Abroad(Les compatriotes : le Kremlin, le KGB et la bataille pour la Russie à l’étranger).
Leur nouvel ouvrage, intitulé Our Dear Friends in Moscow: The Inside Story of a Broken Generation (Nos cher·es ami·es à Moscou : l’histoire secrète d’une génération brisée), a été publié en anglais par PublicAffairs à l’été 2025. Il retrace le destin de ces jeunes rédacteurs/rédactrices et reporter·es qui ont fait leurs débuts dans le journalisme à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Face à la pression croissante de l’État, certain·es sont devenu·es des propagandistes, d’autres ont appris à jouer selon les nouvelles règles (« moins de critiques, plus d’équilibre ») tandis que d’autres encore ont été contraint·es à l’exil.
Le livre rassemble une galerie de portraits de ces « cher·es ami·es à Moscou » qui, par auto-tromperie ou compromis, sont finalement devenu·es l’incarnation même du propagandiste idéal de l’État. Parmi elles et eux figurent Svetlana Babaeva, qui a travaillé au pool de presse présidentiel et dirigé le bureau londonien de RIA Novosti ; Piotr Akopov, anciennement de Nezavisimaya Gazeta, puis chroniqueur à Izvestia et RIA Novosti ; et Evgueni Krutikov, d’Izvestia et Sovershenno Sekretno. À travers des rencontres avec d’ancien·nes ami·es et des souvenirs de leur passé commun, Soldatov et Borogan font ressortir des détails précis qui mettent en lumière la manière dont la peur, l’inertie et le cynisme ont façonné une nouvelle génération de bureaucrates des médias. Vu sous cet angle, la subordination totale de la couverture médiatique de la guerre russo-ukrainienne à la propagande d’État apparaît moins comme une rupture que comme une conséquence logique.
Les médias russes des années 1990 étaient vulnérables non seulement à la pression de l’État, mais aussi à l’immaturité structurelle du système médiatique lui-même. L’absence de modèles économiques durables et de structures de propriété transparentes rendait les médias dépendants des intérêts des grands détenteurs de capitaux. Les chaînes de télévision et les journaux servaient souvent non pas le public, mais de puissants hommes d’affaires, devenant des outils dans les guerres de l’information et les campagnes de renseignement kompromat [terme russe concernant le domaine du renseignement – NdT]. Cet enchevêtrement a corrompu l’éthique professionnelle : certain·es journalistes en sont venu·es à croire que le principe directeur de la profession n’était pas l’objectivité ou la diffusion d’informations véridiques, mais le gain personnel. Le cynisme est progressivement devenu la norme professionnelle, et la confiance du public dans la presse s’est érodée en conséquence.
Lorsque Poutine a commencé à resserrer méthodiquement son emprise sur la télévision fédérale au début des années 2000, la fragilité des institutions médiatiques a été mise à nu. Plutôt que de serrer les rangs pour défendre leur profession, de nombreuses er nombreux journalistes ont choisi le compromis, restant dans le système pour préserver leur statut, leur influence ou leur stabilité financière. Cette volonté de concession les a rendu·es faciles à manipuler par l’État. Celles et ceux qui ont refusé d’abandonner le journalisme indépendant ont été progressivement marginalisés·e, contraint·es de rechercher de nouveaux formats et de nouvelles plateformes.
Au cœur du livre de Soldatov et Borogan se trouvent les histoires personnelles d’ancien·nes collègues, des journalistes qui ont rejoint les médias d’État, se disant que c’était par souci pour leur famille, par désir de conserver leur audience ou dans l’espoir d’influencer les événements « de l’intérieur ». Ce qui avait commencé comme une rationalisation s’est lentement transformé en auto-tromperie, et avec cela, une partie de l’élite intellectuelle est devenue un instrument de légitimation autoritaire.
Pendant un certain temps, il a semblé que le régime pourrait tolérer un espace limité pour le journalisme libéral. « Beaucoup pensaient que cette coexistence pourrait durer des années et qu’un jour, Poutine disparaîtrait tout simplement », écrivent les auteur·es. « Et que tout reviendrait à la normale, quoi que cela puisse signifier. » Poutine n’a pas disparu. La répression s’est intensifiée et les journalistes ont été confronté·es à un choix difficile : la résistance et le conflit inévitable avec le système, ou l’intégration volontaire dans l’appareil de propagande.
Mais pourquoi des journalistes instruit·es et expérimenté·es, dont beaucoup avaient beaucoup voyagé à l’étranger, sont-iels devenu·es si facilement les relais de la désinformation d’État ? En partie parce que celles et ceux qui voulaient rester en Russie et continuer à travailler dans les médias ont vu leurs options se réduire à presque rien. Les pressions financières, les obligations familiales, la maladie, tout cela les a poussé·es vers la conformité, ce qui, dans un climat d’anarchie, pouvait passer pour un calcul rationnel. Mais ce n’était pas tout. L’héritage soviétique — ou ses échos persistants, transmis par les parent·es, les écoles et la société — a joué un rôle tout aussi important : le revanchisme, la conviction que l’effondrement de l’Union soviétique avait été orchestré par l’Occident, la nostalgie d’une grandeur perdue et les hiérarchies bien établies des dynasties culturelles soviétiques auxquelles appartenaient certain·es des protagonistes du livre, ainsi que l’habitude de voir le monde comme une forteresse assiégée.
Plus grave encore était une forme de cynisme spécifiquement soviétique qui a refait surface avec une vigueur renouvelée lorsque l’orientation de la politique de Poutine est devenue claire. Elle n’a pas envahi toute la société soviétique, mais elle a marqué beaucoup de personnes. Le discours russe contemporain est saturé d’expressions telles que « nous comprenons tous/toutes comment cela fonctionne », « nous ne connaissons pas toute la vérité » et le refrain lassant « ce n’est pas si simple ». Ce n’est pas un hasard si de nombreuses et nombreux propagandistes actuels sont issus de dynasties culturelles soviétiques – dont les Mikhalkov – pour qui la fusion avec l’État a longtemps été la voie la plus sûre vers le succès.
Cependant, le format très personnel du livre constitue également sa limite. Le portrait qu’il dresse peut sembler trop linéaire, voire partial. La Russie n’a jamais complètement perdu ses médias indépendants pendant ces années — les auteur·es en sont le meilleur exemple —, les journalistes ayant progressivement abandonné la télévision contrôlée par l’État et les grands médias au profit d’Internet, des réseaux sociaux et de nouvelles plateformes, conservant ainsi leur voix critique intacte. Après février 2022, beaucoup ont été contraint·es à l’exil, mais elles et ils ont poursuivi leur travail, conservant un public russophone important.
Le prisme personnel limite la portée analytique et place l’ouvrage hors du domaine de la recherche universitaire. Mais c’est aussi ce qui fait sa force : il s’agit d’un témoignage important, même s’il est parfois disparate. C’est l’histoire racontée par des personnes qui ont été témoins de la décomposition institutionnelle de l’intérieur, qui en ont finalement été victimes et qui restent hantées par la question de savoir comment cela a pu se produire.
Pour quiconque a travaillé dans les médias russes ou suivi de près la trajectoire politique du pays, le livre n’apporte pas grand-chose de nouveau. Il offre plutôt une systématisation et une documentation minutieuses de processus qui étaient visibles depuis longtemps. Les décisions éditoriales, les changements rhétoriques et les changements de personnel qui semblaient autrefois être des incidents isolés ou des compromis situationnels se révèlent, rétrospectivement, comme les éléments constitutifs d’un modèle institutionnel déformé dans lequel la dépendance et la loyauté ont progressivement remplacé l’autonomie professionnelle. Le livre permet aux lecteurs et aux lectrices de voir cette évolution dans son ensemble, depuis la lente érosion des normes professionnelles jusqu’à leur remplacement définitif par la logique de la propagande.
Kseniya Lepekha, 4 mars 2026
https://www.posle.media/article/our-dear-friends-in-moscow-from-journalists-to-propagandists
Traduit par DE pour Entre les lignes entre les mots


