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« Alors que personne ne s’y attendait… le soleil arrive et la Puerta del Sol se remplit… »


URBAN CRESPO Miguel, 12 octobre 2026

Il y a à peine deux semaines, personne n’aurait pu imaginer que l’expulsion d’une femme de 87 ans de la maison où elle vivait depuis plus de sept décennies puisse finir par précipiter des élections législatives. Et encore moins que, dans la foulée, des milliers de personnes réoccuperaient la Puerta del Sol, que la question du logement supplanterait celle de l’immigration au cœur du débat politique, et qu’un gouvernement qui résistait depuis des mois à la « bataille juridique », aux scandales de corruption, à l’offensive de la droite et à la montée de l’extrême droite finirait par convoquer des élections anticipées après avoir perdu un vote sur des décrets portant sur le logement. Mais, même si cela peut encore nous paraître incroyable, c’est pourtant ce qu’il s’est passé.

Ces deux semaines nous rappellent l’un des principaux enseignements de Daniel Bensaïd : l’histoire ne suit pas un indicateur de chemin de fer. La politique est aussi faite de bifurcations, d’accidents, de sauts et d’événements qui bouleversent soudainement un scénario qui semblait établi. Bensaïd a écrit que les révolutions « surviennent quand et là où on s’y attend le moins. Elles sont forcément intempestives ». Non pas parce qu’elles surgissent miraculeusement de nulle part, mais parce que certains événements parviennent à cristalliser des contradictions qui s’accumulaient depuis longtemps sous une apparente normalité.

L’expulsion de Maricarmen s’est déroulée de cette manière. Évidemment, la crise du logement n’est pas née le 23 septembre. Pas plus que les syndicats de locataires ni le mouvement pour le logement. Pendant des années se sont accumulés des loyers prohibitifs, des expulsions, les effets pervers du tourisme, des fonds d’investissement, des salaires incapables de suivre la hausse des prix du logement et une génération condamnée à devoir consacrer une grande partie de ses revenus simplement pour avoir un toit. Parallèlement, un mouvement organisé s’est patiemment construit, dénonçant cette situation depuis des années. Ce qui était imprévisible, ce n’était pas l’existence de tous ces éléments, mais le moment où ils s’enflammeraient.

Comme l’écrivait il y a quelques jours Brais Fernández, le mouvement pour le logement a réussi à concentrer temporairement deux contradictions : celle qui oppose la croissance économique aux difficultés matérielles d’une partie croissante de la classe ouvrière, et celle qui sépare les promesses du camp dit progressiste à ses résultats après huit années au gouvernement. La mobilisation préalable n’explique pas à elle seule l’explosion, mais sans ce travail d’organisation, celle-ci n’aurait probablement pas pris une telle ampleur.
En effet, c’est peut-être là le premier enseignement de ces dernières semaines. Les soulèvements sociaux sont imprévisibles. Nous pouvons analyser les contradictions qui les rendent possibles, rassembler des forces, construire des organisations et identifier les mécontentements, mais nous ne savons jamais exactement quel événement fera jaillir l’étincelle. Maricarmen a été cette étincelle, mais sans « la lente impatience » de la construction sociale et syndicale du mouvement pour le logement, cela n’aurait pas été possible.

Une étincelle qui s’est allumée à un moment où la réaction conservatrice gagnait du terrain, alors que le débat public semblait prisonnier d’un agenda marqué par la crise humanitaire de Ceuta. À un moment où la droite et l’extrême droite avaient réussi à imposer un discours belliciste : invasion et menace extérieure, présentant les migrant.es comme des ennemi.es. En ce sens, l’expulsion de Maricarmen et la mobilisation qui a suivi n’ont pas remis en cause ce climat réactionnaire. Il ne faut pas se faire d’illusions. Rien de ce qui s’est passé à Sol ne semble avoir encore modifié de manière structurelle le rapport de forces. Mais cela a bel et bien changé, ne serait-ce que temporairement, les termes du débat.

Le fait que l’un des slogans des manifestations soit devenu : « les envahisseurs, ce sont les investisseurs » signifie, comme l’a souligne Jaime Pastor, que le nouveau cadre instauré après Ceuta a été momentanément rendu opaque. Car il ne s’agit pas d’une simple formule rhétorique : cela modifie la façon dont on explique cet état de crise. Face à la tentative de justifier la pénurie de logements en rejetant la faute sur les migrants pauvres, le mouvement pointe du doigt ceux qui accumulent les rentes, les fonds d’investissement et la marchandisation du logement. Les coupables changent et, ce faisant, la réponse politique possible se transforme également. Ce changement, dans un contexte dominé depuis des mois par un agenda réactionnaire, constitue déjà en soi une petite victoire politique.
Un parallèle avec le 15M et de nombreuses différences

L’image de la Puerta del Sol à nouveau recouverte de tentes a rendu inévitable la comparaison avec le 15M. C’est compréhensible. Les images sont puissantes et la mémoire politique fonctionne souvent à travers elles. Mais les similitudes s’arrêtent probablement à peu près là. Nous ne sommes pas face à un nouveau 15M.

Le 15M est né à un autre moment historique. La Grande Récession de 2008, le sauvetage des banques, les politiques d’austérité, le chômage des jeunes, le Printemps arabe et le discrédit d’un système politique qui semblait incapable d’apporter des réponses en constituaient le contexte. Son élan avait un caractère fondamentalement subversif : « ils ne nous représentent pas », « le PSOE et le PP, c’est la même merde », « ils appellent ça de la démocratie, mais ça n’en est pas ». Il n’existait pas de revendication à même de synthétiser le mouvement, car ce qui était remis en cause, c’était précisément l’ensemble du système politique issu de la Transition : ce qu’on appelle le régime de 78.

La place fonctionnait en outre comme une gigantesque école politique. Des milliers de personnes qui arrivaient là, sans aucune référence politique préalable, participaient à des assemblées, des commissions, des débats interminables et des espaces de délibération. On se rendait à Sol non seulement pour manifester, mais aussi pour tenter de comprendre ce qui se passait et réfléchir collectivement à ce qu’il fallait faire. La place était à la fois lieu de protestation, d’organisation, de rencontre et d’éducation. Quinze ans plus tard, la logique est différente.

Le mouvement actuel s’articule autour d’un problème beaucoup plus précis : le logement et, en particulier, les loyers. Il a également des revendications concrètes et s’appuie sur des organisations préexistantes. Le Syndicat des locataires n’est pas né à Sol. Depuis 2017, il s’organise, forme des militant·e·s, met en place des structures, constitue des caisses d’aide mutuelle et affronte des conflits concrets. Autour de lui s’articule en outre toute une constellation de syndicats et d’assemblées pour le logement, d’organisations politiques, de collectifs féministes, d’associations étudiantes et de mouvements sociaux.

Lors du 15M, les organisations qui arrivaient sur la place devaient, pour la plupart, se fondre en son sein. Aujourd’hui, les organisations arrivent à Sol précisément en tant qu’organisations et se font entendre publiquement grâce à une présence visible au sein du campement. Cela en modifie profondément la nature.
Le campement de Sol en 2011 était plus spontané, moins structuré, plus contradictoire et plus difficile à gérer. Mais c’est précisément pour cette raison qu’il avait aussi une immense capacité à intégrer des personnes qui ne s’étaient jamais considérées comme militantes d’un quelconque mouvement. C’était une place où les identités politiques étaient en construction. Le campement actuel de la Puerta del Sol repose, en revanche, sur des identités beaucoup plus définies.

On pourrait dire, pour simplifier, que le mouvement du 15M relevait davantage de la pédagogie, tandis que ce mouvement relève davantage de l’agitation et de la propagande. À l’époque, cette place était essentiellement tournée vers l’intérieur : on discutait de qui nous étions et de ce que nous voulions. Adrián Almazán l’a décrit de manière très imagée : en 2011, il ne se passait pratiquement pas un instant sans qu’on soit invité à participer à des débats, des assemblées ou des espaces d’élaboration collective ; dans le campement actuel, la place sert bien davantage de scène d’où l’on adresse des messages aux caméras, aux médias et aux réseaux sociaux. Il y a des centaines de tentes et une énorme capacité d’organisation, mais proportionnellement moins d’espaces consacrés à ces interminables discussions politiques qui caractérisaient le mouvement des Indigné.es. Ce n’est pas nécessairement pire. C’est différent.

De plus, le mouvement du 15M s’adressait en grande partie à une classe moyenne en voie de paupérisation. Des jeunes diplômé.es – sans avenir – à qui l’on avait promis que les études, le travail et l’effort garantiraient une ascension sociale, une promesse que la crise de 2008 a réduite à néant. D’où cette figure de la jeune personne surqualifiée, titulaire de plusieurs diplômes universitaires, condamnée au chômage, à l’émigration ou à des emplois précaires. Et bien que l’économie tourne mieux aujourd’hui qu’il y a quinze ans, cette promesse méritocratique s’est encore plus dégradée.

Dans le campement actuel, il est difficile de déterminer les caractéristiques sociologiques des participant·e·s, mais il existe bel et bien une différence substantielle dans la manière dont ils·elles se désignent. « Vive la lutte de la classe ouvrière » – c’est cette formule que l’on entend, comme une façon de se reconnaître ou de se percevoir soi-même. Dans ce contexte, le propriétaire et le locataire cessent de se présenter simplement comme deux particuliers effectuant librement une transaction pour apparaître comme les acteurs d’une relation de classe inégale. La question du logement permet de traduire des expériences en apparence d’ordre individuel (ne pas pouvoir payer son loyer, être obligé de partager un appartement à 35 ans, être chassé de son quartier) dans un langage de classe. Il y a, en ce sens, une réaffirmation explicite de la notion de classe qui était bien moins présente dans les imaginaires à l’origine du mouvement 15M.

Pourtant, le 15M avait réussi à mettre en cause le régime de 1978 avec une transversalité extraordinaire qui, pendant un certain temps, a brouillé les frontières idéologiques existantes. Des personnes qui avaient voté à gauche, à droite ou qui n’avaient jamais voté pouvaient se reconnaître dans le « ils ne nous représentent pas », dans l’idée que le système les avait « escroqués », une mise en cause instinctive du régime qui était la condition de sa capacité d’expansion.

Le mouvement actuel a une position politique beaucoup plus identifiable ; d’une certaine manière, il n’est pas seulement l’expression politique d’un malaise face à la crise du logement, mais aussi un mouvement de réaction face à la montée de l’extrême droite. L’antifascisme fait explicitement partie de son identité ; non seulement les drapeaux ou la propagande des organisations de gauche ne sont pas rejetés, mais ils sont naturellement considérés comme des éléments à part entière de l’écosystème du campement.

C’est pourquoi sa force est différente de celle du 15M. Il n’est pas en mesure de provoquer des basculements entre les camps – du moins à court terme –, mais il a en revanche la capacité de remobiliser un camp de gauche démoralisé, de le rajeunir – en intégrant une nouvelle génération de militant·e·s –, de redonner confiance dans l’action collective et de démontrer que les forces réactionnaires ne sont pas invincibles.

Le contexte est lui aussi inversé. Le 15M est survenu après les printemps arabes, alors qu’une vague internationale de révoltes semblait annoncer que tout était possible. Le campement actuel apparaît après des années de montée de l’extrême droite, de défaites sociales et de recul de la gauche. Comme le souligne Brais Fernández, cette irruption s’inscrivait dans un climat international d’offensive ; aujourd’hui, il s’agit plutôt d’une réaction face à l’étouffement provoqué par une offensive réactionnaire.

Pendant huit ans, Pedro Sánchez a survécu à pratiquement tout : motions de censure, pandémies, guerres, bataille juridique, offensives médiatiques, mobilisations de la droite, scandales de corruption, défaites électorales et une opposition qui, depuis des années, annonce quotidiennement la fin du gouvernement. Rien de tout cela n’a réussi à mettre fin prématurément à la législature. C’est Maricarmen qui y est parvenue.

Nous ne pouvons oublier que Sánchez est arrivé à la Moncloa à la tête d’un bloc politique qui avait fait de la fin des expulsions l’un des symboles de la rupture avec les politiques d’austérité. Huit ans plus tard, son gouvernement finit par convoquer des élections précisément après que l’expulsion de Maricarmen eut mis en évidence les limites de ces promesses. Ou, pour mieux dire, ce sont toutes les contradictions accumulées au fil des années qui ont trouvé de manière inattendue, dans son expulsion, un nom, un visage et un événement capables de transformer le malaise individuel en une force collective. Car, comme le rappelait Bensaïd, l’histoire reste ouverte et les événements ont la fâcheuse habitude d’arriver à contretemps, quand personne ne les attendait.

Miguel Urbán est membre du Conseil consultatif de la revue Viento sur et militant d’Anticapitalistas

Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de DeepLpro