Idées et Sociétés, International

État de l’économie mondiale. Choc pétrolier ? Non, la fin d’un monde…

 BÉNIÈS Nicolas,  12 octobre 2026

« L’ensemble des crises révèle la fin de plusieurs types de développement, cachés par la référence unique au « choc pétrolier ». Fin des « 30 glorieuses » (1945-1975) par la récession synchronisée de 1974-1975, dont les traces restent dans le néolibéralisme qui lui succède à partir de 1980, sa fin étant signifiée par la crise systémique, financière et économique de 2007-2008. Depuis, ce type de développement se survit à lui-même, au prix d’une accélération de toutes les crises. »

La guerre déclenchée par Trump et Netanyahou contre l’Iran confirme et aggrave le constat d’un basculement du monde. Ces gouvernants affichent leur conviction que seule la guerre peut résoudre les problèmes, et que l’affirmation de la puissance militaire obligera les populations à accepter la loi du plus fort. Trump a oublié d’envisager – sans parler de prévoir – les fins possibles de son entreprise, il a ignoré la capacité de résistance d’un régime pourtant en partie décapité. Sûr de la force militaire de l’économie dominante, il n’a pas compris la force du faible, sa résilience et sa tactique intelligente dans l’utilisation de ses moyens limités. Ceux d’un pouvoir insensible aux pertes humaines et aux destructions de cette guerre qui se prolonge, au point de continuer à pendre ses opposants ou décrétés tels.

Ce conflit localisé géographiquement, qui se concentre sur le détroit d’Ormuz, a engagé une dynamique difficilement contrôlable, celle d’une guerre en voie d’enflammer toute la région, et avec l’empêchement de la libre circulation maritime fait entrer l’économie mondiale en turbulences.

Ces désordres mondiaux auront un effet négatif sur la croissance économique mondiale.

Situation qui réinvite le thème connu du « choc pétrolier  », censé répondre à l’inquiétude des consommateurs quant au prix de l’essence à la pompe, et plus largement en mesure d’éclairer les difficultés générales de nos économies. Une « explication » un peut courte !

La faute au pétrole ?

À chaque péripétie de la guerre, à chaque déclaration de Trump, les marchés financiers ont surréagi, soit à la hausse, soit à la baisse, notamment sur le marché pétrolier. Alors que les marchés des matières premières dans leur ensemble sont restés orientés à la baisse. Quant aux effets profonds et mondiaux du dérèglement climatique si manifeste en juin-août, ils sont susceptibles de changer la donne.

À propos de cette guerre, loin d’analyser ses interactions probables les commentaires sont restés collés aux apparences : l’augmentation du prix de baril de pétrole sur les marchés financiers, et ses répercussions sur le prix à la pompe pour les consommateurs comme pour les entreprises. Le gouvernement est intervenu pour limiter les effets de cette hausse tout en priant Total de faire un effort pour limiter la hausse.

Ainsi, comme souvent lors d’un basculement, la recherche d’une explication simpliste est privilégiée, celle du « choc pétrolier ». Une notion qui a une histoire.

Le baril de pétrole, au début de la guerre après le 28 février 2026, est passé d’environ 70 dollars à 120 dollars. Lors de chaque perspective de réglementent, d’accord pour mettre fin à la guerre, le cours du baril a baissé, confirmation de son aspect largement spéculatif.

Rappelons que le baril de pétrole est coté sur un marché à terme à 3 ou 6 mois et traduit les prévisions des opérateurs. La crainte d’une guerre longue qui resurgit provoque [1] logiquement à chaque fois la hausse. Cette hausse se trouve démultipliée par la spéculation habituelle sur les marchés financiers, ce qui explique une explosion sans rapport avec la situation réelle.

Avant le déclenchement de la guerre, le marché pétrolier se trouvait en surproduction. Les cours baissaient quel que soit le type de pétrole. Pour y faire face des tactiques différentes sont proposées par l’Arabie Saoudite – qui domine l’OPEP, organisation des pays exportateurs de pétrole, créée en 1960 – et les Émirats Arabes Unis qui ont quitté l’OPEP. Les premiers veulent des quotas pour augmenter le prix du baril, les seconds, conscients que le pétrole n’a plus d’avenir, préfèrent jouer la baisse, autour de 50 dollars, pour alimenter rapidement leur fonds souverain et diversifier leurs investissements [2].

Logiquement cette hausse n’aurait pas dû avoir d’effets directs sur les prix des dérivés du pétrole, les grandes compagnies – comme Total – pouvaient se servir de leur stock, et même des livraisons achetées au cours d’avant la guerre. En répercutant un prix futur du baril, ces firmes ont réalisé des superprofits gigantesques provoquant une onde de scandale. L’imposition de ces superprofits fait partie d’un minimum de justice sociale, mais se heurte aux structures de la firme, Total en l’occurrence, qui s’américanise de plus en plus pour échapper aux réglementations européennes. La famille Trump s’est elle aussi enrichie, le Président se jouant des marchés à coups de déclarations, certaines dénuées de tout fondement, pour faire réagir les marchés. C’est proche de l’insider trading, le délit d’initiés. Ce yo-yo a aussi enrichi les négociants, domiciliés en Suisse, ceux qui achètent pour vendre, ou l’inverse.

Malgré le blocage – total ou partiel – du détroit d’Ormuz où passent 20% des échanges de pétrole, ainsi que d’autres productions dont les engrais, la surproduction du pétrole reste une donnée structurelle.

La hausse des prix des dérivés du pétrole s’est traduite dans tous les pays capitalistes développés par l’augmentation du niveau général des prix – l’inflation –, tant il est vrai que les superprofits des uns sont les super coûts des autres. Le marché final, celui des consommateurs, déjà peu vigoureux faute d’augmentation des salaires et du fait des suppressions d’emplois dans beaucoup de secteurs, particulièrement en France et en Allemagne, s’est orienté à la baisse. La seule bonne nouvelle tient au renforcement des investissements dans les énergies renouvelables.

La notion de « choc » est contestable, d’abord pour des raisons internes aux marchés pétroliers. Les hausses, pour brutales qu’elles aient été, même à plus de 100 dollars, n’ont pas transformé en profondeur la production pétrolière. Même de ce point de vue, le « choc », si choc il y a, est à venir. Les marchés des dérivés, issus des raffineries, répondent à d’autres contraintes techniques et économiques, notamment pour le diesel.

Un peu d’histoire économique

En 1973, la situation géopolitique mondiale est marquée par la défaite des États-Unis au Vietnam, même si la guerre ne sera officiellement terminée qu’en 1975. Un nouveau rapport de force s’instaure dont l’OPEP va profiter pour exiger le quadruplement du prix officiel du baril. Prix officiel ? Traduction : le marché pétrolier est dominé par un cartel de sept grandes compagnies qui sont propriétaires des infrastructures, des pipelines, des tankers, des raffineries et des pompes. Autrement dit, en ce domaine le marché reste à inventer. En effet un marché est le lieu de la rencontre entre l’offre (la production) et la demande (les acheteurs, les consommateurs), que ce lieu soit abstrait ou concret, ici l’offre ne rencontre jamais la demande, sauf pour les dérivés du pétrole.

Pour les pays, la seule propriété est celle du sous sol que les grandes compagnies – certaines ont été créées par des États, comme en France Elf-Erap, ancêtre de Total – n’ont pas le droit d’acheter. Ils bénéficient de ce fait d’une rente, soit une partie du profit. Ces royalties, pour donner un nom à ces rentes, ont besoin d’une assiette négociée pour calculer leur montant. L’OPEP et les grandes compagnies se mettent d’accord sur un prix fictif, le prix officiel. Les royalties sont ainsi, en 1973, multipliées par 4, amputant d’autant le profit des compagnies pétrolières, cela sans incidence directe dans un premier temps sur le prix du baril. Pour maintenir le niveau de profit, les compagnies augmenteront le prix des dérivés du pétrole.

Le résultat non prévu de cette hausse sera la recherche de nouveaux gisements pétroliers, en vue d’affaiblir l’OPEP et de diversifier les approvisionnements. La Grande-Bretagne (avec les gisements en mer du Nord) et le Mexique deviennent des pays producteurs de pétrole « hors OPEP », et vont déstructurer totalement le marché oligopolistique par la création à Rotterdam d’un marché « libre » du baril.

Fin 1974, Giscard, président français qui vient d’être élu après la mort brutale de Pompidou, popularisera la notion de « choc pétrolier » pour expliquer la conjoncture inédite qui secoue l’économie de l’ensemble des pays capitalistes développés, avec une récession – la première depuis 30 ans – et une inflation qui reste à un niveau élevé. La « slumflation », terme plus juste que celui de « stagflation » en français, correspond à la conjonction inédite à ce moment là d’une baisse du PIB et d’une inflation élevée qui perdure.

C’est un tournant pour l’économie mondiale, la récession signe la fin de la période dite des « 30 glorieuses ». La prise de conscience de cette réalité sera occultée par la mise en avant de cette notion de choc pétrolier, lequel en tant que tel a pourtant peu de répercussions et sur la baisse de la croissance et sur l’inflation.

L’INSEE, pour montrer le décalage entre la réalité et l’analyse, publie en 1979 La fresque historique du système productif français. L’Institut démontrait que la récession résultait de l’épuisement des facteurs qui avaient permis la croissance continue des pays développés pendant trente ans. Cela à l’exception des États-Unis, qui continuaient à connaître des cycles courts de récession et de croissance. Dit autrement, c’était une grande crise, qui rebattait toutes les cartes, l’ancien monde était fini, il n’en restait que des traces et une organisation du monde qui commençait à être obsolète.

Le régime d’accumulation – appelé « fordiste » – relevait du passé, le capitalisme devait inventer une nouvelle forme, un nouveau régime d’accumulation, de création de valeur pour continuer le processus d’accumulation. Ledit « choc pétrolier » dissimulait l’entrée dans une nouvelle période du capitalisme. La récession était généralisée et synchronisée, en un trimestre tous les pays développés, les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, La France, le Royaume-Uni, l’Italie et le Canada entraient en récession, celle-ci touchant surtout la production industrielle.

Il fallait une révolution, ce sera celle menée par Thatcher et Reagan contre la classe ouvrière ouvrant la voie à un régime d’accumulation à dominante financière, la finance imposant à l’ensemble de l’économie ses critères de court terme, de maximisation du profit et de dictature de l’actionnaire, le tout dans un contexte de croissance diminuée de moitié par rapport à la période précédente. L’accumulation du Capital restait faible ouvrant la porte à des crises successives, dans un environnement marqué par une mondialisation agressive et la formation de firmes multinationales aux pouvoirs économiques et politiques étendus.

La crise de 2007-2008

Ce nouveau régime d’accumulation allait connaître une crise systémique en 2007-2008. Krach financier, faillites bancaires, récession… tout l’édifice s’écroulait. En premier lieu son ossature : les marchés financiers. La déréglementation financière a permis une augmentation exponentielle des titres, la « titrisation », soit la multiplication des fonctions de financement et de spéculation grâce à la création de « papier » commercial via la désintermédiation, la banque n’étant plus l’intermédiaire financier obligé.

Là encore, c’est l’épuisement rapide des facteurs qui a permis la croissance qui est à l’origine de la chute. La mise en perspective de l’INSEE (ou d’un autre institut) pour faire comprendre aux dirigeants politiques la profondeur de la crise n’a pas été intégrée. Les gouvernements ont continué comme avant, alors que le système n’était plus capable de créer de la valeur, que les conditions d’une reprise de l’accumulation du Capital n’étaient pas réunies. Il fallait une nouvelle révolution interne au capitalisme.

En 2008, la récession profonde qui touchait surtout les pays européens signait la fin de ce régime d’accumulation. « Moraliser les marchés financiers » avait déclaré avec emphase Nicolas Sarkozy, alors Président de la République… sans rien faire de plus. La régulation de ces marchés apparaissait comme vitale pour retrouver le chemin de la croissance, pour orienter les capitaux vers des priorités essentielles pour le bien être des populations, et en définissant une nouvelle industrialisation reposant sur la lutte contre la crise climatique. À l’heure des canicules et des incendies de l’été 2026, on peut constater les conséquences de l’absence de ces investissements. Le Monde daté du 31 juillet titrait : « L’industrie européenne très peu préparée face aux crises climatiques  »…

Les États, sous la pression des privilégiés du système, ont fait perdurer le modèle existant. Pourtant, la croissance – un indicateur essentiel de la dynamique de l’accumulation du Capital – allait encore diminuer par rapport à la période précédente. Laisser faire, poursuivre la même politique dite néo-libérale, reste de règle pour les gouvernants. Jusqu’à un véritable choc, traumatique, celui de la pandémie. L’arrêt brutal de toute activité a permis une prise de conscience : dans un monde hypermondialisé et financiarisé, les États ont perdu leur rôle prédominant au bénéfice des firmes multinationales et de marchés financiers surpuissants.

Pour les pays européens – à l’exception de l’Allemagne – et les États-Unis notamment, la désindustrialisation est vécue comme une perte de puissance et de souveraineté, alors que la politique suivie a été la construction de géants – français ici, autres ailleurs – sur la scène internationale.

Si la réindustrialisation est devenue un thème de campagne, présentée comme une solution globale et radicale, les moyens éventuels qu’elle nécessiterait ne sont pas évoqués : la nationalisation de secteurs-clés – à l’image des réalisations en 1945 –, une planification pour orienter les investissements…

Les gouvernements continuent au contraire de s’enfermer dans des politiques de baisse des dépenses, sans s’interroger sur les dimensions réelles des crises qui sont autant de limites à l’accumulation du Capital. Seuls les États-Unis et la Chine ont mis en place des politiques volontaristes, pour réindustrialiser en ce qui concerne le premier, pour industrialiser à marche forcée via la planification pour le deuxième, lequel a profité de la crise sanitaire pour rebattre les cartes de la mondialisation, sans remettre fondamentalement en cause celle-ci.

Au final, disons qu’un choc exogène (ledit « choc pétrolier ») ne peut expliquer les contradictions de l’accumulation du Capital, les ressorts de ses crises sont internes, endogènes.

Pour aujourd’hui

Pourtant le « choc pétrolier » a refait son apparition dès le déclenchement de la guerre le 28 février 2026.

Comme lors des conjonctures précédentes, il occulte la réalité de la récession actuelle, qui touche surtout les pays d’Europe – via la crise industrielle profonde de l’Allemagne -, et le Japon… Les États-Unis et la Chine, qui affichent des taux de croissance relativement élevés bien qu’en baisse, réussissent à exporter leur surproduction grâce à leur position dominante. À l’intérieur de l’Union européenne, les économies françaises et allemandes, en panne de croissance pour des raisons différentes, indiquent la nécessité de nouvelles politiques économiques rompant avec le credo de la baisse les dépenses publiques pour diminuer les déficits publics et la dette. La baisse du coût du travail, dogme toujours répété, ne fait qu’enrayer la baisse du profit qui a de de plus en plus de difficultés à augmenter davantage. Ce « toujours moins » [3] provoque la baisse du marché final, gèle les investissements et obscurcit toute vision de l’avenir. La remise en cause du système de protection sociale entre dans cette logique folle qui approfondit les inégalités et augmente la pauvreté. D’un autre côté, Le Monde du 25 octobre 2025 constatait : « Défense : l’argent public coule à flots ». Cela sans déterminer une stratégie lisible des pays européens, hormis l’Allemagne qui se sert des dépenses militaires pour restructurer son industrie, mais elle non plus sans vision de long terme. Dans ce secteur également, le poids des marchés financiers est sensible. La plupart des grandes entreprises sont cotées et doivent répondre aux contraintes des marchés financiers, dont l’augmentation du profit à court terme. Or, les commandes de ces entreprises sont étatiques, ce sont les États qui déterminent les stratégies et le type de production.

Un débat complexe qui combine, d’une part l’impératif du réarmement européen face à la menace russe et au repli des États-Unis, d’autre part les questions de savoir à quels besoins les industries européennes peuvent répondre, leurs capacités à le faire, et quels effets peuvent en résulter sur l’économie réelle et la société.

Économiquement, en deçà de ces débats d’orientation, les dépenses militaires sont considérées comme improductives : elles ne créent pas de valeur supplémentaire, elles ne font pas partie du monde de la marchandise. Keynes les considérait comme une possibilité de lutter contre la surproduction ne s’accompagnant pas d’une augmentation de la production de marchandises. Ainsi, le marché final pouvait progresser. La contrepartie en est la montée de l’inflation provoquée par la hausse de la création monétaire sans création de richesses nouvelles.

Un chamboule tout permanent

Dans le contexte de l’avant 28 février, l’INSEE prévoyait pour la France un taux de croissance du PIB en légère baisse en 2026 par rapport à 2025 (0,9%). Erreur mise en évidence par l’Institut lui-même. Ce sera -0,1% de décroissance du PIB, un début de récession, cela pour le premier trimestre de l’année 2026, soit avant les effets de la guerre trumpienne en Iran. L’économie allemande, quant à elle, n’arrive pas à sortir de sa profonde crise industrielle.

Les deux pays affichent, pour le deuxième trimestre de 2026, +0,2, ce qui ne saurait faire illusion. Les conséquences de la canicule et des incendies pèseront sur la croissance future de l’ensemble des pays comme sur les échanges mondiaux.

Partout, les faillites, restructurations, suppressions de postes – les patrons essayent même de contourner les plans sociaux pour licencier plus facilement – se multiplient. Le chômage augmente, en France il atteint 8,2% pour le deuxième trimestre 2026. Le retour du chômage de longue durée indique que l’augmentation du chômage même faible est structurelle.

La surproduction est le lot de tous les secteurs. Un indice : des capacités de production inemployées. Dans l’industrie automobile, Stellantis, pour ses usines françaises, s’est trouvé obligé, pour rentabiliser ses investissements, de les partager avec des concurrents chinois qui cherchent à s’imposer sur le marché européen pour répondre à leur propre surproduction. Orientation écartée par Volkswagen, qui préfère supprimer massivement des emplois et fermer des sites.

Un autre indice de la surproduction est fourni par le nombre et les montants inhabituels des fusions-acquisitions – la « croissance externe » pour les entreprises – qui atteint, au premier semestre 2026, 2 900 milliards de dollars, en hausse de 42% [4]. Elles révèlent que l’augmentation du marché final est trop faible pour absorber des nouveaux investissements.

Tous les secteurs – dans l’ancienne économie, le bâtiment, l’automobile, et la tech -, dépendent des entreprises de l’Intelligence Artificielle (IA). La construction des Data Centers dont a besoin cette industrie permet à beaucoup d’entreprises d’avoir des commandes. Un mouvement de contestation, parti des États-Unis, se dresse contre ces centres qui absorbent beaucoup d’eau et d’électricité et détruisent l’environnement. Ils aggravent la crise climatique qui exerce déjà des effets déstructurants massifs [5].

Ces firmes puissantes, à commencer par celle d’Elon Musk, SpaceX, Amazon, Meta, Open AI, Nvidia, Mistral (pour la France), Oracle, pour ne citer que celles-là, annoncent des emprunts à hauteur de 500 milliards de dollars en 2026. Le marché obligataire pour l’instant répond présent en exigeant une prime supplémentaire qui renchérit le montant des intérêts à verser [6]. «  La maison mère de Google a placé pour plus de 60 milliards de dollars cette année, quatre fois plus qu’au cours de ses 26 premières années », quant aux obligations émises par SpaceX « les titres aux échéances les plus lointaines (20 et 30 ans) ont nettement décroché. » [7]

Les géants de l’IA ont besoin de ces investissements pour remporter le trophée et imposer leur loi sur l’ensemble du monde. Ce n’est pas la conquête de la planète Mars – une utopie – qui motive Musk, mais d’être le maître du monde en s’appuyant sur l’extrême droite politiquement et en privatisant à son profit l’État américain. Conformément à la doctrine libertarienne, est visée la suppression de toutes les réglementions, sans autre stratégie étatique que celle du Capital en général, l’intérêt de la classe capitaliste, qui est le fond commun de tous ces partisans d’un pouvoir autoritaire… Pour s’enrichir à coups de prédations, à l’image de Trump et de sa famille. Une tendance qui risque d’assécher les possibles créations de richesses, de création de valeurs nouvelles, et de détruire l’environnement faute de dépenses collectives vitales pour l’habitabilité de la Terre – un concept récent mais qui est promis à un grand avenir car synthétisant toutes les données.

Tous ces maîtres du monde en devenir ne seront pas tous sur la ligne d’arrivée. Les disparitions par faillite ou par rachats seront le lot commun. C’est la raison pour laquelle ces firmes sont obligées d’investir massivement. Le pari est dangereux. Actionnaires comme obligataires pourraient y perdre leur mise. Les fonds de pension, avec la fameuse retraite par capitalisation, pourraient voir fondre leur capacités à payer les retraites, et les fonds d’investissement se voir obligés de vendre en catastrophe… Beaucoup d’épargnants, petit et grands, estiment que l’État ne laissera pas ces grandes entreprises disparaître, mais il n’est pas sur qu’il en ait, désormais, les moyens [8].

Toutes ces entreprises dépendent du marché obligataire – l’endettement –, et la concurrence avec les États, tous endettés, à commencer par l’américain, est féroce. Devant les désordres géopolitiques, les incertitude renforcée, les énormes besoins de financement, les taux d’intérêt, fixés par les marchés financiers, sont durablement orientés à la hausse. Le taux de référence, le taux de l’intérêt à 10 ans, augmente dans tous les pays. Il se monte en ce milieu d’année 2026 à près de 4% pour la dette publique française, 5% pour la britannique, plus de 3,5% pour l’allemande, et progresse aux États-Unis. La dette publique américaine, phénoménale, suscite de profondes inquiétudes quant à la capacité de l’État de répondre aux crises. L’orientation de l’épargne vers les bons du trésor américains, détenus aussi par la Chine et les pays de l’UE, se traduira vraisemblablement par une moindre appétence pour des comportements spéculatifs sur les marchés financiers, lesquels de ce fait risquent l’asphyxie faute de carburant.

Dans ce monde décentré, ou à plusieurs centres, le dollar subit une crise de confiance, politique. La guerre des monnaies commencée en 2022 se poursuit. La Chine veut faire du yuan une monnaie de réserve et, pour ce faire, continue d’acheter de l’or, de même que d’autres États, pour se préserver d’un décrochage possible du dollar. Les cours de l’or ont certes chuté de 25%, à 4 000 dollars l’once d’or (en janvier 2026, ils avaient atteint 5 600 dollars), mais restent élevés du fait de ces achats moins spéculatifs. Achats d’or qui dépendent d’abord d’une lutte pour le leadership mondial entre la Chine et les États-Unis. La guerre des monnaies – le yuan a déjà dépassé l’euro dans les échanges mondiaux, même si le dollar reste dominant – révèle des changements dans les rapports de force mondiaux. Les turbulences mondiales feront remonter le cours de la valeur refuge que représente l’or.

La spéculation s’est aussi un peu tarie sur le terrain des crypto monnaies. La plus importante d’entre elles, le bitcoin, a perdu plus de 50% de sa valeur par rapport à son plus haut niveau. Quelques unes de ces monnaies, dont celle créée par Trump, se sont écroulées, faisant perdre leur mise à tous les épargnants qui avaient fait confiance au Président, qui pour sa part a empoché des sommes importantes.

Le nouveau directeur de la FED nommé par Trump a décidé de sa priorité (la même que celle des autres banques centrales) : lutter pour la stabilité des prix contre l’inflation en augmentant les taux d’intérêt à court terme. La cible est la même pour tous les banquiers centraux, qui se sont réunis début juillet 2026 : 2% d’inflation [9]. La récession, au mieux la baisse de la croissance, est au bout de cette décision basée sur une analyse dépassée, celle de l’inflation de la fin des « 30 glorieuses ». Le monde a besoin de création monétaire pour répondre d’abord à la crise climatique.

La montée des prix actuelle est le résultat de la guerre – pas seulement celle avec l’Iran, aussi l’Ukraine bien sûr, et les conflits partout dans le monde -, de la crise climatique dont les effets sont attendus dans un environnement marqué par la surproduction. Augmenter les taux d’intérêt à court terme – les banques centrales n’agissent qu’à ce niveau –, c’est prendre la proie pour l’ombre en portant le regard uniquement sur les prix, sans prendre en compte l’essentiel : la lutte contre la surproduction, les financements orientés vers la construction d’une économie répondant aux besoins collectifs essentiels. Augmenter les taux, c’est jouer les rétrécissement du crédit dans une société qui en a besoin pour que les générations futures puissent vivre.

La croissance de l’économie mondiale, les chaînes de valeur des entreprises multinationales (la mondialisation !), selon l’OCDE est passée de 16% en 2008 du PIB mondial à 17% en 2024. Elle dépend de plus en plus des industries de l’IA. Par exemple, la croissance de Taïwan, 12,9% au deuxième trimestre de 2026, s’explique principalement par les exportations de semi conducteurs vers les États-Unis [10]. L’interdépendance des économies capitalistes développées renforce la possibilité d’une crise financière mondiale aux effets récessifs profonds.

Cela à l’exception peut-être de la Chine. L’OCDE note qu’entre « 2011 et 2024, la Chine s’est détachée progressivement des importations de composants étrangers au profit d’une production nationale » [11], de ce fait les chaînes de valeur sont nationales. De plus, elle a tendance à imposer son modèle d’IA dit « ouvert  » face à celui de la Silicon Valley, et bouscule «  le modèle économique des géants occidentaux  » [12]. Dans cette course à la puissance, la Chine – qui ne s’investit pas dans les conflits, officiellement du moins – semble avoir pris de l’avance en se coupant de manière limitée du marché mondial. C’est la possibilité d’une structuration différente du monde…

L’ensemble des crises révèle la fin de plusieurs types de développement, cachés par la référence unique au « choc pétrolier ». Fin des « 30 glorieuses » (1945-1975) par la récession synchronisée de 1974-1975, dont les traces restent dans le néolibéralisme qui lui succède à partir de 1980, sa fin étant signifiée par la crise systémique, financière et économique de 2007-2008. Depuis, ce type de développement se survit à lui-même, au prix d’une accélération de toutes les crises.

La crise climatique mondiale de l’été 2026, canicules à répétitions, incendies jamais vus et un cortège inédit de catastrophes, connaîtra d’autres manifestations de plus en plus dramatiques, de plus en plus meurtrières. Elle touche d’abord les plus pauvres, accentuant les inégalités, déjà très profondes des sociétés capitalistes. La hausse des prix des produits agricoles notamment ne peut pas être considérée comme de l’inflation. Les banques centrales devraient en tenir compte…

La responsabilité des gouvernements en l’absence de politiques préventives est engagée et accentue la crise politique préexistante, crise de légitimité s’il en fut.

Un plan global – la crise climatique jette les bases, pour le moins, de la définition d’une société différente – de réponses aux crises en prenant appui sur les recherches scientifiques, en particulier du GIEC. Un plan à long terme, commençant par des mesures d’urgence qui s’intègrent dans une vision de long terme. Pour le mettre en œuvre, il faut sortir de la logique de la privatisation, renouer avec les services publics, défendre les communs. Ainsi l’eau devient de l’or, et sa gestion collective sera de plus en plus une des questions clés.

La croissance se doit d’être d’abord écologique. La crise climatique oblige à repenser les modèles de développement, l’habitat – les ville, l’architecture… – et la vie en société. Pour ce faire, le besoin d’endettement est énorme pour permettre aux populations futures de vivre et non pas survivre. Ce devrait faire partie des urgences pour les États et les Banques centrales qui doivent revoir tous leurs paradigmes.

BÉNIÈS Nicolas

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79971