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« C’est une victoire historique pour Die Linke, et un “va te faire foutre” adressé à la répression policière extrême dans les rues de Berlin »

Entretien avec le journaliste Hanno Hauenstein au sujet des élections à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie occidentale

par Phil Butland le 23/09/2026

Elif Eralp. Probablement la nouvelle maire de Berlin. Photo : Sandro Halank, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Bonjour Hanno, merci de nous accorder cet entretien. La plupart de nos lecteurs savent sans doute qui vous êtes, mais pour ceux qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Merci de m’avoir invité. Je suis journaliste et écrivain indépendant. J’écris actuellement un livre sur la culture mémorielle allemande, et je travaille dans les domaines de la politique et de la culture. J’anime également un podcast intitulé Nullpunkt – ainsi qu’une newsletter Substack du même nom.

Aujourd’hui, nous souhaitons parler des récentes élections, notamment à Berlin. Berlin a voté. Devrions-nous nous réjouir ?

Je pense effectivement que c’est un moment particulier. C’est une victoire historique pour Die Linke, et en quelque sorte un « va te faire foutre » adressé à la politique de répression policière extrême dans les rues de Berlin, en particulier à l’encontre des groupes marginalisés. Ce que nous avons vu ces trois dernières années, c’est un gouvernement dirigé par la CDU qui a suscité d’innombrables débats sur les soi-disant « quartiers à problèmes », les piscines, les émeutes de la Saint-Sylvestre – le tout avec des sous-entendus racistes inquiétants.

Par ailleurs, les prix dans la ville augmentent partout. D’après mon expérience personnelle, mais aussi d’après mes recherches, je pense que tout le monde partage ce sentiment : celui que la ville est de moins en moins abordable. Qu’il est pratiquement impossible de trouver un appartement. Dans les années 2000 et 2010, Berlin incarnait la promesse d’une ville « pauvre, mais sexy » – une capitale où l’on pouvait faire des choses qui n’étaient plus possibles dans d’autres grandes villes du monde. Cette promesse s’estompe.

Les gens veulent une politique différente – et la victoire de Die Linke reflète ce sentiment. Je pense que c’est le seul parti qui a réussi à tirer parti de ce sentiment général, grâce à une campagne de porte-à-porte très intense, à la manière de Mamdani, à une compréhension claire du fonctionnement des réseaux sociaux et à une vision différente de celle proposée par le centre libéral.

Au cœur de la campagne de Die Linke figurait Enteignen— l’expropriation des grands propriétaires. Le parti semble désormais en passe de former un gouvernement avec le SPD, qui est farouchement opposé à Enteignen. Quelles sont les chances que les grands propriétaires fonciers soient désormais expropriés ?

C’est vraiment la question centrale que tu soulèves ici, Phil. Le SPD a fait savoir qu’il s’opposait à l’expropriation. Il propose une approche plus réformiste. Mais le SPD dispose également de peu de poids actuellement. Il a tant perdu qu’il n’est pas sûr s’il soit le moteur de cette coalition « rouge-vert-rouge » qui devrait voir le jour.

Die Linke est toutefois confrontée, elle aussi, à un défi concernant l’expropriation : elle doit trouver le moyen de s’assurer le pouvoir, sans pour autant se transformer en un simple parti administratif, à l’image de ceux contre lesquels elle a mobilisé et organisé la lutte ces derniers mois. Elle doit tenir sa promesse d’expropriation – ou, pour être plus précis, de socialisation. C’était, après tout, la promesse centrale de toute la campagne.

Si elle ne le fait pas, cela pourrait lui faire perdre la confiance des personnes qui ont entretenu son élan et rendu cette grande victoire possible. Je pense que c’est là un défi majeur pour Die Linke : comment contraindre les autres partis à faire des concessions pour mener à bien le projet d’expropriation. Les Verts ont laissé entendre qu’ils y étaient ouverts, j’ai donc personnellement bon espoir que cela se concrétise.

Dans le même temps, Merz a annoncé hier une législation fédérale contre l’expropriation. La résistance est déjà forte avant même que le nouveau gouvernement berlinois ne soit formé. On a vraiment l’impression que la CDU est devenue en quelque sorte un groupe de pression au service des géants de l’immobilier. Mais il y a aussi une question pratique : comment s’y prendre, concrètement ? D’où viendra l’argent ? Tout nouveau gouvernement berlinois héritera d’un budget déficitaire.

Il existe des modèles pour mettre cela en œuvre – comme contracter un emprunt massif et le refinancer par le biais des loyers.

Die Linke est confrontée à un deuxième problème, à savoir le Schuldenbremse – le frein à l’endettement –, ce qui signifie que l’Allemagne n’est pas en bonne santé financière et que les gouvernements régionaux disposent de moins en moins de moyens. Cela signifie que Die Linke va devoir gérer un capitalisme en défaillance. Comment va-t-elle s’y prendre ?

Merz a montré, au niveau fédéral, que le frein à l’endettement peut être assoupli lorsqu’il s’agit de réarmement, de militarisation, de livraisons d’armes à l’Ukraine, etc. Je pense qu’il s’agit en fin de compte d’une question de volonté politique. D’une certaine manière, nous dépassons désormais l’orthodoxie du frein à l’endettement. Die Linke dispose d’un levier politique. Le parti doit trouver le moyen de faire valoir avec succès que ce sujet est suffisamment important pour aller à l’encontre de l’orthodoxie économique de ces dernières années.

Les réformes de Mamdani ont été soutenues par un mouvement pour le logement très dynamique à New York. Quel est le rôle des mouvements sociaux pour aider Die Linke à tenir ses promesses ? Les manifestations pour le logement ne sont plus aussi importantes qu’auparavant, mais les syndicats ont appelé à une manifestation samedi.

Je pense que ces mouvements sont essentiels pour maintenir la pression et faire avancer le débat. Si l’on prend l’exemple de « Deutsche Wohnen & Co Enteignen », on voit clairement pourquoi l’organisation indépendante est si essentielle. DWE n’est pas nécessairement issu du parti. Il est venu de la base. Les gens doivent comprendre qu’il s’agit d’un enjeu qui ne relève pas uniquement d’un seul parti, ni d’une future administration. C’est quelque chose qui vient de la base et qui touche tout le monde dans la ville.

Pourrions-nous passer à la couverture médiatique des élections ? Vous avez publié des messages concernant des accusations d’antisémitisme à l’approche des élections. Cela s’est poursuivi avec des propos selon lesquels Die Linke soutiendrait des « clans criminels », ce qui est en soi un terme raciste. Et il y a eu un article dans le Spiegel affirmant que les Juifs n’étaient plus en sécurité à Berlin. Qui est à l’origine de tout cela et pourquoi ?

Ce à quoi nous assistons après cette victoire de Die Linke – et à bien des égards avant aussi – est une exacerbation d’une tendance que nous observons depuis plusieurs années, en particulier depuis le 7 octobre et le génocide à Gaza. Les accusations d’antisémitisme visent la Gauche plutôt que la Droite, même si aucune statistique ne vient étayer cette focalisation. Ce n’est pas un débat nouveau, et il repose sur une interprétation spécifique de l’antisémitisme qui tend à l’assimiler au fait d’accuser le gouvernement israélien de crimes de guerre ou de génocide – comme le fait Die Linke – ou de critiquer Israël de manière plus fondamentale, comme le font les antisionistes.

Je pense que nous avons assisté à une sorte d’explosion de cette polémique ces derniers jours. À mes yeux, cela ressemble à la carte joker que certains partis du centre et de droite jouent afin de délégitimer la gauche et de faire passer au second plan la question de l’expropriation. Je ne dis pas que l’antisémitisme ne peut pas exister au sein d’un parti de gauche – ou dans les mouvements de gauche. L’antisémitisme est un phénomène omniprésent qui existe partout dans la société, et il doit être combattu et traité dès qu’il se manifeste. Mais je pense qu’il est également clair que bon nombre de ces accusations actuellement portées contre le parti ne reposent ni sur la vérité ni sur des faits.

Les exemples concrets évoqués sont un rappeur scandant « Mort à l’armée israélienne » lors d’un meeting électoral et un soi-disant chef de clan qui se serait présenté à un événement de Die Linke (on lui a demandé de partir peu après). À mes yeux, cela ressemble à des phénomènes marginaux. Quant à savoir si l’on peut ou non les qualifier d’antisémites, j’en doute fortement.

Il faut bien sûr débattre de ces questions. Mais le fait que celles-ci soient ensuite prises comme preuves pour affirmer que l’ensemble du parti est confronté à un problème d’antisémitisme ? Pourquoi ne parle-t-on pas du fait que le dernier gouvernement CDU a détourné des sommes colossales destinées à la prévention de l’antisémitisme au profit d’acteurs hautement douteux, dont certains propagent des théories complotantes ?

Pourquoi ne parlons-nous pas de l’AfD, dont la présidente a réitéré il y a quelques jours à peine son affirmation absurdement révisionniste selon laquelle Hitler était communiste ? Pourquoi ne parlons-nous pas d’Alexander Gauland, le président d’honneur de l’AfD, qui écrit régulièrement des articles antisémites ? Nous politisons l’antisémitisme à tel point que plus personne ne le prend au sérieux. Je ne suis pas juif, mais je ne pense certainement pas que cette tendance soit bénéfique pour les Juifs.

Die Linke à Berlin ne va pas libérer la Palestine, mais y a-t-il des mesures que, selon vous, elle peut et va prendre, par exemple en matière de gestion des manifestations en faveur de la Palestine à Berlin ?

Je ne suis généralement pas un grand fan de la police, mais je sais qu’elle dispose de moyens pour désamorcer les tensions si elle le souhaite. En tant que journaliste, j’ai longuement visionné des vidéos de violences policières à Berlin au cours des trois dernières années. J’en ai également été témoin lors de manifestations que j’ai couvertes. Cela a été absolument choquant. J’ai vu la police anti-émeute allemande agir d’une manière qui devrait préoccuper tout le monde dans ce pays, et pas seulement la gauche pro-palestinienne, que j’aime appeler la gauche anti-génocide.

Je pense que ce nouveau gouvernement berlinois devrait se donner pour priorité de veiller à ce que ce genre de choses ne se reproduise plus. Les gens devraient pouvoir exercer leurs droits démocratiques sans se faire tabasser dans la rue.

Il n’y a pas eu que des élections à Berlin cette semaine. Il y en a également eu en Mecklembourg-Poméranie occidentale, où l’AfD a remporté un succès effrayant. Même à Berlin, ce parti a presque doublé son score. Dans quelle mesure l’AfD représente-t-elle une menace ?

L’AfD est un parti fasciste, et elle vient de remporter deux Länder : la Saxe-Anhalt et le Mecklembourg. Il ne pourra pas former de coalition en Mecklembourg-Poméranie occidentale, car le SPD, sous la direction de Manuela Schwesig, y est également resté assez fort. Mais en Saxe-Anhalt, cela pourrait se produire. Cela lui donnerait un poids considérable, notamment dans des domaines tels que la police et l’éducation. Ce serait la première fois depuis l’Holocauste qu’un parti d’extrême droite, ouvertement et explicitement, pourrait potentiellement diriger l’un des Länder allemands. Cela pourrait avoir de nombreuses conséquences néfastes, notamment dans le domaine de l’éducation – si, par exemple, ils minimisaient l’importance de l’Holocauste dans les programmes scolaires.

De même, ils ont fait campagne contre l’inclusion des personnes en situation de handicap dans les écoles, ce qui fait vraiment écho de manière inquiétante à l’héritage eugéniste des nazis. Dagmar Herzog a beaucoup écrit à ce sujet. Elle a notamment expliqué le lien avec le culte de l’intelligence propre aux mouvements fascistes à travers le monde. Ce sont des choses qui me terrifient personnellement. J’espère simplement qu’il y aura des moyens pour que les gens s’organisent afin d’aider les personnes marginalisées dans ces régions d’Allemagne.

Si l’AfD arrive au pouvoir en Saxe-Anhalt, il est clair qu’elle pourra mettre en œuvre certaines mesures concrètes. Mais je crains aussi qu’elle n’encourage simplement davantage de violence. Je pense à des scénarios comme ceux de Mölln et de Solingen : des attaques contre des foyers de réfugiés. C’est un phénomène que nous risquons de voir se multiplier, ce qui est évidemment très effrayant.

En même temps, bien que le racisme soit en hausse en Allemagne, je ne pense pas que les 44 % qui ont voté pour l’AfD en Saxe-Anhalt adhèrent à 100 % au programme du parti. Dans ces Länder, les gens sont également frustrés par les partis du centre, par leur politique étrangère, leurs politiques en matière de retraites et de santé, et plus concrètement par Friedrich Merz. Il y a un manque de vision politique de la part des partis du centre, qui se définissent de plus en plus par le Brandmauer, le « mur pare-feu », face à l’AfD. C’est à peu près tout ce qu’ils ont à offrir. Et en matière d’immigration, leurs politiques finissent souvent par ressembler à une version édulcorée de ce que propose déjà l’AfD.

Dans le cadre du « Brandmauer », nous avons entendu des personnalités comme Bodo Ramelow, de Die Linke en Thuringe, affirmer que la menace d’une entrée de l’AfD au Parlement est si grande qu’il faut des alliances électorales entre tous, de Die Linke à la CDU. Que pensez-vous de cette stratégie ?

Je ne pense pas du tout que ce soit une bonne stratégie. Le Brandmauer devrait signifier le refus de toute coopération avec l’AfD – et non l’effacement des divergences politiques entre des partis qui s’opposent sur des questions telles que l’économie, l’immigration, etc. Je pense qu’une alliance électorale entre Die Linke et la CDU ne ferait que semer davantage la confusion chez les électeurs quant aux véritables positions de ces partis. Cela renforce l’idée que l’AfD est la seule véritable alternative. Je pense que Die Linke aurait tout intérêt à créer une dynamique politique. D’une certaine manière, Berlin a montré l’exemple de la manière de s’y prendre.

Phil Butland

Phil Butland est un socialiste originaire de Bradford, dans le nord de l’Angleterre. Il a fondé les « Berlin LINKE Internationals » et milite aujourd’hui au sein de Die Linke Berlin et de Sozialismus von Unten (SvU). Parallèlement à ses activités politiques, Phil est le responsable du blog cinématographique berlinois CinePhil : https://cinephil.home.blog/

Traduction Deepl revue ML