Editorial
Adresses – internationalisme et démocr@tie n°22

« Les peuples veulent ». Publié en 2019, ce manifeste affirmait vouloir rebâtir une pensée et une action internationalistes.
Cette petite musique est évidemment celle qu’Adresses aime entendre, tant elle est peu présente dans les grands concerts politiques qui dominent la « scène musicale » du moment.
C’est cette symphonie du nouveau monde qu’il faut faire entendre dans tous les coins de la planète.
Malheureusement, la musique de fond qui sature l’espace politique impose une vision géopolitique, souvent étroitement nationale. Les impérialismes et les sous-impérialismes imposent leur tempo, leurs solutions violentes et non démocratiques. Et, bien souvent, les gauches restent muettes, voire pis, elles choisissent de conforter leur propre impérialisme et/ou ont les yeux de Chimène pour certaines puissances attifées en puissance anti-impérialiste.
Kevin Anderson insiste sur le danger que représentent le trumpisme et ses menées guerrières, ainsi que sur la résurgence fasciste » qui parcourt la planète. Cependant, écrit-il, on ne peut pas s’abstraire d’examiner le projet politique des forces opposées à l’impérialisme américain. Faute de quoi, le risque est grand de nous opposer à la guerre américano-israélienne en gardant le silence – ou pire encore – sur la République islamique d’Iran.
Il nous invite également à relire la Critique du programme de Gotha, où Marx met à mal les lassalliens de son temps et, par extension, les étatistes du nôtre [1. « Guerre et fascisme dans le monde : Marx, Engels, colonialisme et indégénéité », p.37].
Disons-le haut et fort !
Non, la France n’a pas de frontière avec le Brésil !
Non, la France n’a pas son mot à dire dans le concert des nations du Pacifique Sud !
Non, la France n’a pas vocation à être une « nation globale présente sur les cinq continents », elle devrait au contraire s’engager à soutenir le droit des peuples à l’autodétermination, à l’indépendance, à se constituer des fédérations régionales de peuples et de nations et d’États indépendants !
Patrick Chamoiseau ne nous dit d’ailleurs rien d’autre quand, à rebours des discours présentant « le français comme le support privilégié de la créolisation » – alors que l’enseignement des langues minoritaires, dont le créole, se meurt – il rappelle que la langue française a été imposée par le colonisateur.
Le « Grand Récit justificateur » de celui-ci sur la « civilisation », le « progrès » et l’« universel » masquant l’imposition de l’identité des vainqueurs [2. Patrick Chamoiseau, « Nous devons être riches de toutes les langues du monde », Adresses, n°6/56, octobre 2024 »].
Non, la paix en Ukraine ne dépend pas de Washington mais du retrait des troupes russes dans les frontières de la Fédération de Russie, de la défaite militaire et politique du régime de Poutine et sans aucun doute de la refondation démocratique d’une fédération des peuples et nations de Russie librement associés !
Non, la Chine n’a plus aucun droit sur Taïwan, pas plus qu’elle n’en a sur le Tibet, les Ouïgours ou Hong Kong et pas plus qu’elle n’a celui d’écraser les libertés publiques à l’intérieur de ses frontières…
Cet inventaire à la Prévert des enfermements dans une pensée étatique et national(ist)e est pourtant battu en brèche par des myriades d’initiatives et de textes qui construisent pas à pas une intelligence internationaliste et démocratique commune.
Comme l’écrit Étienne Balibar, il faut s’atteler à « la formation d’une communauté cosmopolitique fédérant des peuples, des cultures, des modes d’existence ». Il faut viser, écrit-il, à faire naître un « contrepoint de multiples humanités ». Il s’agit bien sûr, s’empresse-t-il d’ajouter, d’une « utopie » mais dont « toutes les luttes anti-impérialistes de taille et de modalité diverse poursuivent la réalisation » [3. Étienne Balibar, « Impérialisme », AOC, novembre 2024].
C’est l’esprit qui anime Adresses : contribuer à façonner les contours d’une culture politique qui ait un tel objectif.
Dans ce 22e numéro, nous essaierons de prendre en compte les injonctions – oui, considérons-les comme des injonctions, tant l’heure est grave – de plusieurs auteur·es dont nous avons sélectionné les textes [4. Ce qui signifie, évidemment, que nous avons été contraints à en écarter de nombreux autres pour ne pas alourdir ce numéro. On pourra notamment consulter avec gourmandise le site Entre les lignes entre les mots qui nous en livre plusieurs chaque jour].
Dans le long entretien qu’il a donné à Radio Zamaneh, le média iranien d’opposition, Joseph Daher résume parfaitement la mâchoire de fer dont nous devons nous dégager : « La domination américaine ne rend ni la Chine ni la Russie progressistes » pas plus qu’elle ne « transforme pas la République islamique en une force de libération. » Sa conclusion est une profession de foi : « La résistance venue d’en bas ne peut se construire sans libertés démocratiques » [5. « Une résistance venue d’en bas, et non un « axe » d’États », p.7].
De leurs côtés, dans leur critique du campisme, Amir Kianpour et Morteza Samanpour rappellent qu’alors que « le marché mondial se réorganise selon des lignes multipolaires » [6. Voir notamment dans Adresses : Promise Li, « Lutter contre l’impérialisme multipolaire », n°00/4 ; Joey Akoub, Romeo Kotriatsli, Kavita Krishnan et Promise Li, « Contre l’impérialisme multipolaire », n°02/13 ; Leila Al-Shalami, « S’opposer à tous les oppresseurs », n°04/34 ; Frieda Afary, « Nous avons besoin d’une alternative humaniste au capitalisme », n°16/180 ; Siavash Shahabi, « Iran : lutte pour la liberté et racisme des antiracistes. Leçons de Bourdieu, Saïd et l’orientalisme », n°14/96 ; François Polet, « Campisme et géopolitisation de la société civile africaines, n°10/98 ; Marco Norris, « Le pacifisme et le campisme risque de submerger la gauche à jamais », n° 6/10], il faut s’atteler à combiner les luttes concrètes pour « renouveler un internationalisme capable de perturber les circuits de la guerre et de l’accumulation et de défendre les couloirs de la vie » [7. « Les multiples facettes du campisme », p.22].
Féministe iranienne, Firoozeh Farvardin insiste sur une évidence que certains semblent, délibérément ou non, oublier :
Nous avons besoin d’une solidarité qui ne fasse pas le choix entre le régime et la guerre. Une solidarité à même d’écouter celles et ceux qui soutiennent la vie, apportent des soins et résistent à partir de la base. S’opposer à l’impérialisme ne peut signifier fermer les yeux sur la violence de la République islamique. Et s’opposer à la République islamique ne peut signifier soutenir la destruction du pays [8. « Le féminisme iranien pris entre la guerre et le régime », p.29].
L’historien Bernhard H. Bayerlein nous invite à faire un retour vers le futur en examinant l’alliance de Staline avec Hitler dont les ressorts impérialistes, de propagande et de manipulation présentent des similitudes inquiétantes avec le présent de l’Europe [9. « L’agression de la Russie contre l’Ukraine montre à quel point l’amnésie historique est dangereuse », p.51].
Enfin, et ce sont eux qui auront le mot de la fin de ce numéro, Ilya Budraitskis et Ilya Matveev – deux chercheurs russes en exil pour s’être opposés à l’invasion de l’Ukraine – nous donnent à lire l’introduction de leur livre à paraître : Russia’s New Imperialism. Capital and Ideology (Stanford University Press). Ils rappellent au passage que la gauche s’est « pour l’essentiel moquée de l’insistance américaine sur l’imminence d’une attaque russe » contre l’Ukraine et qu’il est donc temps « de réévaluer la multiplicité des acteurs impérialistes contemporains ».
Pour eux, le rôle de la Russie dans la montée de la militarisation du monde « est réel et substantiel ». Désormais, écrivent-ils, « la concurrence intense entre impérialismes rivaux est un fait indéniable qui exige à la fois une réflexion académique et une réponse concrète de la part des mouvements progressistes et internationalistes » [10. « Le nouvel impérialisme de la Russie », p.58]
Didier Epsztajn, Michel Lanson, Patrick Silberstein
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