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Ukraine. Que se passe-t-il ? Fedorov, Syrskyi, la corruption et la situation au sein de l’armée

L’Ukraine a choqué la communauté internationale. Au cours des dernières semaines seulement, le gouvernement a été démis de ses fonctions pour des raisons non divulguées ; les Ukrainien·nes sont descendu·es dans la rue pour exiger la réintégration du ministre de la Défense Mykhaylo Fedorov, puis ont élargi leurs revendications pour inclure le remplacement du général Syrskyi, commandant en chef des Forces armées ukrainiennes. Tout cela s’est déroulé sur fond d’une couverture médiatique apparemment positive : l’Ukraine a réussi à bloquer les terminaux Starlink russes, à étendre sa campagne de frappes à moyenne portée, à imposer un blocus partiel sur la Crimée et à lancer une campagne de « sanctions à longue portée » contre les raffineries russes. La situation semblait loin d’être critique , pourtant, le climat politique a basculé en l’espace d’une seule journée.

Le gouvernement après les manifestations contre le NABU.


Le gouvernement de Yulia Svyrydenko a été formé en tant qu’administration de gestion de crise, dans le contexte des remous provoqués par le scandale de corruption Mindich et les manifestations contre le NABU [National Anti-Corruption Bureau of Ukraine] ; il avait pour mission de stabiliser la situation politique immédiate, de mettre en œuvre des réformes économiques, de faire face à l’hiver et de trouver une issue à la défaite militaire qui se profilait à Pokrovsk. Yulia Svyrydenko est une personnalité très loyale et sans ambition politique. Issue de l’entourage de Timofiy Mylovanov, ministre de l’Économie avant l’invasion à grande échelle, elle avait initialement été recrutée pour s’attaquer au « monopole syndical » et contribuer à l’adoption d’un code du travail régressif. Cette fois-ci, occupant un poste plus élevé, les attentes à son égard étaient d’autant plus grandes. Fedorov ne faisait pas partie du gouvernement au départ ; cependant, après la destitution de l’ancien ministre de la Défense, Denys Shmyhal, Fedorov a pris sa place.

Issu d’un milieu identique et avec une perspective similaires, l’ancien ministre de la Transformation numérique, Mykhaylo Fedorov, a été nommé ministre de la Défense. Fedorov, ancien membre du Parti libertarien ukrainien [Ukrainian Libertarian Party] « 5.10 », a milité après l’invasion à grande échelle en faveur d’une « privatisation massive » et d’un moratoire sur le développement des entreprises d’État, des politiques qui ont nui à l’Ukraine et se sont avérées stratégiquement préjudiciables à long terme. Il a également apporté son soutien politique à la privatisation du port « Ust-Dynaisk », qui a engendré des risques stratégiques et a été associée à plusieurs scandales de corruption en Ukraine.

Au ministère de la Transformation numérique, Fedorov a toutefois mis en place d’importantes innovations, telles que l’application publique « Diia » et le système de coordination militaire « Delta » ; il a également numérisé de nombreuses procédures administratives qui pouvaient alors être accomplies pratiquement d’un simple clic. Ces changements ont été rendus possibles grâce à un certain nombre de compromis et de raccourcis, notamment en rendant l’infrastructure de données ukrainienne dépendante d’Amazon Web Services et de Palantir. Des progrès tangibles ont néanmoins été réalisés. Dans le même temps, le ministère a étendu son influence dans la sphère militaire et a rapidement contribué à la création de ce que l’on pourrait appeler une « branche informatique » des Forces armées ukrainiennes. Il a également mis en place un certain nombre de réformes et de mécanismes efficaces, notamment un système de « points électroniques » permettant aux unités de réclamer des récompenses — telles que du matériel et des équipements supplémentaires — pour chaque frappe réussie enregistrée.

Il est important de noter que ce ministère a été parmi les premiers à promouvoir l’intégration des nouvelles technologies de grands modèles linguistiques ( LLM) dans les systèmes de reconnaissance de cibles, contribuant ainsi à l’opération « Spy-web » et jetant les bases de nouveaux progrès dans ce domaine. Il a également participé au développement et à l’acquisition de logiciels liés aux drones et, plus largement, a assumé certaines responsabilités du ministère de la Défense. Ainsi, la nomination de Fedorov au poste de ministre de la Défense semblait être la suite logique de cette trajectoire.

Fedorov a occupé le poste de ministre de la Défense du 14 janvier au 16 juillet 2026. Il a fait venir au ministère une équipe de communication efficace, ainsi que divers « outsiders » de la scène politique ukrainienne, notamment des personnalités éminentes issues des milieux militaires et du bénévolat humanitaire, telles que Serhiy Sternenko, collecteur de fonds et influenceur sur les réseaux sociaux et Serhiy Flash, blogueur réputé spécialisé dans les technologies radio militaires. Dans l’ensemble, cela a marqué un changement notable, même s’il s’agissait en partie d’un coup médiatique. Immédiatement après son entrée en fonction, Fedorov a négocié un accord Starlink avec Elon Musk et, en collaboration étroite avec le haut commandement militaire, a enregistré les terminaux Starlink ukrainiens tout en privant les forces russes de communications stables et de drones guidés par Starlink.

Ce fut un succès majeur qui contribua, dans une certaine mesure, à la défaite de l’offensive hivernale russe. Les frappes à moyenne portée ont également été intensifiées, et des initiatives telles que la « ligne de drones » ont été mises en place. Ces développements s’inscrivaient dans la continuité d’initiatives antérieures : la création de la première compagnie de véhicules terrestres sans pilote au sein de la 3e brigade d’assaut, suivie par celle du premier bataillon de ce type au monde au sein du régiment K2 ; la mise en place de « zones de destruction » — des zones saturées de drones qui ont rendu les opérations offensives russes beaucoup plus coûteuses. Tout cela constitue une réussite non seulement du ministère de la Défense, mais aussi des Forces armées ukrainiennes dans leur ensemble, y compris le haut commandement et les commandants de brigade, de bataillon et de compagnie.

Il convient également de noter que de nouveaux contrats, assortis de conditions nettement plus favorables que les précédents, ont été mis en place pour l’armée ukrainienne. Cela n’a pas manqué de susciter des controverses. Pour financer certaines initiatives, Fedorov a puisé dans le fonds réservé aux salaires des soldat·es. Si le problème n’avait pas été résolu et si des fonds de remplacement n’avaient pas été trouvés, cette décision aurait pu déclencher une grave crise au sein des forces armées. Il s’agissait d’un pari calculé ; cependant, la crise a été évitée et des fonds supplémentaires ont été trouvés pour renflouer le fonds salarial.

Il est important de ne pas surestimer l’aspect   » innovation contre conservatisme », car les Forces des systèmes sans pilote ont, à bien des égards, été créées sous Syrskyi, notamment par la nomination de Magyar à leur tête. Le différend portait sur des visions et des intérêts divergents plutôt que sur la seule technologie. Le conflit entre le ministère de la Défense et le haut commandement militaire s’articulait autour de trois questions principales :

1_ Réforme des corps d’armée. Cela impliquait la création de théâtres d’opérations dont les commandants disposeraient d’une visibilité directe, d’une communication fluide et d’un certain contrôle sur les ravitaillements et les unités de leur secteur, permettant ainsi aux unités de se coordonner correctement et de maintenir une cohésion opérationnelle et une prévisibilité. Le ministère de la Défense souhaitait renforcer le système des corps d’armée, tandis que Syrskyi faisait pression pour créer un nombre croissant d’unités en dehors de ce système et placées sous le contrôle direct du haut commandement. Syrskyi a créé des formations de niveau divisionnaires en dehors du système des corps d’armée et les a microgérées afin qu’elles assurent ce qui s’apparentait en réalité à un « contrôle des tirs » le long de la ligne de front.

2_ Priorités budgétaires et intérêts particuliers. Le haut commandement dirigé par Syrskyi cherchait à acheter davantage d’obus d’artillerie, dont certains à courte portée, mais le ministère de la Défense a annulé ces achats au profit de drones. De tels différends révèlent une différence substantielle dans les priorités. Bien que les drones jouent un rôle important sur le champ de bataille, l’artillerie, y compris l’artillerie à tube, restera indispensable. Elle demeure très efficace dans les combats urbains et les opérations militaires par tous les temps. Cependant, des questions d’efficacité et d’influence des oligarques industriels ont été soulevées, car de nombreux contrats de ce type auraient été affectés par des intérêts particuliers, la corruption et une multitude de décisions non optimales, voire carrément inutiles.

3_ Cela nous amène à la troisième question — et apparemment la plus importante —, qui, selon de nombreuses sources, aurait été la principale raison du limogeage de l’ensemble du gouvernement   la réforme des contrats de production militaire. Cette réforme visait à rendre les marchés publics militaires plus transparents en mettant en place une procédure claire d’attribution des contrats et de sélection des fournisseurs. Elle menaçait directement les intérêts financiers d’une oligarchie émergente, ainsi que celles et ceux de ses bénéficiaires présumés au Parlement. Selon certaines rumeurs, parmi ces dernier·es figuraient des membres du parti de Zelenskyi, tels qu’Arakhamia et Hetmantsev, ainsi que de nombreuses personnalités nommées par Syrskyi au sein du haut commandement militaire et des dirigeants de l’industrie de la défense. Selon de nombreuses et nombreux initiés et analystes militaires et politiques, la fin mise à ce qui semblait être un avantage extrême a été la principale raison de la destitution du gouvernement. Les autres ministères semblent avoir été pris entre deux feux, entre le ministère de la Défense et l’oligarchie du secteur de la défense.

Destitution du gouvernement


Le gouvernement a été destitué sans explication, et plusieurs jours se sont écoulés avant que les principales raisons ne soient révélées au public. Ce manque de transparence — d’autant plus, compte tenu du succès général du ministère de la Défense et de l’accueil favorable réservé par l’opinion publique à ses réformes — a déclenché des manifestations réclamant le retour de Fedorov au poste de ministre. Les manifestations se sont rapidement étendues pour exiger la démission de Syrskyi. Un facteur a contribué à leur expansion rapide et à l’émergence de nouvelles revendications. Quelques semaines seulement avant la chute du gouvernement, le média d’investigation ukrainien « Babel » a publié une enquête sur l’un des régiments dirigés de manière autoritaire par Syrskyi, le 425e « Skelya », qui constituait de facto une division. Elle dénonçait des pratiques connues de tous depuis longtemps mais passées sous silence : torture, mauvais traitements, conditions de vie dignes d’une prison, traitements inhumains et décès hors combat évitables résultant de mauvais traitements et de tortures. Cette enquête a donné lieu à des pressions gouvernementales sur les journalistes et a ouvert la voie à un débat plus large sur la brutalité militaire et le style de commandement de Syrskyi.

Le mouvement « #MeToo » au sein de l’armée ukrainienne


L’enquête sur la 425e unité a révélé non seulement des incidents isolés, mais aussi l’existence présumée d’un système de torture et d’unités pénales, des liens entre certains commandants et des organisations criminelles, ainsi qu’un traitement assimilable à de l’esclavage infligé aux soldat·es. La 425e était connue pour ses lourdes pertes et ses tactiques d’« assaut de chair », qui considéraient la vie humaine comme jetable. Ces unités se sont rapidement développées

En 2025, le haut commandement militaire conservateur a tenté de renforcer la responsabilité pénale et les sanctions en cas de désertion et d’absences sans permission, dont la majorité provenait des « unités de Syrskyi ». Les manifestations civiles ont mis fin à cette initiative. Ce fut l’un des signes d’une tentative systémique visant à restreindre les droits des soldat.es et à adopter une approche de la guerre plus « à la russe ».

Le 30 juillet, « Texty » a publié sa propre enquète sur le 225e régiment d’assaut — un autre des « enfants » de Syrskyi. Texty a fait état de cas de torture, d’exécutions et de pelotons d’exécution et de l’utilisation de drones bombardiers contre ses propres soldat·es ukrainien·nes à des « fins disciplinaires ». Le site a également publié un enregistrement audio du commandant du 225e, Oleh Shyriiyaev, déclarant : « Il n’y a pas de “nos gars”… tous ceux qui bougent sont des ennemis ; tous ceux qui fuient leur position — les déserteurs — sont également des ennemis. »

Zelenskyi a décidé de faire un compromis avec le mouvement de protestation et de limoger Syrskyi. Un nouveau gouvernement a été formé sans ministre de la Défense titulaire ; à la place, Yevhen Khmara, un général de division jouissant d’une bonne réputation, a été nommé ministre par intérim. Cependant, cette nomination semblait davantage relever d’une stratégie de limitation des dégâts visant à protéger la réputation de Zelenskyi après le limogeage de Fedorov que de s’inscrire dans une stratégie cohérente. Ce qui a suivi (et se poursuit encore aujourd’hui), c’est une série de mesures de limitation des dégâts prises par le président, sans que Fedorov ne réintègre le ministère. L’explication semi-officielle est que Fedorov est trop enclin aux conflits, ce qui rend cet arrangement irréalisable.

Le remplacement de Syrskyi : où sont les officiers ?


L’armée ukrainienne fonctionne selon un principe de sélection négative. Elle a mis en place un système dans lequel des officiers loyaux mais sans talent accèdent aux plus hautes fonctions, les officiers compétents se voient attribuer des pouvoirs limités et ceux qui expriment leur désaccord ou font part de leurs inquiétudes sont écartés de leurs postes. Ce système s’est encore détérioré sous Syrskyi. On pourrait également soupçonner une volonté d’éliminer les concurrents. Certains analystes militaires, tels que Taras Chmyt, directeur de la fondation « Come Back Alive », ont suggéré que Syrskyi aurait confié à des rivaux présumés des missions délibérément vouées à l’échec, créant ainsi des motifs pour les discréditer ou les révoquer.

Conjuguée à la répression des critiques, à la diffusion de fausses informations et à des boucles de rétroaction fermées, cette approche a entraîné une accumulation croissante de problèmes. En mai 2025, Oleksandr Shyrshyn, commandant de bataillon au sein de la 47e brigade « Magura », a écrit sur Facebook : « Lors de missions menées dans la région de Koursk et le long de la frontière entre l’Ukraine et la Russie, j’ai été confronté à des missions qui, de toute évidence, étaient vouées à l’échec et exposaient le personnel à un risque élevé de pertes injustifiées. » Il a ajouté par la suite : « Je n’ai jamais eu de missions plus idiotes que celles de ma mission actuelle [l’opération de Koursk]. J’en raconterai les détails un jour, mais ce gaspillage insensé de vies humaines et cette crainte face à des généraux incompétents ne mènent qu’à des échecs. »

Sa déclaration a suscité la condamnation de commandants de premier plan, notamment Dmytro Yarosh, chef du régiment volontaire indépendant ; Brodi Magyar, chef des forces des systèmes sans pilote ; ainsi que les commandants du 1er régiment d’assaut indépendant, sans oublier les 425e et 225e unités mentionnées précédemment. En raison de son insubordination, Shyrshyn a subi des pressions de la part d’éminents commandants de brigade, du haut commandement militaire et de Syrskyi qui a déclaré que « Shyrshyn se livrait à des manœuvres politiques ».

Juste après l’enquête menée par Texty, Shyrshyn a publié un message indiquant que la 225e unité avait ouvert le feu d’artillerie contre sa propre unité.

La structure actuelle des Forces armées ukrainiennes place de nombreux commandants devant un choix difficile : obtenir les financements dont dépendent la survie de leurs unités et de leurs soldat·es en faisant preuve de loyauté et en se prêtant aux manœuvres politiques ou faire preuve de déloyauté et risquer de perdre tout soutien et d’être affectés aux « missions absurdes » susmentionnées, qui entraînent de lourdes pertes. Cela a été particulièrement flagrant au cours de la première semaine des manifestations, lorsque des ordres auraient été donnés pour limiter la participation des soldat·es, pour faire pression sur elles et eux, pour publier des déclarations favorables à Syrskyi, etc. L’une des manœuvres de propagande les plus frappantes a impliqué la 425e « Skelya », qui a envoyé des soldat·es planter un drapeau ukrainien en territoire contrôlé par la Russie pour faire un coup médiatique. Comme on pouvait s’y attendre, les soldat·es qui ont risqué leur vie pour ce coup médiatique ont été capturés par les forces russes.

Avant que Khmara ne soit nommé ministre de la Défense par intérim, les unités « Azov » et « Khartiya » de la Garde nationale soutenaient Ihor Klymenko, l’ancien ministre de l’Intérieur, qui, à certains égards, représentait les intérêts de la Garde nationale et dont le nom avait, pendant un certain temps, circulé comme celui d’un remplaçant potentiel de Fedorov.

Cela dit, l’armée peine à former des officiers talentueux et dotés d’esprit d’initiative, et le vivier de personnalités capables de remplacer Syrskyi est limité. Le caractère fermé de la politique ukrainienne a entraîné une pénurie similaire de candidats au poste de ministre de la Défense. L’Ukraine est confrontée à de graves lacunes tant au niveau des capacités de commandement stratégique que de la qualité globale de ses officier·es. Cette sélection défavorable constitue une menace sérieuse et ne peut être corrigée rapidement.

Parmi tous les candidats, Zelenskyi a choisi Drapatiy comme nouveau commandant de l’armée, suscitant une vague d’optimisme car Drapatiy jouit d’une bonne réputation au sein de l’armée et a fait preuve de compétence et de sens des responsabilités. Il est également le premier commandant des forces armées à avoir servi au combat pendant cette guerre.

Le problème de la mobilisation


Des unités telles que la 225e et la 425e ont terni la réputation de l’armée. En 2025, elles ont accueilli le plus grand nombre de mobilisés, ont subi des pertes quatre à cinq fois supérieures à celles d’autres unités chargées de missions comparables et ont traité les soldat·es de manière inhumaine. Cependant, bien qu’elles aient aggravé la situation, elles n’étaient pas la cause principale de la pénurie d’effectifs en Ukraine ; le problème exigeait déjà une solution dès 2023. L’Ukraine ne mobilise pas suffisamment de personnes pour mener efficacement la guerre. Si les pénuries d’effectifs sont parfois source d’innovation et d’adaptation, elles ont également entraîné davantage de pertes, créé des brèches exploitables le long de la ligne de front et aggravé la situation en matière de rotations.

Depuis 2023, les responsables politiques ont manifesté une forte tendance à apaiser ce que le journaliste Pavlo Kazarin appelle le « Parti des insoumis·es » — une importante base électorale dont l’intérêt premier est d’échapper à la mobilisation. Soucieux de préserver un mode de vie civil « comme si de rien n’était », le gouvernement s’est opposé à l’élargissement de la mobilisation, privilégiant des gains de réputation à court terme au détriment des intérêts à long terme du pays et de sa population. Pour compenser l’insuffisance des recrutements, le gouvernement a alourdi la charge de travail des soldat·es et renforcé les sanctions pénales en cas d’absence sans permission et de désertion. Les dirigeants les plus conservateurs de l’armée ont, à leur tour, imposé des mesures disciplinaires plus strictes à tous les niveaux, ce qui a ironiquement entraîné une escalade de la crise des absences sans permission et des désertions. Des charges de travail excessives, le danger, des conditions générales déplorables et l’incompétence des officiers ont encore aggravé la crise, la rendant incontrôlable.

Parallèlement, les intérêts du secteur privé ont également joué un rôle, les entreprises cherchant à contrôler l’octroi des exemptions de mobilisation. Dans le cadre d’une légalisation sans précédent de la corruption, le gouvernement a autorisé les entreprises « d’importance économique » à accorder des exemptions à leur discrétion. Dans la pratique, cette loi a complètement exempté de la mobilisation toute une classe aisée, a créé un marché légal où les exemptions sont vendues et a mis en place un puissant mécanisme d’exploitation des citoyen·nes ordinaires. Les entreprises ont commencé à créer délibérément des emplois faiblement rémunérés assortis d’exemptions garanties. À ces postes, les violations du droit du travail sont souvent ignorées car les employé·es craignent de perdre leur exemption si elles ou ils s’expriment. L’armée comporte également des postes qui n’existent que pour protéger certains individus du combat, ainsi que des fonctions inefficaces, issues de la stagnation bureaucratique, qui devraient être supprimées ou restructurées.

De par sa nature, ce système exonérait une grande partie des classes moyennes et des professions libérales urbaines, tout en faisant peser un fardeau de mobilisation écrasant sur les groupes à faibles revenus et les régions rurales. Il a également entraîné une pénurie importante de soldat·es diplômé·es de l’enseignement supérieur pour un nombre croissant de tâches techniques, notamment dans les domaines de la logistique et de l’administration militaire. Le sentiment d’injustice qui en a résulté autour de la mobilisation a contribué à son image négative auprès du public.

Un autre facteur incitant les personnes à se soustraire à la conscription est la durée indéterminée du service, le manque de clarté quant aux rôles et aux unités auxquels elles seront affectées, ainsi que la charge de travail et la pression auxquelles elles sont susceptibles d’être confrontées en raison de la pénurie de main-d’œuvre. Cela crée un cercle vicieux : les mauvaises conditions sont en partie une réponse aux pénuries de personnel, mais ces pénuries sont elles-mêmes aggravées par ces mêmes mauvaises conditions.

Néanmoins, de nouvelles approches voient le jour. L’unité K2 a lancé deux programmes importants : l’initiative « 15-10 », signifiant « 15 jours au combat et 10 à la maison » pour certaines fonctions  et un programme de « retour après absence sans permission » sans poser de questions, dans le cadre duquel la brigade se charge des démarches administratives visant à résoudre les litiges avec l’ancienne unité du soldat et à régulariser sa situation juridique. Si ces approches sont étendues et si l’armée adopte de plus en plus un modèle de « soldat·e-citoyen.ne » dans lequel les soldat·es sont des personnes respectées, dotées de droits, de temps de repos, de moments en famille, de loisirs, d’une formation et d’autres activités, alors il sera possible de renverser la crise de mobilisation et, de manière générale, d’améliorer la situation dans son ensemble.

Dans le même temps, la séparation entre la vie civile et la vie militaire ne peut rester aussi marquée qu’elle l’est aujourd’hui. Le gouvernement devrait élargir la mobilisation, introduire de nouvelles catégories et réintégrer les insoumis dans le système. Pour survivre, l’Ukraine a besoin d’un nouveau contrat social dans lequel la vie civile inclut des formations militaires et de premiers secours, ainsi que la participation à la production de drones, tandis que la vie des soldat·es inclut du repos et du temps en dehors du service militaire. La mobilisation ne devrait plus reposer sur des compromis insoutenables et injustes.

Récemment, Zelenskyi a déclaré que la Russie allait très probablement proclamer une mobilisation générale à l’automne et chercher à mobiliser au moins 500 000 soldats supplémentaires. L’Ukraine devrait mobiliser, proportionnellement, entre 100 000 et 300 000 personnes pour contrer cette initiative. Disposant de pratiquement aucune réserve et présentant déjà des brèches importantes le long de la ligne de front, la Russie pourrait provoquer un effondrement similaire à celui qu’elle a subi lors de la contre-offensive ukrainienne de Kharkiv en 2022, si sa logistique lui permet de mener des attaques de grande envergure sur plusieurs fronts, d’exploiter ces brèches et d’empêcher les renforts ukrainiens de les atteindre. Il existe également une menace persistante que le Belarus puisse entrer en guerre. Bien que le Belarus ne représente pas à elle seule une menace majeure, son implication pourrait mettre l’armée ukrainienne à rude épreuve si la Russie mobilisait également des forces supplémentaires.

Menaces balistiques, situation sur la ligne de front, hiver et autres risques


Récemment, Trump a annoncé qu’il se retirait de l’accord conclu avec Zelenskyi concernant la production sous licence de missiles Patriot. L’Ukraine poursuit le développement de son propre système de défense antimissile, un programme qui mettra à l’épreuve les capacités du pays. Le développement puis la production de tels intercepteurs constituent un processus coûteux et de longue haleine, ce qui laisse l’Ukraine vulnérable, à court terme, face à l’intensification des frappes de missiles russes. Il est question de cibler les systèmes de lancement et les installations de production de missiles russes ; toutefois, il s’agit d’opérations hautement sophistiquées nécessitant des renseignements approfondis et une coordination précise. Et au final, même de telles actions ne peuvent se substituer à des systèmes de défense aérienne efficaces.

La Russie a déjà mis au point et testé « Sunrise », un système analogue à Starlink pouvant être embarqué sur un drone pour un guidage direct, ce qui accentue la pression sur les défenses aériennes ukrainiennes. Ces capacités ne devraient pas changer le cours des opérations sur le champ de bataille, mais elles impliquent pratiquement un automne et un hiver très difficiles pour les civil·es, ainsi qu’une augmentation des risques pour les installations de production militaire, les centres d’entraînement et d’autres cibles de grande valeur.

Sur la ligne de front, Konstantynivka est partiellement encerclée. L’Ukraine a stabilisé le front et acquis un avantage tactique après sa défaite à Pokrovsk ; elle reste toutefois confrontée à des menaces à Zaporijia et ailleurs. La Russie a subi des pertes massives lors de son offensive hivernale et enregistre depuis environ 30 000 victimes recensées par mois, ce qui affaiblit temporairement son armée et la confronte à un dilemme de mobilisation. La stratégie actuelle de la Russie n’est plus tenable : le recrutement diminue tandis que le nombre de victimes augmente, une tendance qui l’obligera probablement à changer de tactique fin 2026.

Dans l’ensemble, les deux camps sont confrontés à une accumulation de problèmes systémiques à long terme, et l’avenir dépendra de la manière dont chacun y fera face. La situation dynamique et quelque peu inattendue liée aux manifestations ukrainiennes peut améliorer la donne, et de grands espoirs reposent sur le nouveau commandant en chef. Dans le même temps, la situation au sein du ministère de la Défense reste incertaine.

Vladyslav Starodubtsev, 3 aout 2026
https://vladyslavstarodubtsev.substack.com/p/what-is-even-going-on-fedorov-syrskyi
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