Barbara Butch est ma soeur de choix. Boycotter une artiste qui fait partie du camp progressiste au prétexte d’une erreur ou de liens familiaux et affectifs en Israël relève d’un processus d’épuration indigne.
Non, Barbara n’est pas coupable
20 minutes : c’est le temps qu’aura duré le concert de Barbara Butch accueillie par 100 (150, 200 ? Les chiffres évoqués varient) militants pro -palestiniens se faisant fort de lui faire payer à coup d’insultes et de jets de projectiles, sa signature au bas d’une tribune en faveur de la loi Yadan (sujet sur lequel elle s’était expliquée en mai, exprimant ses regrets) et sa prestation privée à Tel-Aviv dans les locaux de l’ambassade de France.
20 minutes précédés par des mois de harcèlements et d’insultes de la part de gens se réclamant du camp progressiste – alors que l’artiste était généralement la cible de l’extrême-droite- et par une longue préparation à Grenoble par des élus insoumis encore fiers le lendemain de leurs actes, fiers d’inciter à un véritable lynchage de l’artiste et niant, jusqu’à la nausée, tout acte de violence ; comme si d’ailleurs leur seule présence avec leurs huées et l’ignoble tract la représentant avec du sang dans les mains et en arrière- plan un drapeau LGBT frappé d’une étoile de David , le tout assorti d’un texte au dos la traitant de « génocidaire », n’était pas déjà d’une violence inouïe.
20 minutes précédés par des pressions pour obtenir sa déprogrammation. Et ce n’est pas fini puisque LFI demande à présent la déprogrammation de Barbara Butch pour le samedi 25 juillet à Saint Martin du Tertre dans un tract affirmant qu’ils respectent ses opinions mais que pour ses opinions, elle doit être déprogrammée.
C’est donc le feuilleton de l’été à la mode jésuitique.
20 minutes disais-je et une semaine entière d’échanges qui ajoutent à cette violence inacceptable et mâtinée de toutes les intolérances, une autre violence : celle d’un narratif qui se met en place et reprend presque mot pour mot l’argumentation jésuitique du Parti.
Étape 1 : la justification
Un copain au téléphone : J’en ai marre de cette histoire, je m’en fous moi de cette fille ! Y a un génocide là-bas !
Une barmaid au bar : Y a un génocide là- bas madame, vous le savez ? Elle a signé la pétition pour la loi Yadan vous savez …Je l’interromps, je sais et rappelle qu’elle l’a regretté et qu’on a bien droit à l’erreur. Elle : Non quand y a un génocide on n’a pas le droit à l‘erreur, elle n’a jamais dénoncé le génocide ! On a raison. Elle mérite !
Ainsi, la Palestine vaut-elle bien quelques victimes collatérales, si éloignées soient-elles de cette région parce que françaises et pas plus coupables que n’importe quel français, sauf à considérer que parce que juive… ? Ainsi l’impuissance incontestable des milieux militants, de solidarité, à faire valoir, malgré quelques victoires quand même, les droits des Palestiniens sur la scène internationale et auprès du gouvernement français, vaut- elle bien un bouc émissaire et par-dessous tout, comme bouc émissaire, une égérie de gauche car l’épuration se fait à l’interne. L’épuration touche toujours des proches, on n’épure pas ses ennemis, alors Barbara, égérie de gauche, LGBT et ( ou mais ?), juive.
Qu’elle paie donc pour notre impuissance et puisque nous n’arrivons à rien, jouons à faire peur, prenons une personne et faisons d’elle l’ennemi sacré puisque l’ennemi, le vrai, demeure intouchable.
Étape 2 : le déni
SMS du copain : il semblerait que les violences aient été commises par d’autres personnes alcoolisées, pas par LFI. Si ça se confirme, ça change la donne.
Personnellement, je ne vois pas en quoi ça change réellement la donne mais je note que le narratif LFI se met en place.
Moi : T’as pas vu l’article de Médiapart ? Il est bien documenté
Lui : Tu fais confiance aux journaux maintenant ?
Je ne savais pas que j’avais cité le journal du dimanche.
Un autre, dans un lieu où ça discute : On pourrait peut-être exprimer notre désaccord mais sans citer LFI ?
Ben voyons. Personne ne saura qu’on parle d’eux. On pourrait écrire :
« Nous déplorons l’action d’individus non identifiés qui ont perturbé violemment le concert de Barbara Butch. A l‘heure où nous écrivons, nous ignorons tout de leurs motivations. Toute comparaison avec des individus existants est bien entendu sans fondement »
Etape 3 : la victimisation
C’est malheureux et si peu prévisible : toute la classe politique attaque LFI. Forcément, ils n’ont pas exclu les élus concernés et ne vont pas jusqu’à se désolidariser d’eux sauf s’il y avait eu des violences, ça ce n’est pas bien mais des débordements, ça échappe, hein ?
Et le mot est lâché : instrumentalisation. Quand on lâche ce mot, on anéantit les faits. On ne les voit que sous l’angle de l’utilisation qu’en font vos ennemis. Mais pourquoi se priveraient-ils ?
Le problème n’est pas là. Le problème est : quels sont les faits qui ont pu donner lieu à une instrumentalisation. Parce que quand même, c’est cousu de fil blanc, c’est prévisible.
Oui mais c’est bien : si tout le monde attaque LFI de l’extrême-droite- d’une sublime mais vraiment sublime mauvaise foi quand Sébastien Chenu reconnait qu’ils ont bien « critiqué » Barbara Butch pour son apparition au spectacle d’ouverture des JO mais ils ne l’ont pas harcelée, ça, la victime appréciera- de l’extrême-droite donc au centre gauche en passant par les autres, cela signifie que le vrai parti anti -système, c’est, c’est ?
Toute comparaison avec un parti existant est bien entendu sans fondement.
Et alors la victime c’est qui ? Pas une simple artiste française désignée comme bouc émissaire et comme par hasard, juive. Non d’autant plus que LFI l’avait défendue face aux attaques de l’extrême-droite, dommage qu’elle ne la défende pas face aux attaques d’elle-même.
Dommage qu’elle ne dénonce pas l’hideuse iconographie dans un tract où on la voit les mains couvertes de sang avec, derrière, un drapeau LGBT arborant le Mogen David, iconographie incontestablement antisémite.
Mais ne croyez pas que j’ai une dent contre LFI. Comme les antisémites, j’ai des ami.es Lfistes. Comme Mathilde Panot vis-à-vis de Brabara Butch, j’ai déjà défendu LFI contre l’extrême droite. Mais défendre LFI contre lui-même, avouez que la tâche est ardue. D’autant que je leur en veux de ne pas nous aider dans la lutte contre l’extrême-droite ni contre la politique meurtrière d’Israël envers les Palestinien.nes. Je leur en veux de se battre pour le pouvoir et non pour les causes qui nous sont chères. Et ça me désole. Je jure ici que je voudrais être lfiste. Mais je ne peux pas. Ils m’en empêchent. J’ai essayé même avec un hypnotiseur et ça n’a pas marché.
Israël, Palestine ou inversement si vous préférez. Tous les soirs de ma vie, je lis Haaretz, un journal israélien dans un résumé en français. Et ma colère ne diminue pas un instant face aux exactions, aux crimes, aux injustices envers les Plalestiniens.nes. Pour être plus précise, dans mes pensées quotidiennes, il y a la Palestine et ma mère. Ca fait un peu camusien mais je ne le fais pas exprès, c’est un hasard, que nul n’y trouve une quelconque allusion à une œuvre quelconque.
Et Barbara Butch, là -dedans ? Elle est ma sœur de choix. Elle incarne un combat de femmes : contre l’obligation de correspondre à des normes physiques, contre l’imposition de l’hétérosexualité, contre le monopole des hommes sur certains métiers et contre le déni de judéité que s’imposent eux-mêmes les juifs et les juives et qu’on leur impose au nom d’une vision totalement pervertie de la solidarité avec la Palestine. Elle a signé cette tribune, elle l’a regretté mais on la poursuit quand même de la haine et de la volonté d’effacement. Pourquoi ?
Je suis fière moi quand je vois une affiche de Barbara Butch et que je la trouve incroyablement belle, moi qui me suis imposée d’incroyables régimes alimentaires pour correspondre aux normes au lieu de m’imposer comme elle.
Elle s’est rendue à une soirée privée à l’ambassade française en Israël et alors ? Elle a de la famille là-bas où vivent la moitié des juifs et juives du monde entier. Comment donc dans une si infime communauté n’y aurait-il pas fréquemment des relations familiales entre juifs israéliens et juifs d’ailleurs. Doit-on rompre toute relations individuelles ou familiales avec des citoyens israéliens ? Tous et toutes coupables ?
Barbara Butch est ma sœur de choix, elle ne me choisirait pas forcément, c’est moi qui m’exprime. Elle est ma sœur parce que moi aussi j’ai de la famille là-bas et que la dernière fois que je m’y suis rendue, c’était pour enterrer mon père qui avait une seconde famille et qui avait décidé de vivre là-bas. Je ne lui parlais plus depuis vingt ans car j’étais en désaccord, en révolte au sujet de sa position et celle de sa famille sur la question palestinienne, la question palestinienne, comme la question juive, les mêmes termes, ça n’évoque rien, dans la mise ne miroir de l’histoire ?
Alors nous, juifs et juives progessistes, impliqué.es dans la défense des droits des Palestinien.nes, ça nous traverse à l’intérieur. Pas à l’extérieur. C’est intime. Mais c’est tourné vers l’extérieur. Nous n’avons aucun doute sur la légitimité des droits des Palestiniens et Palestiniennes. Mais nous ne pouvons accepter ni l’assignation, ni la haine, ni la désignation de boucs émissaires et si nous sommes pour certain.es plus impliqué.es, pour d’autres moins, nous refusons qu’on nous dise comment on doit l’être, ni qu’on nous dise à quel prix, car le prix nous le payons bien plus chèrement que les minables censeurs et donneurs de leçons qui veulent effacer une artiste, une grande, une de celles qui bousculent, dérange des visions du mondes ancrées, patriarcales, à l’instar des méthodes de nervis utilisées à son encontre.
Non, Barbara, n’est pas coupable.
Fabienne Messica
https://blogs.mediapart.fr/messicafabienne/blog/230726/non-barbara-nest-pas-coupable
