Idées et Sociétés, International

Anti-impérialisme, solidarité et question de société

Ces six textes partagent une même préoccupation : la manière dont la solidarité politique est construite, restreinte, voire parfois neutralisée par les cadres d’analyse utilisés pour expliquer les sociétés soumises à des pressions.

Chaque contribution aborde le problème sous un angle différent – méthodologique, théorique ou à travers des études de cas concrètes –, mais ensemble, elles aboutissent à une thèse précise : un véritable internationalisme exige de considérer les sociétés dans leur complexité réelle, et non comme des symboles géopolitiques ou des supports moraux pour des débats qui se déroulent ailleurs.

Les textes sont organisés en trois parties. La première pose le problème méthodologique. La deuxième le met à l’épreuve à travers trois cas : l’Iran, la Palestine et le Kurdistan. La troisième propose un cadre synthétique pour réfléchir à ce à quoi l’anti-impérialisme doit s’accrocher afin de ne pas trahir les peuples qu’il prétend défendre.

Première partie / Le problème de la méthode

01 – L’orientalisme contextuel : la liberté pour certain·es, le contexte pour d’autres
Partant de l’évolution des manifestations ouvrières, des grèves et de la répression documentées en Iran tout au long de l’année 2025, cet essai s’interroge sur les raisons pour lesquelles des courants importants du discours de la gauche occidentale réagissent à des faits comparables avec une urgence incomparable.

Lorsque la répression se produit en Occident, ou est menée par des États alignés sur la puissance occidentale, les réactions sont rapides et sans ambiguïté.

Lorsqu’elle est le fait d’un État qui se positionne contre les États-Unis, le discours s’adoucit, les déclarations sont retardées et la solidarité devient conditionnelle. Cet essai qualifie cette asymétrie de position politique (et non de neutralité) et soutient que l’Iran constitue un point de rupture méthodologique : un lieu où la gauche occidentale doit choisir entre un internationalisme authentique et une esquive géopolitique.

Questions à se poser pendant la lecture
• 
Quels mécanismes spécifiques transforment le silence en une prise de position politique ? Le silence peut-il véritablement être « neutre » alors qu’une répression à grande échelle est en cours
• L’essai soutient que le « contexte » peut servir d’outil pour suspendre tout jugement. À partir de quand le fait d’apporter du contexte devient-il un moyen d’échapper à toute responsabilité ?
• Que signifierait considérer le droit d’association en Iran comme inconditionnel, à l’instar de ce qui se passe dans les contextes occidentaux ?

02 – Le racisme des antiracistes : Bourdieu, Said et l’orientalisme inversé
S’appuyant sur le concept de « racisme de l’intelligentsia » de Pierre Bourdieu et sur l’analyse de l’orientalisme par Edward Said, cet essai met en évidence un type spécifique d’échec : lorsque le vocabulaire anticolonial est utilisé non pas pour défendre les opprimé·es, mais pour délégitimer celles et ceux qui résistent à leurs propres États oppressifs.

Cet essai, qui s’appuie sur mon expérience personnelle d’exilé iranien, décrit « l’orientalisme inversé » comme un schéma dans lequel les États non occidentaux sont présentés comme authentiques, tandis que celles et ceux qui s’y opposent sont qualifié·es d’occidentalisé·es ou d’inauthentiques.

L’analyse soutient que l’œuvre de Said est trahie par ses propres défenseur·es lorsqu’elle est utilisée pour faire taire les voix issues des sociétés mêmes que Said cherchait à représenter.

Questions à se poser pendant la lecture
• Bourdieu décrit une violence qui « s’exprime dans des ouvrages très diffusés » et qui « vous appelle « camarade » ». Où reconnaissez-vous ce schéma dans le discours politique actuel ?
• L’essai établit une distinction entre la position réelle de Said et la manière dont son œuvre est utilisée aujourd’hui. En quoi consiste cette distinction, et pourquoi est-elle importante ?
• Quel est le lien entre le concept d’« orientalisme inversé » et l’asymétrie décrite dans la lecture n° 1 ?

Partie II / Trois études de cas

03 – Vijay Prashad et le prisme des sanctions sur l’Iran
Une analyse d’une interview médiatique dans laquelle un éminent intellectuel de gauche explique la crise iranienne principalement à travers le prisme des sanctions et de la pression extérieure, tout en éludant systématiquement la question de la répression intérieure.

Cet essai ne conteste pas le fait que les sanctions constituent une guerre économique destructrice. Il s’interroge plutôt sur ce qui se passe lorsque cette vérité est dissociée d’une autre vérité : celle selon laquelle l’État iranien est un système de sécurité rentière qui a criminalisé l’organisation syndicale indépendante, emprisonné des chercheurs /chercheuses de gauche et transformé la crise économique en un modèle d’accumulation au profit d’élites liées à la sécurité.

L’argument central est qu’une analyse qui ne voit que le verrou extérieur finit par servir de couverture au verrou intérieur.

Questions à se poser pendant la lecture
• L’essai présente le cadre conceptuel du « verrou extérieur / verrou intérieur ». Est-il possible de s’opposer aux deux simultanément, ou bien l’opposition à l’un atténue-t-elle nécessairement l’opposition à l’autre ?
• La personne interviewée déclare : « Je ne veux pas m’immiscer dans la politique intérieure. » L’essai qualifie cette attitude de sélective. Quels sont les éléments qui étayent cette affirmation ?
• Les 116 milliards de dollars de devises d’exportation non rapatriées sont cités comme un indicateur. En quoi ce chiffre vient-il compliquer le discours habituel sur les sanctions ?

04 – Gaza au-delà de la métaphore : à propos de l’éthique civilisationnelle de Hamid Dabashi
Une analyse critique de l’ouvrage de Hamid Dabashi intitulé *After Savagery: Gaza, Genocide, and the Illusion of Western Civilization*. Cet essai reconnaît la véritable force de ce livre : son refus de considérer la violence coloniale israélienne comme une déviation par rapport aux normes occidentales, et sa reconstruction de la généalogie reliant Rome, la Belgique, la Grande-Bretagne et Gaza.

Mais il soutient que les idées les plus importantes de Dabashi s’effondrent lorsque « l’Occident » est traité comme une essence ou un instinct civilisationnel plutôt que comme une configuration changeante d’institutions, de budgets et d’intérêts de classe.

Il en résulte que les acteur/actricess réel·les– fournisseurs d’armes, réseaux de lobbying, régimes frontaliers – disparaissent derrière un vocabulaire moral qui explique qui est le mal, mais ne parvient pas à montrer comment le pouvoir est réellement produit.

Questions à se poser pendant la lecture
• Quelle est la différence entre considérer « l’Occident » comme un système de pouvoir historique et le considérer comme une essence civilisationnelle ? Qu’est-ce que chacune de ces approches rend visible, et invisible ?
• L’essai reprend l’argument de Tuck et Yang selon lequel « la décolonisation n’est pas une métaphore ». Que signifie le fait que la décolonisation soit matérielle plutôt que discursive ?
• La critique de Dabashi formulée dans cet essai est-elle compatible avec la défense de Gaza ? Ou bien critiquer le cadre implique-t-il nécessairement de défendre la cible ?

05 – Au-delà du mythe de la montagne : le Kurdistan en tant que société
Dans les médias occidentaux, les analyses géopolitiques et même au sein de certains réseaux de solidarité, le Kurdistan est systématiquement réduit à ses montagnes, à ses armes, à ses drapeaux et à une poignée d’organisations armées.

Dans cet essai, je soutiens que cette réduction n’est pas un simple malentendu, mais un mécanisme qui efface la ville, le travail, les classes sociales, la vie quotidienne et les contradictions internes, et qui réduit une société de plusieurs millions de personnes à un symbole au service de la géopolitique.

L’analyse montre que cette image n’est pas seulement imposée de l’extérieur : certaines traditions politiques au sein même du Kurdistan ont contribué à la produire, lorsque la lutte armée est érigée en seule mesure de légitimité.

Cet essai établit une distinction entre l’oppression nationale en tant que réalité politique et le nationalisme en tant qu’horizon qui, dès lors qu’il se substitue à la société, commence à occulter ce qu’il prétend représenter.

Questions à se poser pendant la lecture
• L’essai établit une distinction entre « la lutte armée en tant que forme de politique » et « la lutte armée en tant que substitut à la société ».
• Quelle est la conséquence concrète de cette distinction sur notre compréhension d’un mouvement ?
• Les quatre parties du Kurdistan (Bashur, Rojava, Bakur, Rojhelat) sont décrites comme ayant des histoires très différentes. Quelles sont les conséquences politiques de leur réduction à une image unique ?
• Quel est le lien entre le cas kurde et l’argument plus général sur l’orientalisme inversé développé dans les lectures 01 et 02 ?

Partie III / Vers un cadre théorique

06 – L’anti-impérialisme sans la classe ouvrière : le « campisme », la défaite de la gauche occidentale et l’orientalisme inversé (à paraître prochainement)

Le plus synthétique des six textes, cet essai désigne le « campisme » comme la formation politique spécifique qui émerge lorsque l’anti-impérialisme perd son sujet de classe. Il soutient que le campisme n’est pas avant tout une erreur intellectuelle, mais le produit d’une défaite structurelle : lorsque la gauche occidentale ne parvient pas à construire un pouvoir contre sa propre machine de guerre et son industrie de l’armement, les États extérieurs deviennent un substitut au pouvoir social.

L’essai insiste sur une distinction cruciale : la priorité de l’opposition à l’impérialisme est déterminée par la nature de l’agression, et non par les qualités de l’État visé, et développe cette idée à travers les cas de l’Iran, de la Palestine et de la Syrie.

Il se termine par une formulation positive : l’internationalisme comme répartition du travail émancipateur, dans laquelle chaque lutte cible sa propre chaîne de domination, et la résistance à l’impérialisme est retirée aux États pour être rendue à la société.

Questions à se poser pendant la lecture
• L’essai soutient que le « campisme » est un symptôme de la défaite de la gauche occidentale, et non un libre choix intellectuel. Trouvez-vous cette explication structurelle convaincante ? Quelles en sont les limites ?
• « L’objectif est la défaite du projet impérialiste, et non la victoire politique de l’État réactionnaire. » Est-il possible de maintenir cette distinction dans la pratique, dans un contexte de guerre active ?
• Que nécessite concrètement, aujourd’hui, la « reconstruction de l’anti-impérialisme par la base » dans les contextes occidentaux ?

En fil conducteur de tous les textes / Questions en discussion

Le problème de la substitution. Les six textes décrivent tous un phénomène similaire : l’État se substitue au peuple, le symbole se substitue à la société, le camp se substitue à la classe. D’où vient cette substitution ? S’agit-il avant tout d’un échec intellectuel, d’une conséquence structurelle d’une faiblesse, ou d’autre chose ?

Le deux poids, deux mesures. Les lectures 01 et 02 soutiennent que les droits politiques sont appliqués de manière asymétrique : de manière universelle au niveau national, mais sous certaines conditions à l’étranger. Cette asymétrie est-elle inévitable compte tenu des différences réelles de contexte, ou s’agit-il d’un choix politique auquel on peut consciemment s’opposer ?

Le problème des deux vérités. Le texte 03 insiste sur le fait qu’il faut tenir compte simultanément de deux éléments : les sanctions constituent une guerre économique, et l’État iranien est autoritaire et anti-ouvrier. Quels outils pratiques ou analytiques permettent de concilier ces deux aspects sans que l’un ne serve de bouclier à l’autre ?

Matérialisme contre moralisme. La lecture n°4 reproche à Dabashi de traduire la violence coloniale en un vocabulaire moral plutôt qu’en une analyse matérielle. Mais le langage moral mobilise des personnes. Existe-t-il une tension entre les deux, ou peuvent-elles être intégrées ?

Organisation et représentation. Les lectures n°5 et 6 soulèvent toutes deux la question de savoir qui parle au nom d’une société et sur quelle base. Lorsque les organisations indépendantes sont détruites ou absentes, qui peut prétendre représenter la lutte d’un peuple, et comment les acteurs/actrices extérieur·es doivent-iels s’y retrouver face à des revendications concurrentes ?

Ce qu’exige réellement la solidarité. Le texte n°6 se termine par cette formule : « L’internationalisme est une répartition du travail d’émancipation, et non le fait de confier l’émancipation à quelqu’un·e d’autre. » Qu’est-ce que cela signifierait concrètement, et non pas en principe, pour quelqu’un·e qui milite aujourd’hui dans un pays occidental ?

Siyavash Shahabi, 27 juin 2026
https://firenexttime.net/anti-imperialism-solidarity-and-the-question-of-society/
traduit par DE