Le dirigeant chinois tente de contrer l’influence russe et de maintenir son pays au centre de l’Asie.

Par Ayesha Naz | 19 juin 2026
Le protocole veut que ce soient les dirigeants étrangers qui se rendent à Pékin pour rencontrer Xi Jinping. Lorsque le dirigeant chinois décide de se rendre à l’étranger, à Pyongyang, le monde y prête attention. Cette visite, qui s’est déroulée les 8 et 9 juin, était le premier déplacement de Xi en Corée du Nord depuis sept ans et son premier voyage à l’étranger en 2026.
Le moment choisi est crucial. Ce sommet faisait suite aux rencontres de Xi avec Donald Trump et Vladimir Poutine en mai. Si l’ordre mondial est un échiquier, la Corée du Nord en est la case la plus disputée.
Xi quitte rarement Pékin. Sa décision de se rendre à Pyongyang envoie un message. Pékin ne pouvait plus attendre que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un vienne à Pékin. Il s’agissait d’une manœuvre visant à réaffirmer la position de la Chine en tant que principal architecte de l’avenir de la péninsule coréenne. Entre 2013 et 2019, Xi a effectué en moyenne 14 voyages à l’étranger par an. De 2022 à 2025, ce chiffre est tombé à seulement six. Cette forte baisse témoigne de sa réticence à voyager, ce qui confère à son apparition soudaine à Pyongyang une importance indéniable.
Pendant des années, la Chine a été le principal soutien économique de la Corée du Nord. Cette dynamique a changé après 2022, lorsque Kim Jong-un a trouvé un nouveau protecteur à Moscou. En fournissant de l’artillerie et des troupes pour la guerre en Ukraine, Kim s’est assuré une technologie militaire et un soutien économique que Pékin ne pouvait pas lui offrir. Victor Cha, du CSIS, note que Xi souhaite contrebalancer l’influence russe sur la Corée du Nord. Pékin ne souhaite pas qu’une autre puissance exerce davantage d’influence à Pyongyang. Pyongyang a historiquement joué la Russie et la Chine l’une contre l’autre, et ce depuis la guerre de Corée.
La Corée du Nord tient également à éviter de devenir un « petit frère » subordonné à Pékin. Le récent rapprochement de la Corée du Nord avec Moscou constitue une tentative de rompre sa dépendance vis-à-vis des marchés chinois. Pour autant, la réalité économique reste étroitement liée à Pékin. En 2025, les échanges commerciaux entre les deux pays ont bondi de 25 % pour atteindre 2,73 milliards de dollars, un chiffre proche des niveaux d’avant la pandémie. Environ 95 % des importations de la Corée du Nord proviennent de Chine, et 85 % de ses exportations sont destinées à ce pays. Xi Jinping suit l’argent. Il sait que le meilleur moyen de préserver l’influence de la Chine sur la Corée du Nord est de rester proche de Kim Jong-un. Il agit ainsi même si Kim utilise cette instabilité comme un atout stratégique pour déstabiliser Washington et Séoul.
La Chine, quant à elle, intensifie la pression en mer de Chine orientale et dans le détroit de Taïwan. Pékin ne considère pas le détroit de Taïwan, la mer de Chine orientale, la mer de Chine méridionale et la péninsule coréenne comme des zones distinctes. La planification stratégique chinoise les traite comme des éléments interconnectés d’un même système de sécurité maritime. Les analystes considèrent de plus en plus ces zones comme des éléments interconnectés d’un même système de sécurité maritime.
En reliant ces zones entre elles, Pékin oblige les États-Unis à répartir leurs ressources sur l’ensemble du pourtour du Pacifique. Cette interconnexion des trois mers vise à affaiblir la crédibilité des garanties de sécurité américaines. Elle rend plus difficile pour Washington de se concentrer sur une zone sans en mettre une autre en danger.
Le Kim Jong-un de 2026 est différent. Il n’est plus un paria cherchant à se faire une place à la table des négociations. C’est désormais un acteur central. En se positionnant entre Moscou et Pékin, Kim a instauré un climat de confiance sur les plans diplomatique et sécuritaire. Son objectif est la normalisation du statut nucléaire de la Corée du Nord. Compte tenu des alignements actuels, il n’a guère intérêt à s’engager avec Washington ou Séoul. Il sait que la Chine et la Russie se livrent à une surenchère pour s’attirer ses faveurs.
Selon certaines informations, Xi aurait transmis un message issu du sommet avec Trump concernant une volonté de reprendre le dialogue diplomatique. La réponse du Nord a été ferme : la dénucléarisation n’est pas à l’ordre du jour. Le fait que Xi ait joué le rôle de messager entre Washington et Pyongyang témoigne d’une crainte commune. Les États-Unis et la Chine s’inquiètent tous deux d’une Corée du Nord enhardie par le soutien militaire russe.
La visite de Xi a-t-elle marqué un véritable tournant ou s’agissait-il d’une simple mise en scène ? Les paroles ne coûtent rien, mais ce sont les actes qui comptent. Si les résultats incluent le transfert de systèmes de défense aérienne chinois ou le lancement d’exercices navals conjoints, la carte géopolitique de l’Asie de l’Est en sera modifiée. Il faudra surveiller la réaction de Séoul et de Tokyo dans les semaines à venir. Tout signe d’un pacte militaire permanent entre la Chine et la Corée du Nord les obligera à accélérer leur propre intégration régionale en matière de défense. Si les chiffres du commerce frontalier et les exercices militaires régionaux connaissent une forte hausse, cela signifiera que le statu quo a basculé.
Xi s’est rendu à Pyongyang pour rappeler au monde que la Chine reste le centre de gravité de l’Asie. La réalité, c’est que ce centre est en train de dériver.
Traduction ML
