La politique migratoire de l’Europe permet de se dédouaner grâce à la distance. Un document divulgué à Statewatch ce mois-ci confirme ce que beaucoup dénoncent depuis des années. La mission navale de l’Union européenne, l’opération Irini, a signé un accord technique visant à former et à équiper les forces côtières de l’est de la Libye. La mission prévoit également la mise en place d’un centre de coordination des migrations à Benghazi.
Benghazi est sous le contrôle de Khalifa Haftar. Bruxelles a un jour qualifié Haftar de paria. Ses forces ont un passé avéré de maltraitance des migrant·es. Le résultat est clair : davantage d’interceptions, davantage de renvois, et davantage de corps poussés dans un système de détention connu pour ses fosses communes et ses salles où les personnes sont entassées les unes contre les autres, sans même avoir assez d’espace pour s’asseoir.
La violence ne se manifeste pas toujours par le sang. La violence revêt aussi une forme bureaucratique. Elle consiste à entasser des centaines de personnes dans une pièce qui n’a jamais été conçue pour accueillir un tel nombre, puis à appeler cela de la « gestion des migrations ». Le document montre que le système fonctionne exactement comme prévu. Le camp se trouve en Libye, et ce n’est pas un hasard. L’Europe paie Haftar parce que Haftar fait le travail que l’Europe ne veut pas qu’on la voie faire.
Le chancelier allemande a donné un nom à cette logique. Lors du sommet du G7 en juin 2025, interrogé sur les attaques israéliennes contre l’Iran, Friedrich Merz les a qualifiées de « sale boulot qu’Israël fait pour nous toustes ». Le détail crucial est le suivant : c’est le journaliste qui a utilisé le terme Drecksarbeit, et Merz l’en a remercié. L’Institut Lemkin a rappelé par la suite que les responsables nazis avaient autrefois utilisé ce même mot pour faire passer leurs crimes pour un travail de routine.
Le sale boulot, c’est tout le mécanisme. L’employeur veut le résultat sans payer le coût de sa production. Le coût est refilé à un sous-traitant. Le sous-traitant commet les violences. L’employeur échappe à la responsabilité. La distance rend ce déni possible. En Libye, la distance est géographique. En Asie occidentale, elle est géopolitique.
Une fois que l’on comprend le mécanisme, les exemples s’alignent. En janvier, l’Italie a arrêté un Libyen recherché pour crimes de guerre, puis l’a renvoyé en Libye à bord d’un avion d’État. Il était utile pour le contrôle des migrations. L’Union européenne a signé un partenariat de 7,4 milliards d’euros avec l’Égypte. Une partie de cet argent sert à financer le contrôle des frontières. Des unités des garde-côtes libyens, financées et coordonnées par l’Europe, ont tiré sur des navires de sauvetage. Dans chaque cas, un être humain réel disparaît dans une abstraction managériale. La/le migrant·e devient un flux à gérer. La personne qui subit ce travail disparaît.
Israël s’inscrit dans cette même logique. C’est là le point le plus difficile à exprimer, il faut donc le formuler avec prudence. L’antisémitisme européen était bien réel et effroyable. Il a conduit à la Shoah. Au lieu de tirer les leçons de ce crime, l’Europe l’a exporté. L’Europe a externalisé le coût de sa violence raciale vers la Palestine. Là-bas, des personnes qui avaient survécu aux persécutions européennes se sont retrouvées dans une situation où elles ont chassé un autre peuple de ses foyers et de ses terres.
Edward Said a qualifié les Palestinien·nes de « victimes des victimes de l’Europe ». Cela ne réduit pas Israël à un pion de l’Europe. Ce cadre reproduirait le cliché antisémite de la/du Juif/Juive sans capacité d’agir. L’Europe a externalisé. L’État israélien agit. Les deux sont vrais en même temps. Merz complète la chaîne. Un État construit comme la réponse déplacée de l’Europe à son propre crime est désormais le sous-traitant du sale boulot régional de l’Europe contre l’Iran.
Regardez ce à quoi recourent les défenseur·es de cette guerre : « le choc des civilisations », la ligne de front qu’Israël serait censé tenir pour l’Occident. Ce choc n’est pas la cause de la violence. C’est le produit de l’externalisation et sa justification. L’externalisation crée le même fossé civilisationnel contre lequel elle prétend se défendre. Puis ce fossé justifie la prochaine vague de force externalisée. Les écoles et les cliniques rasées en Iran, les civil·es comptabilisés·e dans le langage misérable de la « précision », sont le prix d’une guerre que les dirigeant·es européen·nes approuvent parce que quelqu’un·e d’autre la paie de son sang.
Une partie de la gauche fait exactement le contraire. Refuser de nommer cela, c’est une autre forme de lâcheté. La véritable solidarité avec la Palestine a une adresse concrète : l’usine d’armement que vous bloquez, la livraison d’armes à Israël que vous arrêtez, le vol d’expulsion que vous immobilisez, le régime frontalier que vous combattez là où vous vous trouvez. La gauche « campiste » externalise même cela.
Au lieu de se battre chez elle, elle externalise son anti-impérialisme vers « l’Axe de la Résistance », en pratique vers la République islamique. La/le travailleur/travailleuse iranien. ne, la femme iranienne, l’enseignant·e qui manifeste, la/le prisonnier·e exécuté·e : toustes sont laissé·es de côté. Ce qui reste, c’est exactement ce que l’État autoritaire répète à son propre sujet. Personne ne se demande comment marche la vie en Iran, ni ce que pensent les forces locales de la confrontation avec l’Occident. L’autodescription du régime devient l’analyse de la gauche.
Cette solidarité relève d’un slogan. Les personnes sont laissées de côté. Les coûts sont matériels. La guerre et les sanctions pèsent sur les salaires iraniens et sur la sécurité de l’emploi la plus élémentaire. Le régime finance sa « résistance » par la faim de sa propre population et la réduit au silence par ses propres prisons. Le campisme efface précisément le point de rencontre entre les moyens de subsistance, la répression et la guerre.
Deux ans se sont écoulés depuis que j’ai été victime d’une violente attaque verbale pour avoir qualifié le slogan « Vive les armes de la résistance » de réactionnaire et d’indifférent à la vie humaine. Au cours de cette période, nous avons assisté à de nombreuses mises en scène. De nombreuses personnes issues de la région dont je suis originaire ont formulé des critiques acerbes à l’encontre de cette politique occidentale de la mise en scène. Mais elles sont rarement mises en avant. La censure, tant dans les médias régionaux que parmi celles et ceux qui se disent progressistes, est trop forte pour tolérer la critique des Occidentales/Occidentaux bien intentionné·es.
Pourtant, la critique doit être formulée. Les mots doivent être dits, même au prix fort. Pour moi, du moins, qu’est-ce qui pourrait coûter plus cher que de devenir réfugié·e dans un autre pays, sous la lourde pression des politiques anti-réfugié·es et anti-migration ?
Depuis des années, c’est ce pourquoi nous nous battons pour mettre en lumière : les camps de concentration financés par l’UE en Libye, où des « migrant·es » et des « réfugié·es» réduit·es en esclavage sont détenu·es en masse, serré·es les un·es contre les autres, corps contre corps, avec à peine assez d’espace pour se retourner ou s’asseoir droit. Épuisement, déshydratation, désorientation, chaleur, suffocation, obscurité, effondrement pur et simple… la liste est longue.
Il n’est pas nécessaire de voir du sang pour que la violence soit présente. Parfois, la violence est architecturale, administrative, et surtout, c’est la décision de placer des centaines de personnes réduites en esclavage dans une pièce qui n’a jamais été conçue pour les accueillir, puis d’appeler cela de la « gestion des migrations ».
Et pourtant, ces manœuvres ont le même effet que la politique de l’Union européenne. Bruxelles renforce ce même seigneur de guerre qu’elle qualifiait autrefois de paria. La gauche « campiste » abandonne les Iranien·nes qui luttent contre le régime et les pousse vers les réseaux monarchistes et la diaspora d’extrême droite. Dans les deux cas, le déni renforce la force réactionnaire qu’il prétend contenir.
Les catégories de gauche et de droite s’effondrent à ce stade. Dans la métropole, la lutte entre la gauche et la droite autour des droits, des salaires et du parlement est bien réelle. À la frontière coloniale, là où apparaît « l’autre », cette lutte se dissout dans un consensus.
La réaction de l’Allemagne face à Merz l’a clairement montré. Ses détracteurs/détractrices sociaux-démocrates et vert·es ont attaqué son ton. Iels l’ont qualifié de maladroit et d’étrange. Une figure de proue des Vert·es a ajouté que la chute du régime iranien serait, bien sûr, souhaitable. La polémique portait sur les manières. La logique de la guerre externalisée restait intacte.
La démocratie parlementaire libérale considère les droits humains et la démocratie comme des biens réservés à ses propres sujets. Dès qu’elle est confrontée à quelqu’un·e en dehors de ce cercle, elle revient au même mécanisme colonial, quel que soit le parti au pouvoir.
Le pire, quand on est un·e réfugié·e politique de gauche originaire d’Iran, c’est d’être confronté·e à cette logique chez celles et ceux-là mêmes qui étaient censé·es la combattre.
La gauche « campiste » externalise même cela. Au lieu de se battre chez elle, elle délègue son anti-impérialisme à l’« Axe de la résistance », c’est-à-dire, dans les faits, à la République islamique. La/le travailleur·e iranien·ne, la femme iranienne, l’enseignant·e qui manifeste, la/le prisonnier·e exécuté·e : toustes sont laissé·es de côté. Ce qui reste, c’est exactement ce que l’État autoritaire répète à son propre sujet.
Personne ne se demande comment fonctionne la vie en Iran, ni ce que pensent les forces locales de la confrontation avec l’Occident. L’autodescription du régime devient l’analyse de la gauche.
Siyavash Shahabi, 7 juin 2026
https://firenexttime.net/migration-war-and-the-dirty-work-of-empire/
traduit par DE
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Le sang et la loi :
les deux visages du « marché européen » des migrants
Parfois des événements se télescopent et on ne perçoit pas toujours qu’ils sont les deux visages d’une même réalité. En ce début juin, deux drames ont ainsi incarné la manière dont l’Europe traite les migrants, l’une sanglante, l’autre institutionnelle.
A Amendolara, près de Cosenza en Calabre, quatre migrants engagés pour la cueillette des fraises ont été brulés vifs dans la voiture qui les transportait. Les quatre hommes — trois afghans et un pakistanais — réclamaient le paiement de leur salaire (5 € de l’heure) bloqué par les « caporaux », ces intermédiaires et recruteurs généralement liés à la ‘ndrangheta, la mafia calabraise. Les deux caporaux, eux-mêmes d’anciens ouvriers agricoles commandités par l’organisation criminelle, ont enfermé les quatre hommes dans la voiture aspergée d’essence et dont ils ont bloqué les issues avant d’y mettre le feu. Le « caporalato » est un système ancestral qui réduit les migrants en esclavage et qui fournit l’essentiel d’une main-d’œuvre bon marché à des entreprises agricoles peu soucieuses du traitement auquel sont soumis ses employés. Cette tolérance ou ce refus d’affronter le système mafieux aboutit au drame que l’on vient de connaître et qui en dit long sur la manière dont l’Europe tolère cette véritable traite des migrants. Les entreprises comme l’État en portent l’entière responsabilité.
Dans les locaux feutrés de la Commission Européenne et sous les lambris du Parlement de l’Union, on ne tient pas à se salir les mains. On préfère déléguer les basses besognes. La Commission, le Parlement et les États se sont mis d’accord pour « externaliser » la gestion des expulsions de migrants en situation irrégulière et qui ont reçu un ordre de quitter le territoire. Ces « hubs de retour », véritables prisons où se retrouveront hommes, femmes et enfants sans aucune protection seront négociés à coup de centaines de millions d’euros avec des pays candidats dont l’état de droit n’est généralement pas la première caractéristique. Les migrants seront ainsi refoulés dans des pays inconnus d’eux et avec lesquels ils n’ont aucun lien.
Les Pays-Bas, l’Allemagne, le Danemark, la Grèce ou l’Autriche sont déjà en négociation. Parmi les pays « hôtes » sollicités : l’Ouganda , le Kenya et l’Ouzbékistan. La France est prudente. L’Espagne y est opposée. L’Italie pays précurseur a déjà installé des « hubs » en Albanie, mais sans grand succès jusqu’ici. Et la Grande-Bretagne qui a voulu l’imiter au Rwanda a dû renoncer suite à la décision de sa Cour Suprême qui a jugé la disposition illégale et doit dédommager Kigali à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros. En Belgique la majorité est divisée. Les libéraux du MR (Mouvement Réformateur) de plus en plus souvent alignés sur l’extrême-droite sont naturellement favorables à ce dispositif (comme la NVA des nationalistes flamands et les chrétiens démocrates du nord du pays). Les Engagés (démocrates chrétiens francophones) se disent opposés, mais supplétifs plutôt que partenaires ils finiront sans doute, comme dans d’autres dossiers, par s’aligner sur les Libéraux. Il faut ajouter qu’en Europe, l’État belge est sans conteste celui qui a été le plus souvent condamné par sa propre justice pour non-respect des droits des migrants.
Ce nouvel « ordre européen » consacrera le Pacte migratoire qui entrera en vigueur le 12 juin prochain. Il a été rendu possible par l’alliance de plus en plus récurrente entre la droite du PPE et l’extrême droite. C’est une victoire sans conteste pour Giorgia Meloni qui porte ce projet depuis le début et qui voit sa politique migratoire adoptée par les 27. En refusant toute sanction à l’égard d’Israël, l’Union Européenne s’était déjà disqualifiée par sa complicité avec le génocide perpétré à Gaza et l’épuration ethnique en cours en Cisjordanie. Elle vient d’ajouter l’ignominie à la honte.
Hugues Le Paige, 5 juin 2026
https://leblognotesdehugueslepaige.be/le-sang-et-la-loi-les-deux-visages-du-marche-europeen-des-migrants/
