
Bonjour, je m’appelle Tamyla.
Je suis étudiante à l’Académie ukrainienne de l’imprimerie et membre du syndicat étudiant Priama Diia (« Action directe » en français). Je viens de Kherson, une ville occupée, et j’ai vu de mes propres yeux ce que promet la vie sous l’oppression impérialiste russe. À l’époque, ce fut un immense soulagement de fuir vers une partie libre de l’Ukraine et de ressentir que l’air même que je respirais était libre ; de pouvoir enfin parler à voix haute dans la rue sans mettre ma sécurité en danger ; de ne plus avoir l’impression de devoir quelque chose à quelqu’un simplement pour rester en vie et indemne. Le contraste était saisissant et m’a rendue profondément reconnaissante envers mon pays et les personnes qui l’habitent, envers les valeurs de liberté, de dignité, de solidarité et de paix que la culture ukrainienne a commencé à incarner à mes yeux. Mais notre peuple n’est pas un bloc homogène et nous vivons dans un monde difficile et dangereux, où les Ukrainiennes et les Ukrainiens ordinaires doivent sacrifier quelque chose pour survivre. Les fléaux habituels, impérialisme, capitalisme, patriarcat, homophobie et xénophobie, prospèrent dans de telles conditions, et les acteurs malveillants se sentent encouragés par cette période de crise.
Malgré tout cela, durant mon adolescence, je n’ai fait qu’effleurer le militantisme. Je ne m’y suis jamais véritablement engagée, faute d’informations sur ce que pouvait être l’activisme en Ukraine. On ne m’avait jamais montré d’issue à mon désespoir ; je pensais que la politique n’était pas faite pour moi, que je n’avais aucun pouvoir pour changer les dynamiques sociales du monde. Tout cela me semblait désespérant et isolant. Voir la montée internationale du fascisme et la diffusion du néolibéralisme jusque dans mon propre pays, sans rien faire, était difficile à supporter. À un moment, j’étais tellement déprimée et écœurée par ma propre inaction que j’ai fait un saut dans l’inconnu et rejoint Priama Diia. C’est alors que tout a changé pour moi.
Priama Diia est un syndicat étudiant indépendant, très différent de la majorité des autres organisations et syndicats étudiants en Ukraine. Dans les universités ukrainiennes, il existe des structures syndicales obligatoires. Les étudiants sont encouragés à les rejoindre et cela est présenté comme de l’auto-organisation. Pourtant, ces syndicats « jaunes » ne sont pas réellement indépendants. Ils répondent avant tout aux besoins des autorités et ne représentent jamais véritablement les intérêts des étudiants. Leur principale préoccupation est de préserver l’image et la réputation des universités. En conséquence, les étudiants ne sont pas particulièrement motivés à les rejoindre, ce qui affaiblit l’esprit même du syndicalisme. Ainsi, l’objectif principal de Priama Diia est de montrer aux étudiants ce que peut être une véritable auto-organisation indépendante. Nos principes fondamentaux sont :
- L’action à la base ;
- Une structure horizontale ;
- L’anti-discrimination ;
- La solidarité ;
- L’internationalisme ;
- Une éducation gratuite.
La génération actuelle de notre syndicat existe depuis 2023 et rassemble des étudiantes et étudiants de toute l’Ukraine. Nous avons plusieurs sections locales autonomes dans différentes villes, mais nous sommes unis par la solidarité et par nos principes communs.
Pour mieux comprendre le contexte dans lequel agit Priama Diia, il faut expliquer la situation ukrainienne. Comme vous le savez sans doute, la guerre à grande échelle dure désormais depuis quatre ans. Aujourd’hui, 20 % du territoire ukrainien est occupé ; nous subissons toujours des bombardements et des attaques de drones militaires contre nos infrastructures civiles. La plupart des Ukrainiens savent que notre survie physique est en jeu dans cette guerre. L’accès au logement, aux services essentiels et aux soins médicaux est extrêmement précaire selon l’endroit où l’on vit, sa classe sociale et parfois simplement la chance.
Ces quatre années ont profondément transformé notre compréhension collective de la politique et de l’activisme. En raison de la guerre hybride, qui combine la force militaire avec la désinformation, les cyberattaques, la coercition économique et les opérations indirectes, nos concitoyens se méfient de tout ce qui pourrait contribuer à l’instabilité que l’ennemi cherche à provoquer, sur le plan économique comme culturel. Malheureusement, cela a aussi renforcé une attitude sceptique et rigide à l’égard des revendications de changement social, une situation souvent exploitée par l’extrême droite et par le gouvernement. Être syndicaliste en Ukraine consiste à marcher sur une ligne très fine : exiger des changements sans fragiliser suffisamment l’unité de la population pour être accusé de trahison. On nous répète souvent que nous « demandons trop », par des personnes et des institutions qui cherchent surtout à masquer tout ce qu’il serait pourtant possible de revendiquer.
Le rôle du syndicalisme dans ce contexte diffère peut-être de ce qui vous est familier, mais nous poursuivons les mêmes objectifs. La majorité des personnes présentes sur le front sont des travailleurs. De nombreux syndiqués ont donc rejoint l’armée, et les syndicats cherchent à les soutenir et à maintenir le contact avec eux. Nous sommes un syndicat étudiant et peu de nos membres sont en âge d’être mobilisés. Nous essayons d’aider nos camarades anti-autoritaires présents sur le front, mais notre objectif principal demeure de donner une voix aux étudiants à travers toute l’Ukraine. Nous ne craignons pas de revendiquer des transformations sociales radicales. Nous luttons pour une éducation gratuite et accessible ainsi que pour la préservation de la protection sociale. Nous pensons qu’en temps de guerre, l’accès à l’éducation est indispensable : il constitue une condition de notre survie et de la reconstruction d’après-guerre. À une époque où une grande partie des infrastructures civiles a été détruite et où de nombreux territoires ont été occupés, les résidences universitaires représentent souvent la seule possibilité de logement pour les étudiants. L’existence de ces résidences et des programmes d’éducation gratuite est essentielle pour les jeunes vivant sous occupation qui cherchent à rejoindre l’Ukraine libre. Nous avons dû faire face à de nombreux changements, notamment la fusion d’universités au nom de « l’optimisation ». Je suis moi-même concernée par cette politique, car mon université, l’Académie ukrainienne de l’imprimerie, a été fusionnée avec l’Université nationale polytechnique de Lviv, malgré son importance culturelle dans l’histoire ukrainienne. Je suis ainsi devenue étudiante dans un établissement différent de celui auquel j’avais postulé. Cette politique a été imposée à l’Ukraine par le Fonds monétaire international. Les universités ont reçu d’importantes subventions pour encourager les fusions ; cet argent devait servir à construire de nouvelles résidences étudiantes, ce qui n’a toujours pas été réalisé à ce jour. Aucune garantie solide n’a non plus été donnée aux étudiants concernés quant à la validité future de leurs diplômes ou à leur droit de résider en cité universitaire. J’ai participé à une importante mobilisation étudiante contre cette mesure. Pourtant, le ministère de l’Éducation a ignoré nos revendications et nous a seulement répondu par des promesses creuses. J’ai dû refaire de nombreux documents administratifs, tandis que d’autres étudiants ont vu leurs frais de scolarité augmenter.
Un autre combat de Priama Diia concerne les discours sexistes dans l’enseignement supérieur. Ces dernières années, l’Ukraine a connu ce qui pourrait être décrit comme un mouvement #MeToo : des étudiantes et des employées universitaires ont dénoncé des cas de harcèlement sexuel et d’abus commis par des professeurs et des membres de l’administration. Beaucoup de ces hommes ont échappé à toute responsabilité pendant des années, voire des décennies, et même aujourd’hui, les universités et la justice ne les sanctionnent pas correctement. En tant que syndicat opposé à toute discrimination et attaché aux principes féministes, nous avons organisé des mobilisations contre ces abus. Nous essayons de donner une voix aux victimes et de lutter contre la culture du silence qui permet leur perpétuation. Dans cet esprit, Priama Diia coopère activement avec de nombreuses organisations féministes et LGBTQ+. L’Ukraine a encore un long chemin à parcourir concernant les droits des femmes et des personnes LGBT+ par rapport à certains pays européens, mais nous restons déterminés à réduire cet écart. Cette année, notre Parlement a proposé une réforme du Code civil régissant les affaires privées des citoyens, des entreprises et des organisations. Ce projet de plus de 800 pages comporte de très nombreux problèmes. Il a été critiqué tant par les organisations militantes que par le ministère de la Justice. Pourtant, il a été adopté en première lecture en une seule journée, sans aucun débat public. Ce texte retire aux personnes queer la possibilité de faire reconnaître leur famille en imposant une définition strictement hétérosexuelle de celle-ci, supprimant ainsi les rares droits dont elles disposent encore en Ukraine. Il ouvre également la voie à une discrimination explicite envers les personnes transgenres, en annulant leurs mariages si elles entreprennent une transition. Le projet introduit aussi la notion de « boni mores » (« bonnes mœurs »), qui constitue une tentative évidente de permettre aux tribunaux de s’appuyer sur des conceptions vagues de la moralité publique. L’une des applications prévues est de limiter le droit au divorce sans faute en encourageant les couples à se réconcilier afin de préserver les « bonnes mœurs ». Une telle mesure mettrait gravement en danger les femmes victimes de violences conjugales qui ne seraient pas en mesure de prouver des violences physiques.
Pour cette raison, ainsi que pour d’autres questions liées à la liberté d’expression, à la privatisation des terres et à bien d’autres sujets, Priama Diia s’est opposée fermement à ce projet dès le premier jour. Nous avons rejoint une campagne nationale exigeant sa modification. J’ai contribué à organiser une manifestation de Priama Diia à Lviv, au cours de laquelle nous avons traversé la ville pour rendre notre présence visible et faire entendre nos revendications. Peu avant cela, nous avions occupé l’escalier principal d’une université afin d’encourager les étudiants à rejoindre notre lutte. Je souhaite attirer votre attention sur le courage de toutes les Ukrainiennes et de tous les Ukrainiens qui participent à des actions de terrain. Ils savent qu’ils s’exposent au danger des attaques militaires russes, mais ils continuent malgré tout. Même s’il existe toujours un risque physique à se trouver dehors au mauvais moment, de nombreuses campagnes ont été organisées avec succès. La police nous a parfois affirmé que nous n’aurions pas le droit de manifester, sous prétexte que les rassemblements importants constituent des cibles potentielles pour les bombardements.
Pourtant, nous ne reculons jamais. Chaque jour, nous démontrons que nous ne nous rendrons jamais et que nous ne renoncerons jamais à la lutte pour notre liberté et nos droits. Après vous avoir raconté tout cela, je vous demande de faire preuve de solidarité avec nous. Soutenez l’Ukraine non seulement par des paroles, mais aussi par des actes, car ensemble nous sommes plus forts face aux pouvoirs oppressifs de ce monde. Nous demandons aux syndicats du monde entier de reconnaître l’oppression impérialiste russe. Nous leur demandons de reconnaître le droit du peuple ukrainien à résister à cette oppression. Ne nous considérez pas seulement comme des victimes ou comme les instruments des intérêts de certains gouvernements. Vous pouvez constater aujourd’hui que les mouvements sociaux en Ukraine sont bien vivants et qu’ils luttent dans un contexte extrêmement complexe, où nous avons besoin de votre soutien et de votre camaraderie. Nous sommes reconnaissants des actions déjà entreprises par les camarades de ce réseau. Par exemple, toutes les collectes de fonds organisées par Solidaires pour soutenir notre syndicat ont été essentielles pour maintenir nos activités et mettre en place des mesures de sécurité. Elles nous ont également permis de rester plus indépendants des acteurs politiques.
Nous en sommes reconnaissants, car nous croyons fermement qu’un syndicalisme indépendant est indispensable pour obtenir les changements que nous souhaitons voir advenir.
