Idées et Sociétés, Politique et Social

17 octobre 2026. Une rage, ça déborde.

HUGUES JALLON.
 
LIRE DANS L’APP
 

Ce fut un peu plus qu’une manifestation.

Ce 17 octobre, les grandes villes de France ont été sillonnées en tous sens par de très nombreux cortèges et groupes bien décidés à ne pas se laisser conter ni compter, que ce soit par les organisations syndicales ou l’institution policière. On saura peut-être un jour si les directives stratégiques, les décisions tactiques ou l’incompétence des forces de l’ordre ont rendu possible cette journée de colère qu’elles ont tentée de noyer dès l’aube sous des nuées de gaz lacrymogène.

On le saura, ou on le saura pas.

Et peu importe. Le propre de jours comme celui-là est de résister aux causalités simplifiées, aux cadrages sociologiques et aux rationalisations politiques. Une colère qu’on n’écoute pas devient une rage. Et une rage, ça déborde – il n’est pas besoin d’avoir fait de longues études de linguistique pour savoir que le verbe « déborder » n’a qu’un seul substantif commun : « débordement ». Quand les slogans, les appels, les revendications, les chants ne parviennent pas à atteindre les fenêtres bien fermées des ministères, il faut que la rage trouve d’autres chemins que les cortèges officiels bien rangés et déclarés en préfecture. 

La rage, à la fin, ça se voit. 

Et quand la rage finit par se voir, elle trouve parfois le chemin de la victoire, aussi éphémère soit-elle. On rappellera utilement que le mouvement des Gilets Jaunes de l’hiver 2018 est parvenu à mettre un coup d’arrêt – provisoire – à la politique d’austérité radicale imposée par la Macronie : 10 milliards d’euros concédés alors par le gouvernement d’Edouard Philippe, ce n’était pas rien. C’est le prix du gros joujou promis à nos armées par notre bientôt ex-Président : le porte-avion France libre.

Les autorités policières, par la voix de son ministre, ont sans surprise tenter de jouer les apprentis sociologues en incriminant « des militants d’ultra gauche » ou plus simplement « la gauche radicale » (= plus ou moins LFI) qui pourtant défilait bien sagement ce jour-là. Avec une inventivité lexicale qu’on ne leur connaissait pas, elles ont aussi dénoncé une « délinquance d’acquisition » et des « délinquants d’opportunité » pour désigner celles et ceux qui ont attaqué des commerces, des agences bancaires et des boutiques de luxe. A bien distinguer, bien sûr, de l’esprit « bon enfant » de toutes celles et ceux qui avaient fait le choix de « défiler dans le calme » sur les « parcours autorisés ».

Dans un autre genre, il se trouvera sans doute des formations politiques à gauche (la droite gouvernementale et l’extrême droite ne parlent plus, elles, que le langage de la force) pour appeler à trouver un « débouché » politique à l’expression de cette colère devenue une rage. Une façon peu élégante de réduire un mouvement bouillonnant à de l’eau sale stagnant dans un évier bouché.

La sociologie des mouvements sociaux est une discipline difficile. Et ses représentants auront sans doute encore plus de peine que pour le mouvement des Gilets Jaunes à identifier le visage de celles et ceux qui, ce jour-là, ont parcouru les villes de France.

Il fallait être lycéen pour comprendre nombre de slogans à la « réf’ » pas toujours évidente à saisir. D’autres étaient nettement plus lisibles par les plus anciens, comme le rappel du 17 octobre 1961 sur les pancartes et les banderoles. Des jeunes citoyens arabes, mais aussi noirs et blancs, qui se souvenaient ensemble du jour de cette répression meurtrière d’une manifestation pacifique d’Algériens par une police parisienne aux ordres d’un ancien préfet de Vichy. Une jeunesse qui ne manque donc ni de références historiques ni de mémoire partagés, contrairement à ce que rabâchent sans fin les chouineurs de plateau télé et autres dénonciateurs de « l’inculture » des jeunes générations. Alain Finkielkraut et ses amis « antiwoke » auraient été (peut-être) ébranlés dans leurs stupides certitudes en apercevant de jeunes femmes noires voilées enveloppées dans des drapeaux français bleu blanc rouge. On se demande aussi ce qu’ils auraient pensé de ces petits cortèges de jeunes gens entonnant une Marseillaise dans les rues du faubourg Saint-Honoré.

Comme l’a rappelé un commentateur politique, dans cette « crise », le gouvernement est « désarmé » – même s’il ne fait parler que les armes. Il ne peut pas mettre un terme à tout ça, comme ça lui arrive souvent, en retirant le projet de loi ou une réforme qui a déclenché la contestation. Toutes ces dernières semaines, il n’a tenté de faire qu’une seule chose : gagner du temps. Annoncer trois mille remplaçants sortis d’on ne sait quel chapeau ; prévoir une vague concertation avec les organisations lycéennes comme l’a proposé le Président Macron le soir du 18 octobre ; retourner l’opinion en organisant la peur des « bonnes gens » avec le soutien actif des chaînes d’infos en continu ; se réjouir d’avoir tenu bon jusqu’aux vacances, en tablant sur l’éparpillement général des lycéens et de leur parents. Nul doute que, si les choses reprennent à la rentrée, le gouvernement n’hésitera pas à jouer de l’angoisse du baccalauréat et de l’inscription à Parcoursup pour tenter, à nouveau, de gagner le peu de temps qu’il lui reste.

Ce jour-là, ce 17 octobre 2026, la jeunesse a montré qu’elle ne se laissait pas berner par un gouvernement qui ne lui veut pas du bien ; qu’elle ne voulait pas de son monde de ténèbres où seul compte de faire du business quoi qu’il en coûte ; qu’elle pouvait embarquer les parents dans leur combat contre un ordre des choses inadmissible ; qu’elle se faisait une autre idée de la France et de la vie ; qu’elle était assurément le rempart le plus solide. et le plus joyeux contre l’extrême droite, ses alliés et tous ceux qui désormais font avec.

Elle a fermement montré qu’elle ne laissera pas faire. 

Et qu’elle ne se laissera pas faire.

J’ai fait le choix de rendre cette lettre gratuite pour toutes et tous. Il suffit juste d’entrer votre adresse mail ci-dessous pour la recevoir. Merci d’avance à celles et ceux qui pourront souscrire unabonnement payant et soutenir ainsi mon travail.