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Brésil : Bolsonaro gagne du terrain et le « bolsonarisme » se consolide

Les résultats du premier tour ont démontré une fois de plus la force de la percée de l’extrême droite au Brésil, avec la victoire de Flávio Bolsonaro au premier tour des élections présidentielles et le succès de son parti aux élections législatives.

par Marcelo Aguilar, journaliste, résidant à São Paulo, tiré de La Brecha

À la tombée de la nuit du dimanche 4 octobre, alors que le dépouillement des votes avançait, une réalité s’est imposée : l’extrême droite obtenait d’excellents résultats. Et cela a finalement été confirmé à mesure que les résultats se précisaient. Flávio Bolsonaro a devancé Lula d’ un peu moins de deux points de pourcentage (47,03 % contre 45,16 %) et, aux élections législatives, il a même amélioré son score par rapport à 2018, année où le bolsonarisme semblait avoir atteint son apogée. « C’est la fin de l’ère du PT », s’est empressé de déclarer Bolsonaro à Brasilia lors de son premier discours après l’annonce des résultats.

Au quartier général de Lula, l’ambiance était loin d’être festive : visages sombres et déception. Le président a toutefois annoncé « une nouvelle campagne ». Il a accusé son rival d’avoir « un passé tourmenté » et a tenté de remonter le moral de ses partisans en déclarant « eu sou bom de mata-mata » (Je suis prêt pour les phases à élimination directe). En effet, la partie se jouera désormais dans un mata-mata entre deux candidats et deux visions diamétralement opposées pour le pays. Lula devra s’efforcer de convaincre ceux qui n’ont pas voté (plus de 33 millions de personnes) et ceux qui se déclarent indécis. C’est dans cette direction qu’il a orienté son discours. Son élection pourrait être le seul rempart contre l’avancée brutale du bolsonarisme sur les institutions brésiliennes.

Au Brésil

Le Parti libéral (PL), fondé par Valdemar Costa Neto, ancienne figure emblématique du Centrão (expression désignant l’ensemble des partis de centre-droit, marqués par une corruption importante, mais décisifs pour les équilibres institutionnels, ndt), est devenu le fer de lance de l’extrême droite brésilienne. Dans ce rôle, et grâce à une stratégie méticuleusement élaborée, il a remporté une victoire électorale colossale, en conquérant 19 nouveaux sièges au Sénat, qui s’ajoutent aux neuf qu’il détenait déjà. Le bolsonarisme a réussi à faire élire ses figures de proue, parmi lesquelles figurent certaines des plus grotesques. À São Paulo, l’un des deux sièges au Sénat a été remporté par Guilherme Derrite, ancien lieutenant de la ROTA (Rondas Ostensivas Tobias de Aguiar), la tristement célèbre unité d’élite de la police militaire, muté « pour avoir tué de nombreux voleurs », selon ses propres termes. Derrite a battu la candidate Marina Silva, l’une des figures les plus connues du mouvement écologiste mondial.

Une étude publiée mardi 7 octobre par l’Observatoire du Climat affirme, à cet égard, que 64 des 81 sénateurs brésiliens s’opposent au programme environnemental et que 345 des 515 députés affichent une « convergence avec les politiques environnementales » faible ou très faible.

L’ancien président Jair Bolsonaro, incarcéré pour tentative de coup d’État, a vu son rêve se réaliser dimanche : toute sa famille a fait la fête. Outre Flávio, vainqueur de l’élection présidentielle dès le premier tour, Michelle, l’épouse du leader (très liée à la communauté évangélique), a été élue sénatrice du District fédéral (de la capitale, Brasilia). Son fils Carlos a été élu sénateur de Santa Catarina, et son autre fils, Jair Renan, ainsi que son frère Renato, seront députés fédéraux à partir de l’année prochaine.

De plus, la situation semble évoluer en faveur de la libération de Jair Bolsonaro, l’une des priorités de son mouvement politique. Bien que la gauche ait réussi à faire élire plusieurs de ses dirigeants et à regagner du terrain, le Parti libéral (PL) comptera 121 députés à partir de 2027, ce qui en fera de loin le groupe parlementaire le plus nombreux. La coalition dirigée par le Partido dos Trabalhadores (PT) disposera de 82 sièges.

Nikolas Ferreira (30 ans et 22,3 millions d’abonnés sur Instagram), l’une des figures les plus « prometteuses » de l’extrême droite, est devenu le député fédéral le mieux élu de l’histoire, avec 3,1 millions de voix dans l’État du Minas Gerais. En deuxième position se classe son protégé, Lucas Pavanato, 28 ans, qui a obtenu 3 millions de voix. Tous deux ont bâti leur notoriété sur les réseaux sociaux et grâce à la « spectacularisation » de la politique. Ils ont diffusé un discours ultra-radical contre le PT, la gauche et les minorités. Un exemple suffit à l’illustrer. Dans l’émission télévisée au titre évocateur Pânico, diffusée en ligne, Pavanato a déclaré immédiatement après son élection : « J’exprime ici mon mépris à votre égard, et je vous dis que votre désespoir me rend très heureux ; c’est exactement ce à quoi je m’attends, car nous représentons bel et bien une menace pour vous […] Vous êtes la minorité, et à ce titre, notre rôle sera de vous remettre à votre place. »

La situation n’était pas différente au niveau des gouvernements régionaux. Sur les 20 postes de gouverneur en jeu au premier tour, la droite et le centre-droit en ont remporté 13. Le Parti libéral a gagné dans cinq États et a de bonnes chances de l’emporter au second tour dans l’État de Rio de Janeiro et, dans une moindre mesure, dans l’État d’Amazonas. Le Parti des travailleurs a remporté le poste de gouverneur de Bahia dès le premier tour, avec la réélection de Jerônimo Rodrigues ; celui du Ceará, avec Elmano de Freitas ; et celui du Piauí, avec Rafael Fonteles. Il lui reste encore trois chances : le district de la capitale fédérale, Brasilia, le Rio Grande do Norte et, peut-être, l’Amazonas.

Le mouvement Bolsonaro a également réussi à faire élire deux de ses figures les plus importantes au poste de gouverneur. Sergio Moro, le juge qui a orchestré la mascarade judiciaire contre Lula, l’a envoyé en prison puis est devenu ministre de la Justice sous Bolsonaro, gouvernera l’État du Paraná.

De son côté, Tarcísio de Freitas, ministre des Infrastructures sous Jair Bolsonaro et l’un des principaux candidats susceptibles de représenter la droite en 2030, a battu [avec 62,65 % des voix] le ministre des Finances de Lula et ancien maire de São Paulo, Fernando Haddad [36,42 %], qui avait déjà été battu par le patriarche du clan au second tour des élections présidentielles de 2018.

Renan Santos, du parti Missão et du Mouvement Brésil Libre – l’un des protagonistes du coup d’État de 2016 contre la présidente Dilma Rousseff – et candidat de droite, a déclaré en direct sur Globo News : « Aujourd’hui, il n’existe pas de droite au-delà du bolsonarisme. Le PL est extrêmement puissant, il contrôle la Chambre des députés, il contrôle le Sénat, il contrôlera la Cour suprême fédérale et il est en train de constituer une masse d’activistes issus du monde du spectacle. Le Congrès national est en train de devenir un parlement d’influenceurs, et non de politiciens, et aucun sujet ne sera débattu sans passer par le filtre des réseaux sociaux. C’est très grave ». Lula pourrait capter une partie des voix de Santos, mais ce dernier n’en a pas recueilli beaucoup : un peu plus de 2 %.

Ils veulent aller jusqu’au bout

Mardi, Flávio Bolsonaro a déclaré qu’il utiliserait sa majorité au Sénat et à la Chambre des députés pour « modifier la Constitution » et « redémocratiser » le pays. Il a fait cette déclaration lors d’un meeting électoral à Goiânia, où Ronaldo Caiado, ancien gouverneur de Goiás et éleveur de longue date, arrivé cinquième avec 2,18 % des voix, lui a apporté son soutien. L’hégémonie acquise par le bolsonarisme au Sénat est telle que le contrepoids représenté par la Cour suprême fédérale, qui s’est avérée fondamentale pour contenir les tendances autoritaires du gouvernement de Jair Bolsonaro, pourrait être sérieusement compromis. Le groupe parlementaire du PL, allié à une faction de droite et à l’important secteur du Centrão, pourrait obtenir les voix nécessaires pour tenter de destituer les juges de la Cour. De toute façon, Flavio Bolsonaro, s’il était élu, nommerait au moins quatre nouveaux membres à la Cour Suprême.

« Je pense que le risque pour la démocratie est énorme », affirme le célèbre politologue et sociologue Sérgio Abranches. D’une part, parce que la libération des personnes condamnées pour la tentative de coup d’État de janvier 2023 « ravive de plein fouet la possibilité d’une nouvelle conspiration visant à changer les règles du jeu démocratique, d’autant plus qu’elles se considéreront impunies au moins pendant les quatre années du mandat de Flávio Bolsonaro ». Deuxièmement, parce que « il existe un risque très, très, très sérieux de voir la composition de la Cour suprême complètement bouleversée ». « Flávio pourrait non seulement nommer quatre ou cinq juges, ce qui est déjà un nombre énorme, mais il y a déjà deux autres partisans de Bolsonaro, André Mendonça et Kassio Nunes Marques, et, de cette manière, il disposerait de la majorité ». Ce serait comme aux États-Unis sous Donald Trump : il disposerait d’une Cour suprême totalement complaisante et indifférente aux violations des règles démocratiques par le président. La situation est d’autant plus grave que les juges restent en fonction jusqu’à l’âge de 75 ans, ce qui mettrait en péril plusieurs gouvernements futurs. Flávio Bolsonaro ne s’en cache pas : « Nous restons ici pendant des décennies, sans parler du PT ».

Limites et ressentiments

Selon Sergio Abranches, l’extrême droite « a réussi à capter le sentiment généralisé de rejet de la politique et a commencé à façonner un discours pour l’exploiter à coups de slogans et de vagues promesses qu’elle ne peut tenir ». « L’extrême droite s’adresse à un segment différent de la population, mais capitalise sur le ressentiment de cette classe moyenne-basse qui a récemment gravi l’échelle sociale et qui est frustrée ». La gauche, quant à elle, a échoué dans sa tentative de conquérir « une frange moyenne de la société brésilienne composée de personnes qui sont récemment sorties de la pauvreté – en grande partie grâce aux politiques sociales du PT lui-même – mais qui ont le sentiment d’être restées bloquées à un certain stade et ne sont plus en mesure de satisfaire leurs nouveaux besoins de consommation ».

Le sociologue ajoute : « Lorsque la campagne d’extrême droite affirme que “tout devient de plus en plus cher”, elle sait qu’elle ment, car l’inflation a en réalité diminué. Mais il est vrai que certains prix, principalement à cause du gouvernement Bolsonaro lui-même, ont fait grimper l’inflation à deux chiffres et se maintiennent à des niveaux très élevés. C’est précisément ce type de consommation que les réseaux sociaux alimentent chez les personnes en ascension sociale. Ce n’est pas tant ce qu’ils consomment que ce à quoi ils aspirent. Ces personnes sont très amères, très en colère, et une partie importante d’entre elles a fini par adhérer à la propagande d’extrême droite ».

Selon Sergio Abranches, le bolsonarisme se nourrit également d’autres « sources de ressentiment ». « D’un côté, il y a le ressentiment de ceux qui sont écartés du marché du travail par l’automatisation, l’intelligence artificielle et la robotique. De l’autre, il y a le ressentiment des hommes et des femmes qui ont perdu leur emploi formel et se sont tournés vers des emplois occasionnels comme Uber, cela qui représente un groupe considérable ». Il s’agit de personnes dont les besoins ne sont pas satisfaits par les politiques sociales conventionnelles, explique-t-il. De plus, il identifie un troisième groupe : ceux qui se sentent lésés par le renforcement de l’inclusion sociale. « Parce qu’il y a davantage de personnes de couleur dans les universités, parce que les populations autochtones ont davantage leur mot à dire, parce que la population LGBTQIA+ s’est considérablement développée et s’est affichée au grand jour ». Ces personnes « se sentent menacées car elles sont confrontées à un monde qu’elles ne comprennent pas et n’apprécient pas, un monde envers lequel elles nourrissent des préjugés, de la peur et de l’aversion ». Le sentiment anti-Lula s’explique, entre autres, par l’ampleur prise par ces « formes de ressentiment ».

Réduction des dégâts

Dans ce contexte, et au vu des résultats du dimanche 4, il est clair que Lula est confronté à une tâche ardue. Mais il a déjà commencé à modifier sa stratégie de campagne, notamment sur les réseaux sociaux. Mercredi, il a rencontré à Brasilia de jeunes députés élus bénéficiant d’un taux de popularité élevé ainsi que des influenceurs de gauche, comme Ana Elisa, une jeune femme noire de 21 ans élue députée fédérale de l’État du Minas Gerais, qui a mené une campagne numérique très efficace. Le même jour, Lula a enregistré plusieurs vidéos « selfies » pour s’adresser directement aux électeurs et les inviter à descendre dans la rue. Les étudiants organisent des manifestations de grande envergure pour donner un élan à la campagne, et des assemblées ainsi que des séances plénières sont organisées pour affiner la stratégie du « vote décisif » et tenter de renverser les résultats électoraux.

Les progressistes et la gauche brésilienne sont pleinement conscients qu’une victoire de Lula est le seul moyen de contrebalancer la montée autoritaire du bolsonarisme et la seule façon de freiner les coupes drastiques dans les programmes sociaux annoncées par Flávio Bolsonaro, ainsi que son offensive de privatisations. Il leur sera difficile d’atteindre cet objectif, même si Lula remportait les élections dans deux semaines. Selon Sergio Abranches, « Il est probable qu’un éventuel nouveau gouvernement Lula serait encore plus limité que l’actuel. Il devra faire face à un bloc conservateur et réactionnaire très large et former une alliance avec le centre-droit et les conservateurs les plus modérés – dont l’influence au Parlement a diminué – pour freiner les excès des bolsonaristes. Ce serait là sa tâche principale ».

Traduction de l’italien ML