Les jeunes mobilisés ont « toujours été un laboratoire des violences policières », analyse Pierre Douillard-Lefèvre, qui a lui-même perdu un œil à cause d’un tir de LBD à 16 ans. Selon le chercheur, une « politique néofasciste » est désormais appliquée face à la jeunesse.
Plus de 200 adolescents blessés, dont plusieurs grièvement, des milliers d’arrestations… Depuis le 29 septembre, la répression s’accentue contre les lycéens qui se mobilisent partout en France. Ils dénoncent leurs conditions d’études et, plus largement, la situation sociale et écologique dont ils héritent.
À 16 ans, en novembre 2007, Pierre Douillard-Lefèvre a lui-même perdu l’usage d’un œil à cause d’un tir de LBD, lors d’une manifestation lycéenne à Nantes. Depuis, ce sociologue et chercheur en sciences sociales travaille sur la militarisation du maintien de la sécurité et les violences policières. Il analyse pour Reporterre ce qu’il considère comme une nouvelle étape de la répression : son intensification et son extension à l’ensemble de la jeunesse.
Reporterre — Retournons en 2007. Vous avez 16 ans, vous êtes lycéen et vous manifestez contre la loi LRU [1]. Que s’est-il passé ce jour-là ?
Pierre Douillard-Lefèvre — Nous sommes alors dans une nouvelle vague de mobilisation de la jeunesse, au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy, en pleine accélération autoritaire et sécuritaire. Un an après le contrat première embauche (CPE) [2] et deux ans après les révoltes de 2005 [après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents morts électrocutés à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005 après avoir fui un contrôle de police], l’ambiance est incandescente.
À Nantes, tous les lycées sont bloqués, tandis qu’éclatent les révoltes de Villiers-le-Bel après la mort de deux jeunes [Moushin Sehoul et Laramy Samoura] percutés par la police à moto. C’est dans ce contexte que de nouvelles armes, les LBD, beaucoup plus puissantes et précises que les Flash-Ball, sont expérimentées de manière totalement opaque.
« J’ai 16 ans, je suis en terminale. Un policier me tire dessus. Je perds l’usage de mon œil droit »
J’ai 16 ans, je suis en terminale. À Nantes, nous manifestons dans le centre-ville puis occupons le parc du rectorat. Une charge très violente nous repousse. Un policier, caché derrière la grille, me met en joue et me tire dessus. Le choc est indescriptible. Je ne vois plus rien, je suis conduit à l’hôpital. Je perds l’usage de mon œil droit.
Cette blessure a eu un effet de terreur : dans la semaine qui a suivi, tous les lycées nantais ont été débloqués, car les jeunes et leurs parents ont peur. Dès l’origine, l’enjeu de ces armes est donc aussi leur capacité à blesser gravement et à susciter l’effroi.
Près de vingt ans plus tard, 215 élèves ont été blessés dans le cadre de la mobilisation lycéenne, une femme a perdu un œil et un jeune a eu la main arrachée par une grenade. Quel regard portez-vous sur ce bilan ?
La doctrine de mutilation et de terreur est devenue industrielle. Elle ne s’applique plus seulement dans une banlieue révoltée ou une ville considérée comme agitée, mais aussi dans les petites villes.
À Alençon, une jeune fille mineure a été étranglée. À Saint-Brieuc et à Lannion, j’ai vu des blocus dégagés à coups de grenades lacrymogènes et de désencerclement. À Strasbourg, un jeune a reçu un tir de LBD dans la bouche. Au moins deux adolescents ont été éborgnés. À Lens, un jeune a reçu une grenade explosive qui lui a arraché une partie de l’avant-bras et va devoir grandir avec une main en moins. À Montpellier, une lycéenne a été très gravement blessée à l’œil par un coup de matraque.
Dans le Val-d’Oise, un autre a reçu un tir de lance-grenades, à 1 mètre, dans le visage, de façon totalement interdite. Sa mâchoire est très gravement fracturée. C’est un miracle qu’il ne soit pas mort sur place : la grenade lacrymogène qui l’a touché est du même type que celle qui a brisé le crâne de Serge à Sainte-Soline [le militant écologiste a reçu un tir non réglementaire de grenade lacrymogène lors de la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline, le 25 mars 2023].
« Toute une génération découvre le militantisme et l’action collective en étant marquée au fer rouge par la violence d’État »
J’ai des moments d’effondrement quand je vois ces témoignages et ces images. Je pense tous les jours à ces jeunes dont la vie a basculé, et à toute une génération qui découvre l’engagement, le militantisme et l’action collective en étant marquée au fer rouge par la violence d’État.
Il y a aussi les arrestations de masse, 6 500 en dix jours. C’est plus que pendant les Gilets jaunes [3], plus que Mai-68 [4] et que les révoltes pour Nahel [tué à 17 ans par un policier lors d’un contrôle routier à Nanterre le 27 juin 2023]. À ma connaissance, il n’y a pas d’équivalent dans le monde occidental, même chez Trump, Meloni ou Orbán. On dit tout le temps « si l’extrême droite arrive au pouvoir », mais là, on a une politique que l’on peut qualifier de néofasciste, appliquée à la jeunesse.
Après la mutilation de l’adolescent à Lens, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a suspendu la grenade assourdissante ASSD et dix-huit enquêtes IGPN ont été ouvertes. Que pensez-vous de ces annonces ?
Je suis les affaires de violences policières depuis vingt ans : il est rarissime qu’un policier mis en examen arrive jusqu’au procès, la plupart des affaires étant classées sans suite. Et quand il y a un procès, les condamnations sont encore plus rares, et les peines sont généralement dérisoires au regard des faits. Quand le gouvernement dit « laissez faire la justice », il joue la montre : les procédures prennent des années et, à la fin, l’impunité perdure.
Sur cette grenade en particulier : Nuñez parle seulement d’une « suspension » dans certains cas. Le gouvernement a déjà utilisé cette stratégie. Après la mort de Rémi Fraisse [militant écologiste de 21 ans tué en 2014 à Sivens (Tarn) lors d’une manifestation contre le projet de barrage], il avait annoncé le retrait d’une grenade offensive pour la remplacer par d’autres tout aussi dangereuses. Même chose pendant les Gilets jaunes : après les mains arrachées par les GLI-F4, elles ont été retirées, mais la police a été dotée de GM2L, tout aussi voire plus dangereuses, notamment utilisées à Sainte-Soline.
Les années 2000 ont été émaillées de grandes mobilisations, lycéennes mais pas seulement. Comment a évolué le dispositif de sécurité ?
Les policiers sont équipés et formés de manière de plus en plus militarisée, avec une vision de la population comme un groupe rival à neutraliser. Le processus a commencé dans les années 1990 avec les premiers Flash-Ball dans les quartiers et ne s’est jamais arrêté : les armes sont de plus en plus mutilantes et mortelles, les doctrines de plus en plus violentes et, à chaque mouvement social, de nouveaux seuils sont franchis.
« La jeunesse a toujours été un laboratoire des violences policières »
Ma blessure de 2007 n’a été qu’une étape. En 2016, pendant la loi Travail, les LBD ont été massivement utilisés et un jeune a été éborgné à Rennes. Puis il y a eu l’accélération des Gilets jaunes, avec des centaines de blessés et des dizaines de personnes mutilées à vie, puis Sainte-Soline, concentré de cette militarisation, avec des doctrines militaires appliquées à une manifestation écologiste. Ce sont désormais des dizaines de milliers de munitions qui sont tirées chaque année sur des civils. Après la mort de Nahel, des unités comme le Raid et la BRI [Brigade de recherche et d’intervention] ont aussi été déployées dans certains quartiers, avec un mort et plusieurs mutilations.
Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que ce processus s’adresse exclusivement à des mineurs. Mais la jeunesse a toujours été un laboratoire des violences policières : les nouvelles armes et techniques de répression ont d’abord été expérimentées sur elle, notamment dans les quartiers populaires et sur la jeunesse issue de l’immigration. Cela vaut aussi pour la jeunesse qui fait la fête, avec les free parties et la mort de Steve à Nantes [le jeune de 24 ans est mort en 2019, pendant la Fête de la musique, lors d’une intervention policière]. Aujourd’hui, elle se généralise aux lycéens. Les derniers jours l’ont montré de façon paroxystique.
Le maintien de la sécurité ne prévoit-il donc aucune protection particulière pour des mineurs ?
C’est encore pire : il n’y a absolument aucun cadre. On voit des voitures de police foncer dans la foule [à Troyes le 1er octobre, un véhicule de la BAC a accéléré au milieu de lycéens en les aspergeant de gaz], des étranglements, des écrasements au sol. Laurent Nuñez a dit lui-même qu’il n’y a « aucune consigne de retenue » dans l’usage des armes et qu’il ne s’excuserait pas. Le contraste est frappant avec le mouvement contre la loi Devaquet, en 1986. Les Voltigeurs avaient passé à tabac des étudiants et Malik Oussekine était mort de ses blessures. En vingt-quatre heures, il y avait eu une mobilisation massive, la démission du ministre et la dissolution du peloton.
Cette déshumanisation touche d’abord les jeunes et les enfants racisés, considérés comme a priori fautifs et qui n’ont pas droit à l’innocence. On l’a vu avec la rafle de Mantes-la-Jolie (Yvelines) en décembre 2018, quand 150 lycéens avaient été arrêtés et maintenus à genoux pendant des heures sous la menace de policiers armés.
« Ils expriment une révolte totalement légitime face au monde qu’on leur lègue »
Aujourd’hui, cette logique se généralise à tous les jeunes qui luttent ou désobéissent, des lycées de banlieue à Alençon ou Tours. C’est assez paradoxal : les réactionnaires présentent la Gen Z comme une jeunesse décérébrée qui ne fait rien de sa vie et traîne sur TikTok, mais dès qu’elle se politise et agit collectivement, elle devient « ultraradicalisée » et à écraser. Elle hérite pourtant d’une planète qui devient invivable, du retour du fascisme et du démantèlement des conquêtes sociales.
Que pensez-vous de la réaction des syndicats, des associations et des adultes qui ont rejoint les rassemblements pour protéger les lycéens en arborant un brassard blanc ?
Heureusement, des millions de personnes, parents ou non, sont choquées. Je suis surtout stupéfait par l’absence de réaction à la hauteur de ces violences policières systématiques. Les centrales syndicales n’appellent qu’à une journée de grève dans un mois. En Mai-68, quarante-huit heures après l’expulsion des étudiants de la Sorbonne, les grands syndicats avaient appelé à une grève générale pour dire : « Pas question de réprimer la jeunesse ». Nous devrions déjà être des millions en grève générale et dans la rue, devant le ministère de l’Intérieur !
Les chaînes humaines sont importantes pour éviter que les lycéens se fassent tirer dessus, mais j’y mets un bémol. À Nantes comme ailleurs, elles ont aussi canalisé le mouvement en lui faisant perdre un peu de son côté effervescent et spontané. Le risque, c’est un réflexe paternaliste, comme si les lycéens avaient seulement besoin d’être protégés. Ils expriment une révolte totalement légitime face au monde qu’on leur lègue ; la responsabilité des adultes serait de les aider matériellement dans cette révolte et d’aller demander des comptes à ceux qui leur tirent dessus, pourquoi pas en bloquant d’autres lieux.
Ce soulèvement de la jeunesse est presque miraculeux après dix ans de macronisme. Maintenant, il faut l’aider, l’amplifier et faire en sorte qu’il gagne : un simple appel au calme et à la paix ne suffit pas.
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Notes
[1] Loi relative aux libertés et responsabilités des universités, dite loi LRU ou loi Pécresse, promulguée le 10 août 2007, qui a renforcé l’autonomie des universités.
[2] Le contrat première embauche (CPE) était une disposition de la loi du 31 mars 2006 pour l’égalité des chances qui devait permettre aux entreprises d’embaucher des jeunes de moins de 26 ans avec la possibilité de les licencier très facilement pendant deux ans. Face à la contestation, le gouvernement a finalement annoncé le retrait du dispositif en avril 2006.
[3] Au plus fort de la mobilisation, lors de l’acte IV, le 8 décembre 2018, 1 723 personnes ont été interpellées, selon des chiffres du ministère de l’Intérieur. Au total, en douze mois de mobilisation, plus de 10 000 personnes ont été placées en garde à vue.
[4] Selon les historiens, entre 4 000 et 5 000 personnes ont été interpellées, mais les chiffres sont très parcellaires.
