Entretien avec Marcel Lewandowsky mené par Sebastian Sperling

La droite allemande se radicalise tout en consolidant son poids électoral, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) étant sur le point de remporter son premier gouvernement régional en Saxe-Anhalt. Dans cet entretien, le politologue Marcel Lewandowsky analyse les facteurs clés de son ancrage et le projet politique qu’elle défend.
Le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD, selon son acronyme allemand) connaît une croissance soutenue depuis plusieurs années. Après sa victoire électorale en Saxe-Anhalt début septembre, il est sur le point de gouverner pour la première fois un Land allemand. Il est actuellement la force politique la mieux représentée dans trois parlements régionaux. Au niveau fédéral, il est à la tête de l’opposition et en tête des sondages. Si des élections au Bundestag – le Parlement fédéral – avaient lieu aujourd’hui, ce serait la force politique la plus plébiscitée. Cette progression soulève plusieurs questions :
Quel type de parti est l’AfD ? Qu’est-ce qui fait sa force ? Et que compte-t-il faire ?
Dans cet entretien, le politologue Marcel Lewandowsky explique comment classer l’AfD au sein de la famille de l’extrême droite et comment il est passé d’un parti eurosceptique à une force de plus en plus radicalisée. Il analyse également pourquoi son succès tient moins à une contestation conjoncturelle qu’à une méfiance profonde envers les institutions démocratiques et met en garde contre les risques que représenterait son arrivée au pouvoir.
Marcel Lewandowsky est professeur de sciences politiques à l’université Martin Luther de Halle-Wittenberg, en Saxe-Anhalt, et l’un des principaux spécialistes allemands du populisme et de l’extrême droite. Il étudie l’AfD depuis plus d’une décennie. Sa thèse d’habilitation, présentée en 2021 à l’Université des forces armées allemandes de Hambourg, portait sur la relation entre les partis populistes et la démocratie, en accordant une attention particulière à leurs électeurs, à leur idéologie et à leurs élites, et situait l’AfD dans une perspective internationale. Il est l’auteur, entre autres ouvrages, de Was Populisten wollen [Ce que veulent les populistes] (Kiepenheuer & Witsch, 2024) et de Die globale Rechte. Geschichte, Erfolgsbedingungen, Auswirkungen [La droite mondiale. Histoire, conditions de succès, conséquences] (C.H. Beck, 2025). Dans ce dernier ouvrage, il établit une distinction entre la droite radicale, l’extrémisme de droite et le populisme de droite, et compare les acteurs de ce courant sur différents continents.
En Allemagne, certains secteurs de l’AfD ont été classés dans la catégorie de l’« extrémisme de droite avéré ». Vous avez souligné à plusieurs reprises que répéter sans cesse cette étiquette n’apportait pas grand-chose et qu’il fallait expliquer ce qu’elle signifiait. Que signifie-t-elle selon vous ? Quel type de parti est aujourd’hui l’AfD ?
Pour déterminer si un parti est d’extrême droite, on évalue s’il est contraire à la Constitution. Autrement dit, si les positions du parti ou celles de ses membres contredisent les principes de l’ordre constitutionnel libéral et démocratique. Mais on peut également appliquer un critère plus strict : considérer qu’un parti, un mouvement ou même une attitude ne sont d’extrême droite que lorsqu’ils cherchent effectivement à renverser l’ordre démocratique et à le remplacer par un autre système. Si seules certaines de ses revendications contredisent les principes de la démocratie libérale, il s’agirait alors d’une position radicale. Ce phénomène existe tant à gauche qu’à droite, avec des contenus différents selon les cas.
Dans le cas de l’AfD, l’Office de protection de la Constitution soutient, entre autres, que la conception ethnique du « peuple » porte atteinte à la dignité humaine. Il souligne également que l’AfD remet souvent en cause la légitimité de la démocratie parlementaire. À cela s’ajoutent les contacts avec les milieux d’extrême droite. Il ne s’agit pas de cas isolés, mais de positions et de liens qui caractérisent le parti dans son ensemble. Sur cette base, l’Office de protection de la Constitution classe l’AfD parmi les partis d’extrême droite. En tant que chercheur spécialisé dans ce domaine, j’apporterais davantage de nuances. Je dirais que l’AfD est un parti populiste de droite. En anglais, l’expression est un peu plus claire : on parle de populist radical right (« droite radicale populiste »), c’est-à-dire d’un parti de droite radicale au profil populiste. C’est, en termes généraux, la désignation que je choisirais pour l’AfD. Ses positions, son programme, ses discours parlementaires et certaines déclarations publiques de ses représentants contredisent les principes de la Constitution. Dans le même temps, elle prétend être la seule voix de la majorité silencieuse et présente tous les autres, notamment l’establishment politique, comme des ennemis de cette majorité. La combinaison de ces deux aspects est populiste et caractérise très nettement l’AfD. C’est pourquoi j’utilise ce terme.
L’AfD a vu le jour en 2013, en réponse à la crise de la dette européenne, en tant que parti de protestation contre l’euro, avec un programme opposé à l’union monétaire européenne et aux aides financières européennes. Que s’est-il passé depuis lors au sein du parti ? Comment un glissement aussi marqué vers la droite s’est-il produit ?
En effet, l’AfD a débuté comme un parti se situant plutôt dans le camp du conservatisme eurosceptique. La question de l’islam était également présente dès le début, même si, au départ, elle n’occupait pas une place aussi prépondérante. À partir de 2015, deux processus parallèles se sont développés. D’une part, sur le plan interne, des forces radicales et extrémistes ont pris de l’importance ; elles se regroupaient alors autour de la Plateforme patriotique et du courant interne du parti connu sous le nom de « l’Aile » (Der Flügel). Ces groupes ont progressivement gagné du terrain face aux modérés menés par Hans-Olaf Henkel et Bernd Lucke. Frauke Petry, qui appartenait plutôt à l’aile conservatrice de droite, a conclu une alliance tactique avec les forces situées plus à droite dans le cadre de son conflit interne avec Lucke. Mais le renforcement de l’aile droite qui a résulté de cette alliance a fini par conduire Petry elle-même à quitter le parti en 2017 et à en fonder un nouveau.
Parallèlement, l’Allemagne a connu en 2015 ce qu’on a appelé la « crise de l’asile » : les flux de réfugiés que beaucoup de gens ont perçus comme une crise. Ces processus se sont entremêlés, mettant en évidence une couverture médiatique de plus en plus négative de la politique d’asile, un mécontentement croissant dans certains secteurs de la population et un renforcement des forces de droite au sein de l’AfD.
Au début de la pandémie de Covid, cette tendance a semblé s’arrêter. Dans un premier temps, l’AfD s’est montrée plutôt disposée à soutenir l’ordre institutionnel, comme ce fut le cas, par exemple, lors du premier discours d’Alexander Gauland au Bundestag pendant cette période. Cependant, au sein du parti, ce sont finalement ceux qui cherchaient à attirer les négationnistes de la pandémie et ceux qui s’opposaient aux mesures visant à y faire face qui ont fini par s’imposer. Du point de vue de l’AfD, ce fut un coup habile, car l’opposition à ces mesures lui a permis de se présenter à nouveau comme le défenseur de la démocratie. Elle l’avait déjà fait pendant la crise de l’euro. L’AfD participait à des manifestations en brandissant des exemplaires de la Loi fondamentale, que l’on pouvait même acheter à la boutique du parti. Il est typique de ces forces de se présenter comme les défenseurs de la démocratie et de dépeindre tous les autres comme ceux qui la sapent. Cette idée apparaît également, en d’autres termes, dans le programme des principes du parti.
Depuis lors, on observe une radicalisation quasi linéaire de l’AfD. Les secteurs les plus à droite donnent le cap au parti. Cela ne signifie pas que tous soient ouvertement opposés à l’ordre constitutionnel : il existe encore des nuances. Mais je ne parlerais plus de forces modérées ayant un poids significatif au sein de l’AfD. Dans son ensemble, c’est un parti populiste de droite.
Aujourd’hui, les querelles internes opposent plutôt des personnalités, par exemple ses deux coprésidents, Alice Weidel et Tino Chrupalla. Il s’agit, entre autres, de savoir qui parviendra à s’assurer le soutien des organisations du parti dans les Länder de l’est de l’Allemagne, qui sont très puissantes, mais aussi très radicales. Un glissement intéressant s’y est récemment produit. Jusqu’à présent, la figure de proue était Björn Höcke, président de l’AfD en Thuringe. Si Ulrich Siegmund, après sa victoire électorale en Saxe-Anhalt, devient le premier dirigeant de l’AfD à diriger le gouvernement d’un Land, il aura réussi ce que Höcke n’a pas réussi. Et Siegmund a remporté cette victoire en adoptant une approche différente : il s’est montré très habile et moderne, peu idéologique et plutôt pragmatique. Cela pourrait influencer davantage le style du parti à l’avenir. Le modèle de Höcke, très idéologique et au langage très particulier, pourrait passer au second plan. Bien sûr, ces figures continueront d’exister. Höcke n’est pas un cas isolé. Hans-Thomas Tillschneider, vice-président de l’AfD en Saxe-Anhalt, est lui aussi un dirigeant à la formation idéologique solide qui s’occupe d’élaborer le programme. Mais il est responsable de l’armature idéologique et n’est pas en première ligne : il ne se présente pas à la tête du gouvernement. Par conséquent, l’AfD n’est absolument pas devenue plus modérée dans ses positions, même si elle est plus moderne dans sa manière de se présenter.
La montée en puissance de ces forces n’est pas un phénomène exclusivement allemand. Dans votre livre Die globale Rechte. Geschichte, Erfolgsbedingungen, Auswirkungen [La droite mondiale. Histoire, conditions de succès, conséquences], vous faites la distinction entre les partis populistes de droite et ceux d’extrême droite. Comment situez-vous l’AfD dans le contexte international ? À quelles forces ce parti se réfère-t-il ?
Une référence importante pour l’AfD est sans aucun doute le Parti de la liberté autrichien [FPÖ, selon son acronyme allemand]. Il existe des échanges intenses, notamment avec l’entourage d’extrême droite du FPÖ, comme le Mouvement identitaire et le dirigeant politique Martin Sellner. En deuxième lieu, il faut mentionner le Fidesz hongrois, dirigé par Viktor Orbán. Sa transformation de l’État a fait du Fidesz un modèle pour les partis et mouvements de ce type à travers le monde, y compris Donald Trump. En troisième lieu, je citerais le mouvement MAGA de Donald Trump. Il est dans l’intérêt des radicaux de droite au sein du gouvernement américain que l’AfD se renforce en Allemagne, car un gouvernement dirigé par l’AfD affaiblirait l’Europe dans son ensemble sur la scène internationale. L’AfD, quant à elle, tire parti de ses liens avec les Américains car elle souhaite s’inspirer de leurs stratégies.
Avec d’autres partis de la droite européenne, tels que les Frères d’Italie ou le Rassemblement national français, il y a eu des frictions récurrentes, car l’AfD a défendu certaines positions que la droite française voyait d’un mauvais œil. À l’instar d’autres partis populistes de droite européens, le Rassemblement national, sous la direction de Marine Le Pen, s’est engagé dans un processus de modération pour se rapprocher du centre politique. L’AfD n’a pas suivi cette voie. Elle n’en a d’ailleurs pas besoin, car elle remporte un succès croissant tout en se radicalisant. Mais cela la conduit à faire partie d’un groupe au Parlement européen qui ne rassemble pas tous les populistes de droite. À l’échelle européenne, l’AfD est donc l’une des forces les plus radicales de ce camp.
Grâce à cette orientation radicale, l’AfD connaît une croissance soutenue depuis des années. Ses résultats records lors des trois dernières élections régionales n’ont donc pas été une surprise. Vous avez également souligné qu’il ne s’agissait pas de votes de protestation. Dans quelle mesure cet électorat s’est-il consolidé ? Comment l’AfD a-t-elle construit une base de soutien durable et dans quels secteurs sociaux ?
Il ne faut pas croire qu’en 2013, l’AfD recueillait les suffrages de personnes modérées et qu’aujourd’hui, ce sont des électeurs radicalisés qui votent pour elle. Diverses études montrent plutôt que les questions sociales et culturelles – par exemple celles liées à l’islam – revêtaient déjà une grande importance auprès de ses électeurs, bien plus que l’euroscepticisme. Déjà en 2013, le vote en faveur de l’AfD n’était pas un simple vote de protestation, mais était fortement motivé par ses positions. Cela n’a pas fondamentalement changé. Mais il y a autre chose : une méfiance structurelle, qui s’est progressivement renforcée, envers les institutions démocratiques, en particulier envers les partis et les responsables politiques. Aujourd’hui, comme à l’époque, nous constatons que ses électeurs ont une vision très négative de l’« establishment politique ». Tout cela s’accompagne d’attitudes très négatives envers l’immigration et, de manière générale, de positions très à droite. La clé réside dans la vision de la démocratie qu’ont les électeurs de l’AfD et dans cette idée : « J’appartiens à une majorité silencieuse. Cette majorité est opprimée par ceux d’en haut. C’est pourquoi nous, le peuple, devons reprendre le contrôle de la démocratie ». Le fait que le parti se présente comme l’organisation des « véritables démocrates » le rend non seulement attractif, mais contribue également à ce que les autres partis perdent de leur attrait aux yeux des électeurs de l’AfD. C’est pourquoi l’AfD dispose d’un électorat très fidèle, et non d’électeurs de protestation qui vont et viennent.
Le succès de l’AfD auprès des travailleurs est particulièrement frappant : en Saxe-Anhalt, elle a recueilli 61 % des voix de ce secteur. Dans Parteien im Stresstest [Les partis mis à l’épreuve], le rapport que vous avez publié avec Anna-Lisa Neuenfeld en juillet 2026 pour la Fondation Friedrich Ebert, vous remettez en question l’idée selon laquelle l’AfD serait un « nouveau parti ouvrier » et soutenez que la position sociale, à elle seule, n’explique pas le comportement électoral. Comment expliquez-vous ce résultat si retentissant au sein de la classe ouvrière ? Quel rôle jouent les facteurs matériels et la crainte de perdre ce que l’on possède ?
Les travailleurs votent pour ce parti surtout lorsqu’ils ont, parallèlement, des opinions de droite. Comme le montrent, par exemple, les études de Cas Mudde et Tarik Abou-Chadi, les travailleurs ayant ces opinions ne votaient auparavant pas pour la social-démocratie, mais s’abstenaient ou votaient pour l’Union chrétienne-démocrate (CDU). En d’autres termes, l’AfD parvient à attirer un segment spécifique de la classe ouvrière qui n’aurait probablement pas non plus été à la portée des partis de gauche, du moins à grande échelle. Cependant, il ne faut pas oublier que les questions sociales stimulent bel et bien le vote en faveur de l’AfD. On observe un phénomène similaire à celui qui se produit dans d’autres pays : ses électeurs ne souffrent pas nécessairement eux-mêmes de difficultés économiques, mais ils ont une vision négative de la situation économique générale et craignent de subir un déclassement social. Cette combinaison est liée à la perception des crises économiques. Lorsqu’une crise est perçue, certaines attitudes populistes et de droite se manifestent. Les partis capables d’amplifier ces craintes sont ceux qui finissent par recueillir ces suffrages.
L’AfD ne remporte pas seulement des succès en Allemagne de l’Est, mais c’est là-bas que ses résultats sont particulièrement bons. Parallèlement, elle entretient une relation très curieuse avec l’histoire de l’Allemagne de l’Est. D’une part, elle s’est approprié le slogan « Nous sommes le peuple », qui était celui des mobilisations démocratiques de 1989 contre le régime de la République démocratique allemande (RDA). D’autre part, lors de la célébration électorale de l’AfD en Saxe-Anhalt, on a pu entendre l’hymne de la RDA. Quelle identité est-allemande le parti construit-il avec ce mélange et pourquoi y trouve-t-il autant de soutien ?
Au fond, l’AfD ne fait rien de différent de ce qu’a fait Droit et Justice en Pologne, de ce que fait le Fidesz en Hongrie et de ce que fait également, en partie, le mouvement MAGA aux États-Unis. Il cultive l’idée qu’il faut revenir au « bon vieux temps », quand les choses allaient mieux. Cette idée est toujours chargée d’éléments identitaires. En Allemagne de l’Est, cela peut se traduire par certains symboles, comme le fait qu’Ulrich Siegmund conduise une Simson, une marque de motos de la RDA. Mais l’AfD fait également appel à autre chose : en Allemagne de l’Est, le sentiment d’avoir été relégués au second plan sur les plans économique et politique est indissociable de la perception que leurs propres parcours de vie ont été dévalorisés. Et cela ne concerne pas uniquement la génération qui a directement vécu la transition de 1989 : ce sont des récits qui se transmettent de génération en génération. L’idée selon laquelle les Allemands de l’Est sont des « citoyens de seconde zone » est devenue une expression courante et s’est imposée. De là naît ce que j’appelle souvent la « fierté rageuse de l’Est » : l’idée qu’il faut désormais donner une leçon à « ceux d’en haut », qui sont en même temps « ceux de l’Ouest ». Et il y a une part de vérité là-dedans. Parmi les expériences vécues par de nombreux Allemands de l’Est après la réunification, il y a celle d’avoir soudainement eu un nouveau supérieur hiérarchique originaire d’Allemagne de l’Ouest ; mais aussi celle de voir l’Allemagne de l’Est traitée avec condescendance, de ne pas être prise au sérieux ou de voir certains dialectes régionaux tournés en dérision. Tout cela alimente une identité blessée dont l’AfD sait très bien tirer parti. Mais il faut également souligner que l’AfD n’est pas un phénomène exclusivement est-allemand. C’est là qu’elle est la plus forte, du moins pour l’instant. Cependant, les raisons pour lesquelles on vote pour elle sont comparables à l’Est et à l’Ouest de l’Allemagne ; et celles de l’Allemagne sont comparables à celles de l’Autriche, de la France et, en partie, aussi de l’Argentine.
Pour des raisons historiques, il est particulièrement inquiétant qu’une force d’extrême droite recueille autant de soutien en Allemagne. On constate que l’AfD, tout d’abord, relativise les crimes du national-socialisme, à tel point que l’un de ses fondateurs a qualifié l’époque nazie de « merde d’oiseau ». Deuxièmement, elle réinterprète l’histoire : le 21 septembre dernier, la présidente de l’AfD, Alice Weidel, a qualifié Adolf Hitler de « radical de gauche ».
En troisième lieu, elle s’en prend à la culture de la mémoire en Allemagne : elle réclame un « revirement de la politique de la mémoire » et la fin du « culte de la culpabilité ». Parallèlement, elle utilise des symboles et des éléments du nationalisme ethnique issus de l’idéologie nazie. Comment voyez-vous la relation entre l’AfD et le national-socialisme allemand ? Quelle vision de l’histoire allemande ce parti tente-t-il d’imposer ?
Établir un lien direct entre l’AfD et l’idéologie du national-socialisme revient à simplifier excessivement les choses, car cela suppose également que la droite radicale et l’extrême droite n’existent que dans le contexte national-socialiste. Ce n’est pas le cas. L’AfD est un parti hétérogène, même si cette hétérogénéité est limitée. On y trouve des libertaires, des conservateurs nationalistes, des radicaux de droite, mais aussi des extrémistes de droite. Et je pense que l’AfD peut accueillir d’anciens membres de groupes néonazis. Certains collaborateurs du parti ont appartenu à la « Jeunesse allemande fidèle à la patrie » (Heimattreue Deutsche Jugend). Mais si l’on considère l’AfD dans son ensemble, j’établirais plutôt un lien avec la nouvelle droite des années 1960. Cette droite a tenté de se réinventer tardivement après la Seconde Guerre mondiale, face au constat que, à l’exception peut-être de l’Italie, les partis du fascisme classique ou leurs successeurs ne rencontraient plus le succès. C’est pourquoi la droite a adopté une nouvelle stratégie inspirée d’Antonio Gramsci, qui était, en réalité, un théoricien de gauche. Pour simplifier, elle a dès lors cherché à préparer d’abord le terrain culturel et à modifier le langage afin que ses idées et ses concepts s’enracinent dans la société. Ce n’est qu’ensuite que viendrait l’accès au gouvernement. C’est une stratégie que l’on observe également au sein de l’AfD. L’introduction du terme « remigration » en est un bon exemple. Pour comprendre l’AfD, il me semble bien plus fructueux d’examiner ce lien avec la nouvelle droite que d’essayer de le relier à la République de Weimar et au national-socialisme.
Vous avez souligné à maintes reprises qu’il serait naïf de croire que l’AfD deviendrait plus modérée ou perdrait de son attrait une fois au pouvoir. Elle est désormais sur le point de prendre les rênes du gouvernement de Saxe-Anhalt et a annoncé qu’elle soutiendrait en décembre l’élection d’Ulrich Siegmund à la tête du gouvernement régional. Beaucoup craignent que la Saxe-Anhalt ne devienne un laboratoire des politiques d’extrême droite. Selon vous, quelles questions l’AfD abordera-t-elle et tentera-t-elle de transformer depuis le gouvernement ? À quelles limites pourrait-elle se heurter ? Et, au-delà de la Saxe-Anhalt, quelle est la stratégie de l’AfD pour accéder au pouvoir en Allemagne ?
L’AfD tire parti de ce qui est souvent considéré comme un obstacle : la répartition des compétences législatives entre les Länder et la Fédération. Les Länder ont cédé la majeure partie de ces compétences au niveau fédéral. Cela est compensé par le Bundesrat, la chambre qui représente les Länder. Ce qui leur reste, c’est le domaine de la culture et de l’éducation, et c’est là que l’AfD souhaite agir. Je pense qu’il est fondamental pour le parti de modifier les programmes scolaires afin de créer une conscience historique différente, un autre regard sur l’Allemagne en tant que nation, ainsi que sur la responsabilité allemande dans la Première et la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’un projet à long terme. L’AfD ne cherche pas à faire une révolution dès le premier jour, mais à mettre en œuvre la stratégie de la nouvelle droite que j’ai décrite précédemment. Gouverner serait, dans ce cas, une sorte de moyen pour parvenir à une fin. Je considère également comme très probable qu’une fois au gouvernement, l’AfD retire la Saxe-Anhalt des accords inter-Länder régissant les médias. C’était l’une de ses promesses phares. Cela n’aura pas de conséquences majeures, mais c’est un projet important sur le plan de la politique symbolique. Ensuite, elle tentera sans aucun doute d’étouffer la société civile. Il est très probable que les subventions de l’État soient drastiquement réduites, notamment celles destinées aux projets et organisations s’adressant aux personnes queer ou visant à promouvoir la démocratie. Enfin, les expulsions constituent un sujet très important pour l’AfD. Les possibilités d’un gouvernement régional sont limitées, car il existe un cadre juridique fédéral que le parti doit également respecter. Mais il souhaite exploiter au maximum la marge de manœuvre disponible : par exemple, encourager les expulsions au niveau administratif et le faire de manière à susciter un retentissement public. Tout cela marquera la politique de la Saxe-Anhalt dans les années à venir. Cependant, l’AfD sait également qu’elle se heurtera à certaines limites. Pour modifier, par exemple, le cadre juridique de la politique d’asile ou du droit de séjour, elle doit faire partie du gouvernement fédéral. C’est là son objectif ultime. Pour y parvenir, le mot d’ordre circule au sein du parti : il faut détruire la CDU [Union chrétienne-démocrate]. Si elle ne dispose pas d’une majorité propre, l’AfD a besoin d’une CDU affaiblie. En effet, si elle formait une coalition avec une CDU forte au sein du gouvernement fédéral, elle devrait faire de nombreuses concessions. Elle a besoin d’une CDU/CSU affaiblie et en perte de vitesse pour pouvoir imposer ses idées également au niveau fédéral.
Dans plusieurs pays, on observe déjà comment les populistes de droite dévorent les partis modérés et démocratiques de centre-droit. Jusqu’où l’AfD a-t-elle progressé, selon vous, sur cette voie visant à « détruire la CDU » ? Quelle issue voyez-vous pour la CDU et pour l’Union chrétienne-sociale (CSU) ?
Le problème du bloc CDU/CSU est qu’il se laisse beaucoup mettre sous pression par l’AfD. D’ailleurs, cela ne concerne pas seulement ce bloc, mais aussi d’autres partis, comme le SPD [Parti social-démocrate d’Allemagne]. Sur la question de l’immigration, avec ses positions sur les questions sociales et culturelles et avec son discours, l’AfD lui impose son rythme et la plonge dans une situation d’insécurité programmatique et idéologique. La CDU/CSU tente de réagir en reprenant en partie le discours de l’AfD et en s’orientant quelque peu dans cette direction. Elle ne reprend pas exactement ses positions, mais essaie de faire un compromis avec ses électeurs. Et cela, à son tour, pose problème, car les études montrent que, de cette manière, les partis ne regagnent pas d’électeurs, mais renforcent les populistes de droite. C’est presque devenu un lieu commun, mais c’est vrai : les électeurs choisissent l’original.
La stratégie de l’AfD fonctionne donc. D’un côté, les partis conservateurs tentent de relever le défi. Mais, d’un autre côté, ce faisant et en cherchant à devenir plus conservateurs, ils finissent par renforcer encore davantage l’AfD. J’ai moi aussi été un peu surpris que la CDU ait été le premier des grands partis traditionnels à être exclu d’un parlement régional, en ne dépassant pas le seuil des 5 % en Mecklembourg-Poméranie occidentale. Honnêtement, je pensais que cela arriverait d’abord au SPD dans un Land.
Le bloc CDU/CSU devrait désormais s’attaquer à deux questions. Premièrement, il doit définir ce que signifie le conservatisme et ce qui le distingue de cette droite. Aujourd’hui, cette différence n’est pas du tout claire pour ses membres. Deuxièmement, tout comme le SPD, il est confronté à un grave problème de leadership au niveau fédéral : il ne dispose actuellement d’aucune personnalité capable d’incarner un renouveau, surtout au sommet. Bon nombre de ses dirigeants sont très impopulaires. Cela constitue, bien sûr, un obstacle énorme à toute tentative de renouveau.
La frustration à l’égard de la démocratie et de la politique, déterminante pour l’AfD, se nourrit aujourd’hui d’un mécontentement vis-à-vis du gouvernement fédéral allemand qui a atteint des niveaux historiques. Dans ce contexte, comment les partis démocratiques, et en particulier les partis progressistes – les Verts, le SPD et Die Linke –, peuvent-ils regagner la confiance dans la démocratie et dans la politique ?
Dans l’étude Parteien im Stresstest [Les partis mis à l’épreuve], Anna-Lisa Neuenfeld et moi-même soulignons que les partis ne disposent pas de solutions miracles. Les changements tactiques conjoncturels ne permettent pas de rétablir un lien durable avec les électeurs. Il est vrai que certains partis ont montré, en Mecklembourg-Poméranie occidentale et à Berlin, qu’ils pouvaient quelque peu contenir l’AfD en se concentrant sur certains thèmes. Mais il s’agit de construire une confiance durable dans les partis, et pour cela, il faut avant tout de la visibilité et de la représentation. L’AfD a réussi à se faire remarquer au niveau local, notamment dans l’est de l’Allemagne, là où les autres partis ne sont plus présents. Elle a organisé des fêtes citoyennes et des festivals de la démocratie, et a joué la carte de l’identité. Nous avons observé un phénomène très similaire, bien qu’à une moindre échelle, dans les années 1990, lorsque le Parti national-démocrate d’Allemagne (NPD) a réussi à proposer des activités dans des régions en proie à des difficultés structurelles. Déjà à l’époque, nous nous demandions pourquoi les autres partis ne pouvaient pas faire de même. On invoque toujours le manque d’argent et de structures. Mais l’AfD n’est pas non plus beaucoup plus grande ni plus riche. La question est donc de savoir pourquoi les autres partis négligent ce travail. Ils ont besoin de nouvelles stratégies d’action et doivent utiliser leurs ressources limitées pour renforcer leur présence sur l’ensemble du territoire, et pas seulement pendant les campagnes électorales.
L’autre point est que les partis ne sont représentatifs que de manière limitée. Et je ne parle pas des thèmes. Les thèmes qui préoccupent les électeurs de l’AfD ont fait l’objet d’une attention considérable. L’immigration en est un bon exemple. Là où la représentation est réellement faussée, c’est au niveau de la représentation descriptive : qui fait de la politique au sein des partis et des parlements ? Il s’agit généralement de personnes ayant suivi un cursus universitaire, pour la plupart des avocats ou des politologues, des hommes, des Blancs – ce dernier point posant moins de problème pour l’AfD – et des personnes d’un certain âge. Armin Schäfer a notamment démontré que cela conduit à des décisions politiques biaisées. Les intérêts des couches socialement les plus favorisées ont plus de chances de se traduire en politiques que ceux des autres ; cela est prouvé. Il y a également une dimension symbolique : les partis et les responsables politiques peuvent-ils, par leur attitude et leur langage, établir un lien avec les personnes qu’ils sont censés représenter ? Pour les Verts, par exemple, cela pose moins de problème, car leur électorat est fortement issu du milieu universitaire. Mais pour des partis comme le SPD, et aussi pour la CDU, c’est un problème de ne pas pouvoir compter, en première ligne, sur des personnes qui transmettent réellement cette proximité dans leurs valeurs et leur manière d’être. Il est significatif que Claudia Moll, l’une des rares collaboratrices sans diplôme universitaire au sein du groupe parlementaire du SPD au Bundestag, soit souvent mise en avant précisément en raison de cette situation. Le fait qu’elle soit présentée comme une exception montre à quel point le SPD est peu représentatif. Lorsqu’un parti représente mieux la société, il peut également aborder avec davantage de crédibilité certains sujets que les gens souhaitent réellement voir traités.
En revanche, aujourd’hui, les partis semblent prisonniers de la technocratie. La montée en puissance de l’AfD a également conduit les autres à agir de manière très pragmatique. Le gouvernement fédéral actuel, composé de la CDU/CSU et du SPD, a présenté de nombreux projets de loi, mais il manque la question « dans quel but ? ». Il manque une vision crédible à long terme. Il manque la confiance que les craintes – qui ne sont pas seulement celles des électeurs de l’AfD, mais aussi, par exemple, celles des jeunes – soient réellement entendues et prises au sérieux. Ce problème de représentation comporte également une composante programmatique importante que les partis doivent aborder.
Après les derniers succès électoraux de l’AfD, le débat sur une éventuelle procédure d’interdiction du parti a repris de l’ampleur. Comment évaluez-vous la possibilité de déposer dès maintenant une demande d’interdiction devant la Cour constitutionnelle fédérale ? Quels problèmes cela permettrait-il de résoudre et lesquels subsisteraient ?
L’interdiction des partis n’est pas un instrument présent dans toutes les démocraties. En effet, elle est issue d’une histoire allemande très spécifique. Et elle pose un dilemme. D’une part, elle vise à protéger l’ordre constitutionnel libéral et démocratique. Mais elle porte également atteinte à la souveraineté populaire, car la formation de la volonté politique s’exprime à travers le choix des partis. Si l’on met l’un d’entre eux hors jeu, cela affecte la représentation des citoyens qu’il est censé représenter.
La décision politique consiste uniquement à déposer la requête correspondante auprès de la Cour constitutionnelle fédérale et à engager ainsi la procédure. C’est ensuite à la Cour de trancher. L’une des questions qui se posent est de savoir ce qui se passe si, à l’issue de la procédure, le parti n’est pas interdit. Bien sûr, on pourrait soutenir que la Cour constitutionnelle lui a, pour ainsi dire, délivré un certificat de légitimité démocratique. Mais, à mon avis, ce risque est secondaire, car il ne s’agit pas d’une question juridique, mais d’une question politique à laquelle il faudra faire face. Je ne m’attendrais pas à ce que cela apporte davantage d’électeurs à l’AfD, car, de mon point de vue, la possibilité que le parti soit interdit ou non ne joue pas un rôle important dans le choix électoral.
La deuxième question est de savoir ce qu’il adviendrait de ses électeurs s’il était interdit. Nous savons qu’ils n’ont pratiquement pas d’autre choix au sein du système des partis, car ils se méfient fondamentalement des autres forces politiques. Je peux imaginer que certains se tourneraient vers la CDU et d’autres vers l’Alliance de Sahra Wagenknecht, qui s’est récemment rebaptisée « Alliance pour la justice sociale et la rationalité économique ». Mais je suppose que la majorité reviendrait à l’abstention, car une grande partie des électeurs de l’AfD provient précisément de là.
Un aspect qui a été déterminant pour que la Cour constitutionnelle fédérale n’interdise pas le NPD en 2017 ne constituera probablement plus un obstacle dans le cas de l’AfD : ce qu’on appelle la « potentialité », c’est-à-dire les chances de succès politique. Dans son cas, ces chances sont clairement avérées. Au vu de ses résultats électoraux, on ne peut affirmer que l’AfD n’ait pas suffisamment de poids pour porter atteinte à la démocratie. Il reste donc à examiner si elle est effectivement contraire à l’ordre constitutionnel et si elle cherche à abolir l’ordre démocratique et les libertés établis par la Constitution.
https://nuso.org/articulo/afd-alemania-populismo-extrema-derecha
Traduction ML
