Idées et Sociétés, International

L’assaut de Ceuta : l’exode massif vers l’Espagne, expression d’une crise économique qui écrase la jeunesse

L’assaut mené par des centaines de jeunes Marocains contre les barrières entourant la ville de Ceuta n’était pas un événement isolé ni une simple tentative collective d’émigration vers la rive européenne, mais bien l’expression d’une crise sociale profonde qui met en lumière les contradictions structurelles auxquelles est confrontée la société marocaine.

La participation à l’assaut de la porte de Ceuta ne s’est pas limitée à une poignée d’adolescents et de jeunes, mais a englobé des personnes de tous âges : des hommes de plus de quarante ans, des femmes au foyer, des familles entières composées de la mère, des frères et des sœurs, ainsi que des mères portant des nourrissons et des enfants. Tous marchent dans la même direction, vers les portes qui leur permettront de passer en Espagne. Mais ce qui rend cette vague migratoire particulière, c’est le nombre de participants : elle ne s’est pas limitée à quelques centaines de personnes, mais a dépassé les milliers, voire les dizaines de milliers. Et les images de ces milliers de personnes traversant vers la rive européenne risquent d’entraîner une vague encore plus importante qui viendra inévitablement des autres villes marocaines, où des centaines de milliers de personnes socialement marginalisées, de chômeurs, de travailleurs précaires et de bas salaires se précipiteront vers la porte de Ceuta. Les autorités ont anticipé cette vague plus importante et ont donné des instructions strictes aux agences de voyage pour entraver les départs, allant jusqu’à fermer certaines agences et entreprises de voyage. Selon certaines informations, une fermeture totale de certaines gares routières aurait été imposée dans plusieurs grandes villes.

Cette ruée vers l’émigration, malgré les risques qu’elle comporte, reflète l’érosion de l’espoir de mener une vie digne dans leur pays. La véritable question n’est pas : « Pourquoi ces personnes émigrent-elles ? », mais plutôt : « Qu’est-ce qui rend le fait de rester moins attrayant que de prendre le risque de mourir, d’être arrêté ou expulsé ? »

Cette situation ne peut s’expliquer comme le résultat de choix individuels, mais comme une manifestation de la concentration de la richesse entre les mains d’une minorité qui monopolise le capital, tandis que le cercle du chômage et de la précarité s’élargit et qu’il devient de plus en plus difficile d’accéder à une éducation de qualité, à des soins de santé décents, à un logement convenable et à un travail décent. Dans ce modèle, la richesse accumulée se transforme en un outil qui aggrave les inégalités et se traduit par une violence matérielle et psychologique quotidienne, dont les premières victimes sont ces jeunes dont les rêves sont brutalement brisés.

Le discours officiel continue de présenter les indicateurs de croissance et d’investissement comme la preuve du succès des politiques publiques ; pourtant, ces chiffres perdent tout leur sens lorsqu’ils ne se répercutent pas sur les conditions de vie de la majorité. En effet, une croissance qui ne crée pas de réelles opportunités pour les jeunes et ne garantit pas une répartition équitable des richesses reste une croissance à l’impact social limité, quel que soit son taux.

De même, la gestion sécuritaire des manifestations sociales ou des vagues d’immigration massive ne s’attaque pas aux racines de la crise, mais ne fait que retarder son explosion. Les dernières années ont montré que la colère sociale peut s’atténuer pendant un certain temps, mais qu’elle ne disparaît pas tant que ses causes économiques et sociales persistent.

D’où des questions tout aussi importantes que le fait même de l’intrusion : comment un si grand nombre de personnes a-t-il pu atteindre la zone frontalière malgré les mesures de sécurité renforcées ? S’agit-il simplement d’une défaillance sur le terrain, ou cela est-il lié à des calculs politiques conjoncturels ? Sachant que la liberté de circulation est un droit humain bafoué par les politiques répressives menées par l’Europe pour repousser les peuples du Sud, alors même qu’elle continue de piller leurs richesses, avec le soutien de régimes vassaux jouant le rôle de gendarmes misérables à ses frontières.

Les vagues d’immigration massive ne constituent pas seulement une crise frontalière, mais bien une crise d’un système économique et social au service d’une minorité qui s’enrichit, au détriment d’une majorité privée des conditions les plus élémentaires d’une vie digne. Elles traduisent le sentiment croissant, chez de larges pans de la jeunesse, que le pays est devenu le cimetière de leurs espoirs et que leur avenir se rétrécit sans cesse. C’est alors que l’émigration, avec tous les risques qu’elle comporte, devient une option qui semble plus convaincante que de rester dans un contexte d’insécurité sociale et d’absence de perspectives d’avenir.

Ces foules de jeunes qui guettent les opportunités aux confins du pays, et ces caravanes venant de chaque village et de chaque ville pour remonter vers les côtes du nord, constituent un témoignage accablant contre un système prédateur qui œuvre au profit du grand capital, au détriment des millions de travailleurs qui vivent dans la misère.

La véritable réponse à cette réalité, qui permettrait aux jeunes de notre pays d’être fiers d’y appartenir, de tenir à y vivre et de vouloir contribuer à sa construction et à son développement, est un choix possible, voire la seule alternative pour mettre fin aux illusions d’une immigration vers l’Europe. Car cet éclat qui séduit tant de gens s’éteint rapidement lorsqu’ils se heurtent à la réalité des conditions de vie difficiles que connaissent de larges pans des classes populaires et ouvrières en Europe, dans un contexte de politiques d’austérité, de montée de l’extrême droite et de recul de nombreux acquis sociaux que les peuples ont arrachés au prix de longues luttes.

Ce n’est pas en multipliant les barrières et les patrouilles de sécurité que l’on mettra fin à l’hémorragie migratoire, mais bien par un changement radical du système économique et social qui engendre la pauvreté, le chômage et les inégalités. Seule la lutte pour un Maroc démocratique, qui place la richesse au service de la société et non d’une minorité, est à même de faire de l’émigration un choix libre et non une fuite devant l’enfer.

Par : Tarik Al-Zaitouni

Traduction Deepl revue ML