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« Effacer toute trace d’existence » à Gaza

92% des logements. 95% des bâtiments universitaires. 94% des hôpitaux. C’est la part des infrastructures vitales de Gaza qu’Israël a détruite depuis octobre 2023 — et la liste est encore longue.

Les responsables politiques et militaires israélien·nes affirment qu’il s’agit simplement des conséquences d’une guerre visant le Hamas. Mais comme l’explique Eyal Weizman au podcast The +972, c’est exactement le même prétexte qu’avait utilisé le dictateur guatémaltèque, le général Efraín Ríos Montt, avant de détruire des centaines de villages mayas ixils dans les années 1970 et 1980 : « Si vous ne pouvez pas attraper le poisson, il faut assécher la mer. » Un tribunal national n’a pas jugé favorablement cette défense, le déclarant coupable, 30 ans plus tard, de génocide et de crimes contre l’humanité.

Dans son nouvel ouvrage intitulé « Ungrounding : The Architecture of Genocide », Weizman écrit que Gaza n’est pas seulement une zone de démolition ; c’est aussi un chantier. Près de neuf mois après le début d’un soi-disant « cessez-le-feu », les bulldozers israéliens sillonnent librement les deux tiers du territoire de Gaza d’avant-guerre, rasant tout ce qui existait autrefois et façonnant un paysage méconnaissable fait de routes militaires, de fortifications et de vastes étendues de néant.

Alors que dans la guerre traditionnelle, explique-t-il au podcast « The +972 », « on observe généralement une répartition désordonnée, presque aléatoire, des ravages », Gaza a connu une situation très différente. « Le “déracinement” consiste essentiellement à effacer tout cela », explique-t-il. « C’est bien plus que de la destruction. C’est l’effacement de la destruction… L’élimination de toute trace d’existence. »

Weizman est bien placé pour analyser ce processus. Au cours des deux dernières années et demie, Forensic Architecture — l’agence de recherche qu’il a fondée et qu’il dirige, basée à Goldsmiths, à l’université de Londres — a répertorié des milliers d’incidents violents à Gaza ; mené des enquêtes audiovisuelles remettant en cause la version officielle d’Israël sur plusieurs incidents très médiatisés ; et fourni un ensemble de preuves à la Cour internationale de justice pour appuyer la requête de l’Afrique du Sud au titre de la Convention sur le génocide.


Ecouter : Eyal Weizman

Selon Weizman, l’objectif de la campagne israélienne de « déracinement » menée à Gaza est clair : expulser la population palestinienne — ce que l’ouvrage décrit comme « l’objectif stratégique de la guerre » — et l’empêcher de revenir. Et cette doctrine ne se limite plus à Gaza. « Le déracinement est désormais omniprésent », prévient-il, des processus similaires se déroulant actuellement dans les camps de réfugié·es de Cisjordanie, sur le Golan syrien et au sud du Liban.

Weizman nous emmène également au plus profond du sous-sol de Gaza — « la seule partie de la Palestine encore inoccupée » — où les tunnels souterrains constituent une bouée de sauvetage tant pour la contrebande de marchandises vers l’enclave assiégée que pour l’organisation de la résistance armée. Il explique pourquoi les tunnels de Gaza sont une source de perplexité pour Israël depuis près de six décennies, et comment leur rôle dans l’imaginaire israélien a servi de justification pour la séparation totale de la surface par rapport à la terre.

Ben Reiff
Rédacteur en chef adjoint
Lettre internet du 18 juin 2026
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Traduit par DE