Pierre SALVAING, Mai 2026
Je ne puis me séparer de ma vie politique, c’est ma vie. Atteignant ma huitième décennie, il me paraît personnellement assez urgent de fixer, autant que possible, les réflexions politiques auxquelles je suis peu à peu parvenu.
Origines de ce texte
En 1989, à partir de 1989, J’ai commencé à chercher d’où venait ce profond malaise que je ressentais dans l’organisation à laquelle j’avais appartenu pendant plus de vingt ans, et que je venais de quitter, en profond désaccord, une sorte de dégoût, une grande colère mal formulée..
Depuis, je n’ai pas cessé de chercher.
Le passage dans le Comité fondé par Stéphane Just m’a été utile, bien qu’il m’ait aussi pas mal freiné. Mais je ne pouvais faire autrement que passer par cette expérience. Au moins, le Comité, tant que Just fut vivant, fut honnête dans sa pratique et dans son fonctionnement interne. On pouvait discuter, réfléchir.
Mais il n’était viable que par la présence de Just.
Par sa tendance sectaire, Just se plaisait à nous répéter qu’il fallait nous « cadenasser théoriquement à triple tour » pour résister aux pressions extérieures. Il ne faisait que prolonger ainsi des tendances chez lui anciennes.
Le Comité explosa dès sa mort, en 1997. Explosion logique quand on y réfléchit : le sectarisme est, dans le meilleur des cas, un couvercle qui retient et accumule les vapeurs, avant de sauter face aux développements de la situation générale auxquels il ne peut s’adapter. Mais Just avait également eu le temps et le grand mérite de tourner sa petite organisation vers l’analyse de la nouvelle période historique ouverte avec la fin de l’URSS et la chute de la bureaucratie stalinienne. C’est à ma connaissance, encore aujourd’hui, le seul groupe politique se réclamant du trotskysme qui ait été capable d’analyser un changement de situation générale aussi radical.
Pendant plusieurs années, les explosions inter-militantes se succédèrent. Seul, je pense, le petit groupe où j’avais des responsabilités de direction tenta de réfléchir aux causes de cette explosion, et de recoller ainsi les morceaux sains. Ce fut en vain.
Devant cet échec, j’ai mis fin à mon militantisme politique en 2005: j’allais réellement en crever, et pour rien.
Depuis je n’ai cessé de chercher les racines de nos difficultés et de nos erreurs. Mais contradictoirement, car à la fois dans une solitude qui me convenait assez après toutes ces vaines et épuisantes agitations, et ce malgré les graves inconvénients qui en résultent forcément: ce n’est pas le genre d’activité à quoi la solitude convient.
J’ai cependant durant des années souvent cherché à discuter avec mes anciens camarades, qui m’ont en retour traité par le mépris et le silence.
En 2013-2014, je me suis décidé à tenter d’écrire un bilan aussi complet que possible de mon expérience politique dans l’OCI. J’ai mené à bien cette opération, qui donna fin 2016 un travail important publié sur le net, Ce que je sais de ce que fut l’OCI.
Comme j’aurais dû m’y attendre, l’objectif de ce travail n’a pas été atteint -rouvrir une discussion la plus large possible avec mes anciens camarades, surtout ceux toujours en activité-. Néanmoins il me permit de prendre langue avec des personnes intéressantes, dont un ancien militant vargiste, Raymond Clavier, avec qui j’ai entamé dès 2017 une discussion approfondie. Celle-ci n’a pas cessé depuis.
L’objectif de ce travail n’a lui-même été atteint qu’en partie : de nombreux points qui y étaient évoqués nécessitaient un sérieux approfondissmement. Les plus importants étant
1/ la nature de l’OCI elle-même, et, par-delà l’OCI,
2/ la nature des difficultés insurmontées de la IVème Internationale et des causes de sa mort.
3/ l’analyse de la situation mondiale actuelle, et dans ce cadre
4/ la situation de la classe ouvrière.
(Ils ne sont abordés que très partiellement ici, bien que j’aie tenté de tous les travailler. Je ne veux pas écrire un texte trop lourd, je veux m’en tenir à la seule question du trotskysme).
Par et avec Raymond, j’ai pu travailler assez sérieusement « l’affaire Varga », ses racines, et ses suites.
Elle m’a permis avant tout de ne pas rester dans l’événementiel.
Grâce à cette porte, j’ai pu entrer dans l’histoire de la IVème Internationale (ou de ce qui en a tenu lieu plutôt), et dans les questions politiques majeures qu’elle implique. J’aborderai cette question plus loin.
D’autres discussions eurent lieu, notamment avec Jean-Jacques Marie et des camarades du comité de rédaction de sa publication, les Cahiers du Mouvement ouvrier. Cela dura quelques années, avec des camaraderies et amitiés solides et des désaccords parfois aussi solides.
C’est il y a un peu plus de deux ans et demi que j’ai proposé à Raymond Clavier d’écrire avec lui son autobiographie politique. Il me semblait très dommageable que le courant vargiste n’ait laissé aucun bilan, et je doute que les archives de Varga, connaissant mieux à présent le personnage, puissent en tenir lieu.
Avec Raymond, nous avons entrepris ce difficile travail. Ses difficultés de santé (provenant de sa situation d’ouvrier amianté de la ville de Montpellier) n’empêchent pas Raymond de continuer à mener un travail de fond sur des questions peu ou mal traitées de notre histoire.
Cependant, au bout de deux années de ce travail en commun, j’y ai renoncé. C’était il y a six mois: je constatais que nous n’avancions plus, à cause de différences d’approche grandissantes. Non pas que nos perceptions politiques soient en conflit le moins du monde -notre accord est profond dans ce domaine- mais Raymond transformait de plus en plus sa recherche en travaux d’une grande exigence sur des aspects de l’orientation passée de l’OCI et de sa construction. Il délaissait la période de son activité comme militant vargiste, point de départ et premier objectif de mon projet. Nous perdions donc de vue (à mon sens) l’objectif de départ et surtout l’espoir de terminer jamais notre entreprise.
De plus, et peut-être surtout, je fatigue et je vieillis.
Pourtant, nous continuons à discuter régulièrement, souvent, et profondément. Ce que « découvre » Raymond Clavier, par ses recherches précises et acharnées nourrit énormément ma propre réflexion et les conclusions auxquelles, de mon côté, je parviens. Nous sommes fondamentalement, très solidement, d’accord, et bien souvent, nous nous complétons. C’est pourquoi je peux affirmer que ce texte, bien qu’il soit de ma main, est en réalité le fruit d’un travail commun de Raymond Clavier et de moi-même.
Les conclusions à laquelle l’un comme l’autre sommes parvenus concernant la IVème Internationale, la nature de l’OCI (et d’autres organisations se réclamant du trotskysme), l’échec des révolutions prolétariennes au XXème siècle, les transformations, affaiblissements, voire quasi-disparitions de la classe ouvrière (dans sa définition classique dans des pays comme la France), me paraissent de nature à devoir être écrites: parce que je n’ai pas connaissance que certaines d’entre elles aient été jusqu’ici formulées, du moins en France et en Grande-Bretagne. Dans ces deux pays se développèrent des organisations s’affirmant trotskystes, l’O.C.I. et la S.L.L., qui jouèrent toutes deux, et souvent en rivalité, un rôle prépondérant parmi les autres dans le monde. Du moins , en ce qui concerne la moitié de ce qui se revendiquait de la IVème Internationale.
Il ne sera pas question ici, par méconnaissance surtout, des organisations regroupées durant quelques décennies derrière le « Secrétariat Unifié » et que nous autres appelions -bien faussement- « pablistes ».
La question majeure pour moi demeure la transmission. Qu’est-ce que la jeunesse (la partie combative de la jeunesse) peut tirer de ces expériences pour son nécessaire combat? Je n’en sais rien. Mais nécessairement, d’une manière ou d’une autre, à un moment ou un autre, ces questions se poseront.
Je ne me considère pourtant pas spécialement en mission ni porteur de révélations fantastiques. Mais ces positions, ces analyses, doivent au moins être versées au dossier, quand bien même on ignore qui pourra bien ouvrir utilement ce dossier quelque jour.
La situation actuelle, pour moi à bien des égards bien plus difficile encore que celle du monde des années 30 du siècle dernier (celles qui furent marquées par la montée du nazisme et du fascisme en Europe et précédèrent la seconde guerre mondiale), ne semble pas se prêter pour l’heure à des retours en arrière de cet ordre: ce dont il est question ici peut apparaître comme définitivement mort. La chute de l’URSS et de la bureaucratie stalinienne a ouvert sur une autre période historique. Les générations actuelles peuvent considérer ce qui s’est passé auparavant comme totalement étrangères à leurs préoccupations.
Mais ce n’est qu’une apparence. Comme se plaisait à le répéter le camarade à qui je dois ma première formation, Claude Chisserey, « qui n’a pas de passé n’a pas d’avenir ».
Dans ce texte, je ne pourrai faire mieux qu’esquisser à grands traits les points essentiels que mon camarade Raymond Clavier et moi avons peu à peu dégagés. Poursuivre ce travail nécessite une recherche approfondie dans des domaines qui, à mon avis, ont été jusqu’ici très peu, sinon pas du tout, explorés.
Les insuffisances de ce texte se marqueront d’abord, également, par son caractère éminemment « français ». Néanmoins, j’ai ressenti la nécessité urgente de l’écrire: je ne suis pas assuré de pouvoir attendre plus longtemps pour mener moi-même ce travail, moins encore pour participer aux combats inévitables qui s’annoncent. L’équilibre même de ce texte se trouve déporté par l’importance que je suis contraint de donner à l’organisation française que je connais, l’OCI. Il se trouve que les problèmes -considérables- qui s’y sont trouvés posés concentrent d’une certaine manière des questions bien plus générales, du fait à la fois de l’importance de cette organisation dans le partie de l’Internationale où elle agissait, et de l’importance politique générale de la situation française à cette époque.
Ce texte ne cherche donc qu’à lancer des pistes jugées essentielles par son auteur. Il faudra d’autres connaissances, d’autres analyses plus poussées, plus compétentes, pour esquisser un tour plus général et donc plus juste des questions qu’il ne fait qu’aborder.
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Jusqu’à quand la IVème Internationale a-t-elle mérité son nom?
Le 9 mai 1951, Natalia Sedova, veuve de Léon Trotsky et restée militante de la IVème Internationale après l’assassinat de son mari, adressait à la direction de la IVème Internationale une lettre de démission. Cette lettre, lorsque je l’ai découverte assez récemment, m’a paru d’une grande importance. J’ignore le retentissement qui lui fut donné dans l’Internationale à l’époque, mais je n’en ai jamais entendu parler durant toutes mes années de militantisme à l’OCI. Il dut être faible, pour ne pas dire minimisé, marginalisé, cela paraît logique.
Les critiques, les désaccords fondamentaux exprimés par Natalia Sedova dans sa lettre portaient essentiellement sur l’évolution de la nature de l’URSS et de la bureaucratie stalinienne. Pour elle, le mouvement trotskyste était resté figé sur les analyses formulées par Trotsky en 1936, alors même que Trotsky exliquait qu’il s’agissait d’une tendance, d’une évolution et non d’une définition.
« Obsédés par des formules vieilles et dépassées, vous continuez à considérer l’État stalinien comme un État ouvrier.
Je ne puis et ne veux vous suivre sur ce point. Depuis le début de la lutte contre la bureaucratie usurpatrice, L. D. Trotski répéta pratiquement chaque année que le régime se déplaçait vers la droite, dans les conditions de retard de la révolution mondiale et de la saisie de toutes les positons politiques en Russie par la bureaucratie. A plusieurs reprises, il souligna que la consolidation du stalinisme en Russie menait à une détérioration des positions économiques, politiques et sociales de la classe ouvrière, et au triomphe d’une aristocratie tyrannique et privilégiée. Si cette tendance continue, dit-il, la révolution s’épuisera et le capitalisme sera restauré. Malheureusement c’est ce qui s’est produit, bien que sous des formes nouvelles et inattendues. Il n’y a guère de pays au monde où les idées et les défenseurs authentiques du socialisme soient pourchassés de façon aussi barbare. Il devrait être clair pour chacun que la révolution a été complètement détruite par le stalinisme, cependant vous continuez à dire que, sous ce régime inouï, la Russie est encore un État ouvrier. Je considère ceci comme un coup porté au socialisme. Le stalinisme et l’État stalinien n’ont absolument rien de commun avec un État ouvrier et avec le socialisme. Ils sont les plus dangereux ennemis du socialisme et de la classe ouvrière. » (1)
Natalia Sedova n’avait pas attendu plus longtemps : c’est seulement quelques mois plus tôt, en mars 1951, que Pablo, dirigeant de la IVème Internationale, avait publié ses « Thèses » dans lesquelles il expliquait que le monde était partagé en deux camps, et que celui des adversaires de l’impérialisme était (malheureusement, mais il fallait se faire une raison) dirigé par la bureaucratie stalinienne.
Pour Pablo, l’installation de la bureaucratie à la tête des Etats des pays de l’Est européen après la guerre représentait une extension des territoires « libérés » de la domination impérialiste, donc s’inscrivait comme une suite, une extension positive des conquêtes de la Révolution russe de 1917. En conséquence, Pablo ne voyait plus vraiment d’utilité au maintien d’une véritable IVème Internationale et préconisait l’entrée des militants trotskystes dans les Partis communistes: il fallait se préparer à la 3ème guerre mondiale, pour lui imminente, et pour cela choisir son camp, un camp dirigé et dominé -il fallait bien s’y soumettre- par la puissance de la bureaucratie stalinienne.
La vive opposition face à ces thèses dans les rangs de l’Internationale, dans laquelle la majorité du PCI français occupa une part très active, ne répliqua pourtant jamais par des analyses théoriques de fond à cette monstruosité. Pour l’essentiel, elle n’en exprima qu’une argumentation pratique : il était impossible en effet à des militants ouvriers trotskystes de se faire admettre dans des organisations dont ils combattaient pratiquement les orientations et la pratique sur le terrain du combat de classe. Toute une intervention précieuse, toute l’intervention ouvrière péniblement mise en place, serait réduite à néant. Cette opposition n’utilisa pas, à ma connaissance, la lettre de Natalia Sedova.
Dans le même temps cependant, opposants et partisans des thèses de Pablo se retrouvaient pour l’essentiel pour soutenir le régime stalinien dissident de Tito en Yougoslavie, allant jusqu’à y voir un passage d’une partie de la bureaucratie vers la révolution, et passant sans les voir devant les camps de concentration que le toujours stalinien -quoique dissident- Tito réservait à ses opposants.
C’est donc essentiellement en s’appuyant sur cette argumentation pratique que se fit la scission du début des années 50 (1952-1953).
Autrement dit, la question de fond de la nature et de l’évolution de l’URSS et de la bureaucratie stalinienne ne fut à cette époque jamais abordée. Quand on ne creuse totalement pas un abscès politique, il continue de se développer.
En France (je ne parle que de ce que je connais), il fallut attendre 1965 et l’ouvrage de Stéphane Just Défense du Troskysme pour voir enfin une tentative d’aborder ces questions sous l’angle théorique. Mais cette tentative fut insuffisante, incomplète. Just avait fait de son travail surtout un outil de combat contre la majorité de la IVème Internationale, dont la scission avait été consommée dès le début des années 50. Mais il ne tira pas de conclusions sur le fond des questions centrales de l’URSS et de la bureaucratie stalinienne. La confusion demeura et se figea. Elle s’amplifia.
La preuve éclatante en est que, dans l’OCI, régnait l’opinion selon laquelle l’URSS demeurait la patrie de la révolution d’octobre. Durant mes années de militantisme, j’entendis régulièrement dans les meetings, comme mes camarades, Pierre Lambert marteler une fausse citation de Trotsky prétendument tirée de La Révolution trahie, selon laquelle « Les rapports d’Octobre vivent dans la conscience des masses ».
Balazs Nagy, alias Varga, quand il était membre de la direction de l’OCI, écrivait également que les premiers éléments à retenir de la situation de l’URSS étaient les manifestations concrètes des conquêtes sociales de la révolution russe maintenues. Fondamentalement, l’URSS demeurait « la patrie du socialisme ».
La direction de l’OCI insistait au contraire sur les fissures et les menaces de fracture -bien réelles- qui apparaissaient depuis la mort de Staline dans l’appareil. Les révolutions ouvrières de Berlin-Est (1953), de Hongrie (1956), les profonds mouvements en Pologne (1956, 1965, 1971, aboutissant à la grande grève des chantiers navals de Gdansk en 1980…), en Tchécoslovaquie (1968), montraient la fragilité croissante de cet édifice monstrueux, sous la pression des masses prolétariennes (et sous celle de l’impérialisme). Mais, en ne mettant l’accent qu’uniquement sur ces aspects positifs et encouragants, elle passait sous silence le substrat essentiel: l’appareil stalinien régnait en maître sur la classe ouvrière et, en dépit de ses défectuosités, des résistances, continuait de lui imposer son étouffante domination. Dans la partie du monde dominée par l’impérialisme, et soutenu en cela par l’impérialisme, il jouissait toujours du statut de principal adversaire du Capital. Tandis qu’en URSS elle-même, coeur du réacteur, l’expression des résistances ouvrières était réduite à bien peu de choses.
Autrement dit, sur le terrain de l’analyse théorique concernant l’évolution de l’URSS et de la bureaucratie stalinienne, l’analyse ne demeurait-elle pas fondamentalement la même que celle qui avait conduit Pablo à formuler des thèses conduisant à la disparition pure et simple de l’Internationale, ses militants se fondant dans les PC staliniens?
Néanmoins, sur le terrain pratique du militantisme quotidien, les militants trotskystes dont je fus affrontaient quotidiennement la politique stalinienne et la combattaient vaillamment. Mais ils avaient pour ainsi dire une main dans le dos. On verra un peu plus loin jusqu’à quel point cette erreur d’analyse eut des conséquences sur l’orientation générale.
L’analyse sous-jacente dans les critiques radicales de Natalia Trotsky partait du constat suivant : Dans le cours des années 30 et après, sans discontinuer, en permanence, la bureaucratie stalinienne s’était acharnée à décapiter la classe ouvrière d’URSS, à liquider physiquement -à exterminer- ses éléments les plus conscients, à nettoyer par le vide la conscience ouvrière; et elle était parvenue à ses fins, la concrétisation politique de cette extermination fut l’assassinat de Léon Trotsky au début de la guerre. C’est ainsi que Staline fut considéré comme un artisan glorieux de la victoire sur Hitler, lui qui avant la guerre avait signé avec lui un pacte criminel, lui qui avait décapité avant la guerre l’armée de l’URSS, lui qui avait interdit à ses troupes en Juillet 1941, lorsqu »Hitler lança son offensive contre l’URSS -appelée Opération Barbarossa- de réagir…, bref lui qui avait tant fait pour accepter et même préparer la défaite de l’URSS face à l’Allemagne nazie.
Les conséquences de cet assassinat sur la jeune et très fragile IVème Internationale furent décisives. La première fut que l’orientation générale que Trotsky avait dégagée très peu de temps avant sa mort sur la conduite à tenir par le mouvement trotskyste face à la guerre impérialiste (orientation appelée par le SWP américain « Politique militaire prolétarienne ») ne fut en rien suivie par l’Internationale, à l’exception sans doute de la Grèce (où l’organistion trotsksyte fut exterminée). Au sortir de la guerre, la IVème Internationale apparaissait toujours dans un profond isolement. Elle n’avait notamment tissé aucun contact avec la fraction la plus combative de la jeunesse ouvrière, engagée dans la résistance, à laquelle les militants trotskystes, à quelques exceptions près, ne participèrent pas.
Il me semble que l’orientation préconisée par Trotsky aurait permis, avec de grandes difficultés dues à la férocité stalinienne, de tisser des liens plus solides avec un partie de la classe ouvrière.
L’absence de caractérisation théorique et politique de l’évolution de l’URSS et de la bureaucratie stalinienne empêcha qu’une véritable discussion positive puisse être engagée entre les rangs éclatés de la IVème Internationale pour rechercher leur réunification sur des bases plus solides. Elle fit en sorte au contraire qu’une opposition irréductible soit dressée entre les deux côtés de la scission, affaiblissant d’autant les possibilités de sa construction. Les trotskystes avaient-ils pris garde à ce que pourtant Trosky écrivait dès 1936 dans La Révolution Trahie? :
« L’Etat ‘appartient’ en quelque sorte à la bureaucratie. Si ces rapports, encore tout-à-fait récents, se stabilisaient, se légalisaient, devenaient normaux sans résistance ou contre la résistance des travailleurs, ils finiraient par la liquidation complète des conquêtes de la révolution prolétarienne. «
Cette absence de caractérisation eut cependant des conséquences encore plus considérables.
De la même façon que la direction de l’OCI (et avec elle les organisations internationales qui étaient sous son influence) martelait que « les rapports d’Octobre vivent dans la conscience des masses » (quand Trosky écrivait en réalité : « La révolution sociale trahie par le parti gouvernant vit encore dans les rapports de propriété et la conscience des travailleurs »), elle entourait toutes ses analyses internationales dans la formule « L’unité mondiale de la lutte des classes ». Or la victoire remportée par le stalinisme sur la classe ouvrière avait abouti à un résultat d’ampleur mondiale: fracturer en deux cette « unité mondiale » existant auparavant. Les mouvements, les tentatives considérables menées par des masses ouvrières dans les pays de l’Est (l’URSS, élément central, demeurant le pays où elle s’exprimait le moins, où aucun mouvement de ce type ne put éclore), se déroulaient dans une situation générale où la fracture de la conscience ouvrière mondiale continuait malgré tout à prédominer.
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Une grande victoire du stalinisme :
la fracture décisive dans « l’unité mondiale de la lutte des classes »,
dans la conscience ouvrière
Une de conséquences majeures de la destruction de la conscience de la classe ouvrière d’URSS par la bureaucratie stalinienne disparaissait dans cette formule répétée et martelée par la direction de l’OCI: c’est la fracture décisive de cette prétendue « unité mondiale ». Cette fracture constituait pour le prolétariat du monde entier une défaite et un obstacle majeurs. D’autant plus essentiels que le mouvement trotskyste n’en eut pas conscience, n’ayant tiré aucune conclusion, notamment de la lettre de démission de Natalia Sedova, de l’évolution monstrueuse de la bureaucratie dominant l’URSS.
Majeur, mais pas irréparable, mais il aurait fallu pour la réparer, justement, une Quatrième Internationale digne de ce nom.
La bureaucratie stalinienne de l’URSS était parvenue à dresser un mur presque infranchissable (matérialisé au début des années 60 par la construction du « Mur de Berlin ») entre les prolétariats des pays de l’Est dont elle avait pris le contrôle après la guerre (avec l’onction de l’impérialisme américain et des autres à sa suite) et ceux des pays restés sous domination capitaliste,. Elle avait (presque) totalement muselé les prolétariats sur lesquels elles régnait, en interdisant férocement les libertés démocratiques élémentaires. En Allemagne de l’Est, la police politique, la STASI, représentait jusqu’à près de 10% de la population adulte!
Littéralement, la bureaucratie avait coupé le monde en deux. Mais il ne s’agissait pas de deux camps à la Pablo, il s’agissait bien plutôt de deux façons d’exploiter et d’opprimer la classe ouvrière. Celle de la bureaucratie était, de façon générale, encore plus brutale et générale que l’autre: à la fois par l’interdiction des libertés élémentaires, et par l’isolement physique auquel la « partition » du monde par la volonté conjointe de l’impérialisme et du stalinisme était parvenu.
Un exemple suffit à l’éclairer : quand dans les années 70 l’OCI se mit à avancer des mots d’ordre gouvernementaux du type « gouvernement PCF-PS sans ministre bourgeois », il était devenu parfaitement impossible, impensable même, aux ouvriers des pays de l’Est de comprendre que des trotskystes puissent vouloir placer au pouvoir les représentants de leurs propres oppresseurs et assassins.
Mais, inversement, de leur côté, de ce côté de la fracture, il était très difficile aux prolétariats des pays capitalistes, maintenus dans l’ignorance de la réalité de leur classe sous domination bureaucratique, de dénier aux partis communistes de leur pays le titre de combattants contre leurs gouvernements bourgeois respectifs.
Seule la politique des trotskystes, convenablement orientée, pouvait, aurait pu en réalité faire connaître et comprendre à la classe ouvrière la réalité de cette situation, et réduire la fracture.
Mais, concomitamment, les militants trotskystes dont je fus, entravés par l’analyse fausse dont la direction les abreuvait, ne pouvaient tenir réellement compte de la contradiction dans laquelle la classe ouvrière dans laquelle ils intervenaient se trouvait vis-à-vis du stalinisme.
De la même façon que l’absence d’analyse politique et théorique avait dressé entre les partis scissionnées du trotskysme une barrière interdisant toute réelle discussion, de la même façon cette erreur d’appréciation coupait les militants trotskytes dans leur intervention de toute réelle possibilité de trouver un passage permettant une discussion saine, constructive, avec les membres des PC et ceux subissant leur influence, une véritable politique de front unique ouvrier. Certes le mot d’ordre de Front unique ouvrier fut très souvent mis en avant, mais sa réalisation ne pouvait qu’être entravée par cette conception de fond.
Sans nul doute ce que l’OCI appela en 1972 « l’affaire Varga » trouvait ses racines dans cette incompréhension profonde. La discussion entre les deux positions fut impossible -celle de l’OCI cherchant à maintenir Varga et les militants des pays de l’Est dans son propre cadre, et celle de Varga cherchant à construire une organisation indépendante de militants des pays de l’Est-.
Un bref rappel : Balazs Nagy, dit Varga, militant hongrois, avait participé à la révolution hongroise de 1956. Gagné au trotskysme (d’abord par l’historien trotskyste Pierre Broué), au début des années 60, il était vite devenu l’un des dirigeants de l’OCI, particulièrement chargé des pays de l’Est. Un petit groupe de militants de ces pays (Hongrie, Yougoslavie, Pologne, Tchécoslovaquie) exilés en France se rassemblait autour de lui. Au début de 1972, Varga commença à exprimer des divergences avec la direction-Lambert, à partir des relations internationales avec l’organisation-« soeur » anglaise, la SLL. Mais sur le fond, la volonté de Vraga était de parvenir à constituer une organisation spécifique et indépendante des militants des pays de l’Est, jusqu’alors membres à part entière de l’OCI. Il n’y eut pas de véritable débat, mais plutôt rapidement, au fil des mois un affrontement, sans que l’une ou l’autre partie, à mon avis, ne parvienne à exprimer le fond du problème.
Au printemps 1973, la direction de l’OCI entama une campagne de calomnies contre Varga et ses camarades, accusant sans aucune preuve Varga d’être une sorte d’agent »triple », un espion à la solde à la fois de la CIA américaine et du KGB russe. C »étaient des pratiques ressemblant étrangement aux méthodes staliniennes « classiques » que nous connaissions bien et dénoncions avec force. A la suite de quoi, une intense répression menée par les hommes de main de l’OCI, baptisés « service d’ordre », pourchassa les camarades de Varga de la manière la plus violente et la plus acharnée qui soit, et ce durant plusieurs années. L’organisation de Varga n’y survécut que peu d’années.
En réalité, ni du côté de l’OCI ni de celui de Varga l’absence de cette analyse de la nature de l’URSS et de la bureaucratie stalinienne de Moscou ne permit de rechercher les racines des divergences et de les résoudre.
Varga chercha toujours une impossible « fraction Reiss » dans la bureaucratie stalinienne, c’est-à-dire une aile de la bureaucratie restée attachée aux principes et aux conquêtes de la révolution d’Octobre. Il la chercha jusqu’à la fin des années 80, lorsque la bureaucratie s’effondra en Hongrie…
Quant à la direction de l’OCI, elle s’était purement et simplement débarrassée de cet encombrant et insoluble problème de la façon la plus brutale et la plus lâche possible. Elle en avait « convaincu », armée de sa seule autorité politique, l’ensemble des organisations de son regroupement international. La polémique destructrice entre ces deux positions conduisit donc à une expulsion brutale et, de la part de l’OCI, à une grande violence contre les militants « vargistes » qui ressemblait beaucoup -aux morts près- aux pratiques staliniennes, attaques physiques systématiques, calomnies et dénonciations publiques comprises. Et, surtout, elle aboutit à la destruction presque totale du fragile et précieux travail d’implantation entrepris dans les pays de l’Est sous la direction de Varga -et également de Pierre Broué, qui s’était désolidarisé de son camarade-.
Cette caractérisation de « pratiques staliniennes » ne cherche pas à être polémique. Elle est, à mon sens, une indication importante de ce pourquoi l’OCI ne pouvait pas être une organisation authentiquement trotskyste. Dans une IVème Internationale digne de ce nom, de telles pratiques auraient mérité condamnation et rejet définitifs.
Il y en eut naturellement d’autres.
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Questions de direction et d’organisation
En effet, la manière dont fonctionnaient les organisations « trotskystes », au moins celles « combattant pour la reconstruction de la IVème Internationale » que je connais (France et Grande-Bretagne surtout), tournait absolument le dos à des méthodes de démocratie interne.
Comment ces organisations, non fondées sur le principe de la démocratie ouvrière et de la liberté de discussion, pouvaient-elles être assimilées à des organisations réellement trotskystes?
Une sorte de « caudillisme » était la règle, c’est-à-dire la direction réelle, indiscutée, d’un seul « chef ».
En France, en Grande-Bretagne, où se construisaient des organisations relativement importantes, Pierre Lambert et Gerry Healy régnaient en maîtres absolus et incontestés dans des organisations où la liberté de discussion, d’organisation interne (tendances et fractions) était largement entravée, pour ne pas dire empêchée. Dans l’OCI, il fut impossible de créer des tendances, et moins encore des fractions. Le régime des exclusions fracassantes, des procès fabriqués, en particulier de membres éminents de la direction ponctua les décennies de son existence. Il en fut de même quand elle se proclama (faussement) PCI, à partir de fin 1981, et seulement pour quelques années, avant de se dissoudre dans un « Mouvement pour un parti des travailleurs ». Une preuve flagrante de cette profonde absence de démocratie interne dans l’O.C.I. est la présence au Bureau politique d’Alexandre Hébert, durant de nombreuses années (2). Les militants l’ignoraient, alors que le bureau politique ne devait -ne pouvait statutairement- être que l’émanation du comité central, lui-même élu régulièrement à la fin de chaque congrès. Durant des années, la véritable direction de l’OCI fut assurée par le tandem Lambert-Hébert, Stéphane Just servant de théoricien faire-valoir de la pureté politique de la direction.
Ce régime « caudilliste » n’était pas qu’un simple problème de fonctionnement, déjà pourtant fondamental.
- Il permettait au dirigeant qui l’imposait d’avoir les mains totalement libres pour mener sa propre politque sans en rendre compte à son organisation. Cette politique, secrètement différente, opposée, contradictoire avec le combat militant quotidien, finissait par devenir naturellement, insidieusement, celle de l’organisation, sans jamais de réelle discussion. Dans l’OCI, elle permit au dirigeant Pierre Lambert de passer des accords avec des appareils syndicaux et politiques (FEN, FO, PS durant quelques années), de se lier à une branche de la Franc-Maçonnerie…
Cela préparait ainsi la destruction de l’organisation qu’il avait pourtant grandement contribué à construire, sur une orientation de compromission avec des appareils syndicaux.
C’est ainsi qu’en 1984, lorsque fut fondé le Mouvement Pour un Parti des Travailleurs (MPPT), Informations Ouvrières, le journal du PCI fut littéralement offert au MPPT. Sans aucune discussion (alors que cela aurait pour le moins mérité la réunion d’un congrès extraordinaire). Le PCI se retrouvait sans expression : il se sabordait.
- Il permit à Pierre Lambert de fonder une organisation interne de permanents (choisis exclusivement par lui) qui, au fil des années, prit la majorité dans les organes de « direction » de l’organisation : bureau politique et comité central. Les permanents eux-mêmes n’avaient pas à rendre compte de leur activité devant les congrès annuels de l’organisation, sensés pourtant en représenter, le temps de leur réunion, la direction.
- Enfin, elle permit à Lambert et à ceux qu’il voulait corrompre de puiser largement, en secret, sans aucun contrôle, dans les caisses de l’organisation pour des « besoins » personnels. A la corruption politique s’ajoutait naturellement la corruption personnelle…
De telles pratiques posent naturellement un autre question: comment il a pu se faire que la grande majorité des militants aient accepté cet état de fait, dont ils ignoraient d’ailleurs les aboutissants?
Durant tout le temps de son existence, l’OCI sélectionna et écrèma, élimina ceux de ses militants qui refusaient de se plier à ce mode de fonctionnement. La sélection d’un cercle rapproché de permanents, parmi les cadres les plus capables mais encore mal débourrés de leur inexpérience et de leur jeunesse, permit à Lambert de dresser entre lui et les militants une sorte de mur politique à l’abri duquel il pouvait opérer librement. Restés « libres », au lieu de ne rendre de comptes qu’à leur « chef » et de servir sa politique, ces militants auraient pu sans cela former une opposition réelle à la direction-Lambert. Je pense en particulier aux dirigeants jeunes de 1968, qui avaient vécu durement l’opposition à leur volonté de partager l’insurrection révolutionnaire étudiante jusqu’au bout, et qui avaient accepté cependant de se taire. Les Chisserey, Berg, de Bresson, auraient eu la capacité de former une opposition conséquente, et d’entraîner avec eux la majorité des militants, composée de jeunes, ainsi que des cadres dirigeants adultes, pour modifier profondément la direction de l’OCI…
La soumission est une question qui demeure présente et non résolue, y compris dans des organisations qui se veulent révolutionnaires, fondées sur l’expression la plus grande de la liberté de conscience: penser par soi-même, se forger sa propre opinion, ne pas accepter d’autorité sans la comprendre.
Ainsi, par ce régime perpétué de sélection, d’exclusions, de départs volontaires ou suscités, par ces « crises » montées de toutes pièces comme celles qui conduisirent à l’exclusion de dirigeants aussi influents alors que Boris Fraenkel (1966), Charles Berg (1979), que Stéphane Just (1984) et plus tard Pierre Broué…, un Lambert put asseoir son pouvoir absolu sur l’organisation, désormais « domptée » et prête à tout accepter sans discussion réelle.
Aux racines des probèmes de direction?
Une autre question, qui peut expliquer en partie celui qui vient d’être exposé, plus profond et plus ancien, se trouve posée (cette question a été révélée et travaillée par Raymond Clavier, c’est de ses conclusions que je me sers ici): celle de la direction de la IVème Internationale.
Après la mort de Trotsky, la direction de la IVème Internationale, déjà décapitée, se trouva prise dans le tourbillon la guerre impérialiste mondiale. Très peu nombreux et formés, les dirigeants et militants trotskystes se trouvèrent dispersés, avec des possibilités de liaison très difficiles. Mais ce sont les conditions pourtant dans lesquelles dut se construire la toute jeune et fragile nouvelle Internationale proclamée en 1938. En 1944, vers la fin de la guerre, quand se réunit dans la région parisienne une « Conférence européenne » de quelques dirigeants, la composition de ceux-ci fait apparaître l’influence prépondérante d’anciens « moliniéristes » (dont faisaient partie Pierre Lambert, Pierre Frank, Rodolphe Prajet), un courant que Trotsky avait d’abord rejeté de la composition et de l’adhésion à la IVème Internationale, et d’aventuriers courageux mais parfois fantasques. Pablo, lui, avait participé à la fondation de la IVème Internationale en 1938.
Une des caractéristiques du courant moliniériste n’était-elle pas la volonté, non pas de construire de réelles organisations trotskystes délimitées par le Programme de Transition, mais des formes d’organisation « larges » dans lesquelles les questions de programme politique étaient passées au second plan?
Cette question récurrente s’est retrouvée par la suite ressortir régulièrement notamment dans l’OCI. Dès 1965, la question principielle d’une Ligue Ouvrière Révolutionnaire présentée comme une alternative à la construction directe d’un parti trotskyste, était posée. En 1984, ne peut-on dire que la construction du MPPT, se substituant littéralement à celle du PCI (qui pourtant venait d’être prolamé seulement moins de trois ans plus tôt, et au prix de quelles pressions sur les militants), ne représentait pas une application même déformée, de cette L.O.R.? Depuis cette date, et bien qu’en 1993 une IVème Internationale de pacotille ait été reproclamée, il n’a plus été question en France de construction d’un parti trotskyste, même après l’effondrement du stalinisme, même avec la dérive décisive de la social-démocratie vers la bourgeoisie, son abandon total de toute référence ouvrière, c’est à dire même alors qu’il pouvait bien sembler que le terrain organisationnel était (enfin) dégagé pour une telle construction?
Cela semble si vrai que lorsque le stalinisme commença à s’effondrer, dans les dernières années 80, les rares exemples de situations où des militants se réclamant du trotskysme purent se présenter dans des pays de l’Est montrent que, dans une fraction importante du prolétariat, le nom de Trotsky avait gardé une extraordinaire vitalité. Des groupes, même de faible nombre, se réclamant du trotskysme, et armés d’une orientation correspondante, auraient sans nul doute rencontré une audience et pu construire une influence pour le moins non négligeables.
Mais l' »affaire Varga » avait déjà brisé les faibles bases d’un travail patient et difficile commencé dans certains pays de l’Est. L’orientation politique des directions se réclamant du trotskysme fit le reste et anéantit toute possibilité réelle de construction et d’intervention, alors que les circonstances pouvaient apparaître comme éminemment favorables.
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La question essentielle de la jeunesse
Bien entendu, l’ensemble de ces traits ne pouvait que retentir fortement sur l’orientation politique. Mai 1968 en France en fut à la fois un exemple et un tournant, révélateur de la réalité cachée de l’orientation de la direction de l’OCI, de plus en plus concentrée entre les mains d’un seul, Pierre Lambert.
Ici aussi, ce sont avant tout les recherches très poussées de Raymond Clavier qui permettent de dégager pleinement la nature de la dérive de l’orientation politique de l’OCI. Je tente de les résumer à grands traits, bien qu’il faille mentionner certains faits.
La direction de l’OCI étouffa totalement toute réelle discussion au sein de l’organisation, et d’abord dans sa jeunesse, en particulier au sujet de ce qui s’est passé la nuit du 10 mai 1968. Cette nuit fut le sommet de plusieurs journées d’affrontements très sévères entre des dizaines de milliers d’étudiants et les forces de répression de l’Etat. Elle consista en un véritable affrontement insurrectionnel, révolutionnaire, d’une masse de la jeunesse étudiante. Cependant, s’opposant à la volonté des dirigeants de l’organisation de jeunesse (la FER – Révoltes), la direction de l’OCI fit déserter les barricades par ses jeunes militants, abandonnant du même coup le terrain à d’autres courants politiques. De ce fait, la Fédération des Etudiants Révolutionnaires perdait l’exceptionnelle position de co-direction qu’elle occupait depuis les premiers jours. Exceptionnelle en ceci que, pour la première fois en France, des militants se réclamant du trotskysme pouvaient jouer dans un affrontement central contre l’Etat bourgeois un rôle dirigeant. L’organisation perdit là une occasion rare de se construire, dans le moment même du combat, et d’apparaître face au stalinisme et aux autres courants politiques comme une force déterminante.
Voilà ce qu’empêcha ensuite de discuter la direction de l’OCI. Et pour cause: un des moments-clés où aurait pu apparaître au grand jour la coupure décisive entre l’OCI « adulte » et l’organisation de jeunesse relativement indépendante construite à partir des groupes Révoltes et du C.L.E.R. ( Comité de Liaison des Etudiants Révolutionnaires) -devenu F.E.R.- fut cette nuit du 10 mai. Un moment-clé aussi où les problèmes de direction de l’OCI auraient pu connaître un départ de résolution.
Par la suite, l’OCI présenta toujours Mai 1968 comme « la grève générale », une grève générale dont l’objectif aurait été de « faire reculer le gouvernement » sur un certain nombre de revendications ouvrières. Une réduction donc considérable , qualitative, qui ramenait au mouvement qui pouvait étendre l’affrontement révolutionnaire à l’ensemble de la classe ouvrière à une simple manifestation revendicative « pour faire reculer » le gouvernement. De ce fait, elle rendait compatible le sens profond de Mai 68 avec la politique des appareils syndicaux et les partis ouvriers « traditionnels ».
En réalité mai 1968 fut avant tout un début d’insurrection révolutionnaire de la jeunesse étudiante, dont l’objectif était l’affrontement direct avec l’appareil d’Etat pour faire tomber le gouvernement de Gaulle et sa Vème République. Un des mots d’ordre lancés par la Fédération des Etudiants Révolutionnaires (F.E.R.), qui avait pris la place de CLER quelques semaines auparavant, était particulièrement éclairant : »Tout es possible! A bas de Gaulle! ».
La direction de l’OCI s’ingénia donc par la suite à effacer toute trace trop visible de cette insurrection. En particulier, elle nia que la manitestation ouvrière gigantesque du 13 mai, qui fut suivie de la grève générale qui débuta le 14 mai, était le produit, la conséquence directe de la nuit du 10.
La preuve la plus éclatante : Lambert, dirigeant de l’OCI, ne s’exprima publiquement (le 27 mai, au Meeting du stade Charléty, alors même que les ouvriers de Renault avaient massivement exprimé leur refus des accords passés entre gouvernement et appareils, dits accords de Grenelle) qu’au nom… de Force Ouvrière.
Ce clivage latent entre la jeunesse organisée autour de l’OCI et l’OCI elle-même fut peu à peu effacé bureaucratiquement. Lambert construisit son appareil de permanents d’abord avec les cadres jeunes extraits de leur organisation. Il l’affaiblissait brusquement d’autant.
Il faut rappeler pourtant que c’est l’organisation de jeunesse qui avait permis à l’OCI son développement relativement considérable à partir de la fin des années 60: il y avait beaucoup plus de jeunes que d’adultes dans l’OCI. Sans la jeunesse, l’OCI serait restée un petit groupe à tendance para-syndicale sans perspective réelle de construction, du type de celui qu’elle connut, très rapide, dans les années 70.
Il était par conséquent nécessaire à la direction de l’OCI, pour se garantir des risques frôlés en mai 68, d’affaiblir et de réduire à peu de choses cette organisation de jeunesse pour elle si dangereuse. Cela fut fait dans le cours des années 70. Cela fut même grandement facilité par la « prise » du syndicat étudiant, l’U.N.E.F., par les militants de l’OCI. Car désormais, l’essentiel de l’activité de militants étudiants allait se porter sur le syndicat étudiant. Pour la direction-Lambert, l’UNEF constituait avant tout un précieux instrument pour ses manoeuvres avec les appareils.
L’Alliance des Jeunes pour le Socialisme, constituée après la grève générale, et qui rassemblait plusieurs milliers de militants, se réduisit peu à peu comme peau de chagrin. En 1986, la quasi-totalité des étudiants de l’OCI -réduits à quelques centaines- quittait ensemble, de façon concertée, organisée, leur organisation pour rejoindre le PS… Le « parti » révolutionnaire perdait son terreau essentiel: la jeunesse. Il ne le reconstitua jamais.
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Eléments de conclusion
L’image, la représentation de la IVème Internationale, qui s’est peu à peu construite pour moi , au fil des années de recherches de réflexion et de discussions, a donc subi des modifications radicales. Les questions posées, auxquelles je n’ai nullement la prétention exorbitante de répondre, sont cependant plus claires, mieux exprimables, donc peut-être plus utiles dans une situation actuelle particulièrement préoccupante, où le prolétariat et sa jeunesse sont privés de direction, d’organisations de masse et de réelle perspective en dehors du sentiment que la bourgeoisie mène l’humanité à la catastrophe de manière accélérée.
La première question est : La IVème Internationale exista-t-elle vraiment après la mort de son initiateur, Léon Trotsky? Bien des indices tendent à prouver que non, sans que cela retire en rien la valeur, le courage, l’acharnement des militants qui se voulaient et s’affirmaient trotskystes, face à la monstrueuse répression stalinienne. Très rapidement, déviations politiques et théoriques conduisirent la IVème Internationale à la fois vers une scisson mondiale, mais dans des orientations respectives qui s’écartaient de plus en plus de la volonté de contruction d’organisations authentiquement révolutionnaires.
Sur l’OCI plus précisément (au moins): l’activité théorique a certainement beaucoup fait défaut dans cette organisation. J’ai tenté de le montrer concernant les carences énormes de l’analyse de l’évolution de la bureaucratie stalinienne dans ses rapports avec le prolétariat. Mais sa pauvreté, son insuffisance sont bien plus étendues: les travaux de Pierre Dardot et Christian Laval depuis plus de vingt ans (parmi lesquels Marx, prénom Karl), montrent de manière extrêmement rigoureuse et développée combien l’analyse de ce qu’il est convenu d’appeler « marxisme » a subi une véritable fossilisation depuis plus d’un siècle. Le mouvement troskyste n’a pas su y consacrer des forces, et s’en est considérablement de ce fait, notamment, affaibli dans son combat pour sa construction contre le stalinisme. (L’OCI a longtemps brocardé l’homosexualité, interdit la psychanalyse à ses militants, pratiqué un machisme exacerbé…).
Les conséquences de ces graves carences ont eu nécessairement des répercussions sur les capacités d’analyser la situation politique d’ensemble, de même que celle des pays où intervenaient des organisations se voulant trotskystes. Ainsi, l’affaiblissement considérable notamment en France de ce qu’il était convenu d’appeler « la classe ouvrière » (dans les critères définis par le marxisme officiel), n’a pas été perçu par ce qui reste des débris de la IVème Internationale. Tel journal, comme Informations Ouvrières, continuait récemment d’affirmer sans vergogne que « la classe ouvrière est intacte ».
Ces conséquences se portent également sur le fonctionnement et l’orientation -problèmes indissolubles- des organisations qui se sont affirmées trotskystes. En France, la direction-Lambert de l’OCI avait constamment mené secrètement (à l’insu de ses militants), une politique orientée vers le trade-unionisme, la collaboration avec des appareils syndicaux, voire parfois politiques, jusqu’à détruire les propres bases de son construction indépendante. Ses avatars actuels poursuivent le même chemin. Dans les années 70, elle forçait le militantisme dans son organisation en utilisant des formules comme « Le trotskysme doit être, cette fois, au rendez-vous de l’histoire ».
Être « au rendez-vous de l’histoire », pour les militants se voulant révolutionnaires que nous étions, c’était rendre possible et effective la victoire de la révolution prolétarienne mondiale, par la construction d’une véritable IVème Internationale. L’analyse de la période politique qu’en faisaient les organisations se disant attachées à sa reconstruction invitait puissamment à s’en convaincre: la conjonction d’une révolution sociale (à l’Ouest) et d’une révolution politique (à l’Est, à commencer par l’URSS) paraissait bien sur le point de se rassembler.
Si rendez-vous il devait y avoir, ce fut, pour n’en rester qu’à la seule France, d’abord celui de mai 1968 (mais il y eut aussi la Bolivie, le Portugal,…). Non seulement l’OCI le manqua, mais par son orientation en opposition avec l’élan révolutionnaire de la jeunesse, elle le sabota.
Si rendez-vous il devait y avoir quelques années plus tard, ce fut au moment de l’effondrement de la bureaucratie du Kremlin. Les « trotskystes » en furent à peu près totalement absents: l' »affaire Varga » avait sapé les bases d’une construction à l’Est, l’orientation politique avait fait le reste.
La révolution prolétarienne, aujourdhui passablement dépenaillée, attend toujours ses prétendants.
Mais la jeunesse prolétarienne, elle, ne peut attendre.
_______________________Pierre Salvaing, le 27 mai 2026
Note
(1) Je reprends des passages essentiels de cette lettre de Natalia Sedova:
« Camarades,
Vous savez fort bien que je n’étais plus d’accord politiquement avec vous depuis 5 ou 6 ans, depuis la fin de la guerre et même plus tôt.«
Je ne sais rien des désaccords mentionnés par Natalia Sedova, mais il apparaît clairement qu’ils se sont manifestés très peu de temps après la disparition de Trotsky. Ce que je sais en revanche, c’est que l’orientation politique de Trotsky, formulée peu avant son assassinat, sur la politique à mettre en oeuvre par l’Internationale dès le déclenchement de la guerre mondiale, n’a pas été appliquée. Cette orientation, que la direction du SWP américain appelé « Politique militaire prolétarienne » préconisait un engagement dans la guerre à partir d’une position d’indépendance de classe constamment recherchée. A l’exception de la Grèce, elle ne fut appliquée dans aucun pays engagé dans la guerre et dans l’occupation nazie.
Natalia Sedova expose ensuite les principales raisons qui font que « nos désaccords ne me permetent plus de rester plus longtemps dans vos rangs« . Elle parle de « nos divergences fondamentales essentielles et non [d]es divergences sur les questions de politique quotidienne qui leur sont reliées ou qui en découlent. »
L’essentiel de ces divergences porte sur la nature du stalinisme et de l’URSS.
« Obsédés par des formules vieilles et dépassées, vous continuez à considérer l’État stalinien comme un État ouvrier.
Je ne puis et ne veux vous suivre sur ce point. Depuis le début de la lutte contre la bureaucratie usurpatrice, L. D. Trotski répéta pratiquement chaque année que le régime se déplaçait vers la droite, dans les conditions de retard de la révolution mondiale et de la saisie de toutes les positons politiques en Russie par la bureaucratie. A plusieurs reprises, il souligna que la consolidation du stalinisme en Russie menait à une détérioration des positions économiques, politiques et sociales de la classe ouvrière, et au triomphe d’une aristocratie tyrannique et privilégiée. Si cette tendance continue, dit-il, la révolution s’épuisera et le capitalisme sera restauré. Malheureusement c’est ce qui s’est produit, bien que sous des formes nouvelles et inattendues. Il n’y a guère de pays au monde où les idées et les défenseurs authentiques du socialisme soient pourchassés de façon aussi barbare. Il devrait être clair pour chacun que la révolution a été complètement détruite par le stalinisme, cependant vous continuez à dire que, sous ce régime inouï, la Russie est encore un État ouvrier. Je considère ceci comme un coup porté au socialisme. Le stalinisme et l’État stalinien n’ont absolument rien de commun avec un État ouvrier et avec le socialisme. Ils sont les plus dangereux ennemis du socialisme et de la classe ouvrière. »
La Lettre de Natalia Sedova poursuit :
« Vous considérez maintenant que les États de l’Europe orientale sur lesquels le stalinisme a établi sa domination pendant et après la guerre sont également des États ouvriers. Cela équivaut à dire que le stalinisme a rempli un rôle socialiste révolutionnaire. Je ne puis et ne veux vous suivre sur ce point. Après la guerre et même avant qu’elle se termine, il y eut un mouvement révolutionnaire montant des masses dans ces pays. Mais ce ne furent pas les masses qui s’emparèrent du pouvoir et ce ne furent pas des États ouvriers qui furent établis par leurs luttes. C’est la contre-révolution stalinienne qui s’empara du pouvoir, réduisant ces pays à l’état de vassaux du Kremlin, étranglant les masses travailleuses, leurs luttes révolutionnaires et leurs aspirations révolutionnaires. En considérant que la bureaucratie stalinienne a établi des États ouvriers dans ces pays, vous assignez à celle-ci un rôle progressif et même révolutionnaire. En propageant cette contrevérité monstrueuse, vous déniez à la IV° Internationale toute raison fondamentale d’existence comme parti mondial de la révolution socialiste. »
(2) Alexandre Hébert était secrétaire de la fédération Force Ouvrière de Loire-Atlantique (son fils lui a succédé). Il se présentait comme militant anarcho-syndicaliste. Il fut en relations étroites avec Pierre Lambert pendant des décennies. C’est vers 1969, à ma connaissance qu’il fut « intégré » secrètement au bureau politique de l’OCI (comme responsable de l’appareil technique de l’OCI à l’époque, je lui ouvrais souvent la porte de notre local du 87 rue du Fbg. St-Denis le vendredi soir, au moment de la réunion du BP).
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