Malgré les critiques généralisées, la modernisation reste un objectif de développement courant pour les pays du Sud. Beaucoup de personnes pensent qu’elles sont contraintes d’occuper des emplois précaires parce que leur pays n’est pas suffisamment modernisé. En d’autres termes, elles et ils sont convaincus que lorsque leur pays sera plus modernisé, les travailleurs/travailleuses auront des emplois moins précaires.
De plus, il est largement admis à l’échelle mondiale que certaines personnes occupent de mauvais emplois parce qu’elles sont exclues des bons. L’exemple le plus récent est l’idée selon laquelle la situation difficile des travailleurs/travailleuses des plateformes découle de leur absence de statut de salarié·e. En d’autres termes, selon cette logique, si elles ou ils étaient reclassé·es en tant que salarié·es, leurs conditions de travail s’amélioreraient considérablement.
Ces deux points de vue sont des mythes, à des degrés divers, comme je le démontre dans mon livre The Making of Labour Precarity in China since 1949 (Cambridge University Press, 2025). Cet ouvrage examine les causes et les remèdes à la précarité du travail en Chine sous différents régimes politico-économiques depuis 1949.
Le mythe de la modernisation
Au cours du siècle dernier, la Chine a été l’un des pays qui ont le mieux réussi leur modernisation dans le monde. En 1949, lors de la fondation de la République populaire de Chine, elle comptait parmi les pays les plus arriérés du monde. Selon le président Mao Zedong, en Chine en 1954, « Nous pouvons fabriquer des tables et des chaises ; nous pouvons fabriquer des tasses et des théières ; nous pouvons cultiver des céréales ; nous pouvons moudre le blé pour en faire de la farine ; et nous pouvons fabriquer du papier. Mais nous ne pouvons pas encore fabriquer une seule voiture, un seul avion, un seul char d’assaut ou un seul tracteur. » Cependant, en 2010, la Chine a dépassé le Japon et est devenue la deuxième économie mondiale. Selon les critères de la Banque mondiale, la Chine était un pays à revenu élevé en 2023. Aujourd’hui, la Chine occupe la première place dans la production de plus de 40% des quelque 500 principaux produits industriels mondiaux.
Néanmoins, la plupart des travailleurs et des travailleuses chinoises ne bénéficient pas de la sécurité de l’emploi. En réalité, malgré un niveau de vie nettement plus élevé, leur situation est plus précaire que celle de leurs homologues chinois·es entre le milieu des années 1950 et le début des années 1980. Entre 1957 et 1982, 10% à 15% des travailleurs/travailleuses chinois·es bénéficiaient d’un emploi permanent et de prestations sociales de la naissance à la mort, tandis que 75% à 85% étaient des paysan·nes ayant accès à la terre et aux services sociaux fournis par les communes.
Dans la Chine d’aujourd’hui, les cadres et les employé·es techniques représentent environ 10% de l’emploi total. Elles et ils constituent une élite par rapport aux travailleurs/travailleuses peu qualifié·es. Cependant, beaucoup d’entre elles et eux effectuent des horaires de travail d’une durée inhumaine et sont exposé·es au chômage dès l’âge de 35 ans. Elles et ils ne sont pas non plus à l’abri des pressions financières liées aux dépenses de logement, de santé et d’éducation. Dans les usines des deltas du Yangtsé et de la rivière des Perles au début des années 2020, les travailleurs/travailleuses intérimaires représentaient en moyenne un tiers de la main-d’œuvre et deux tiers pendant les périodes de forte activité. La situation des travailleurs/travailleuses du secteur des services est encore plus précaire, car beaucoup d’entre elles et eux sont des travailleurs/travailleuses à la tâche pour de gigantesques plateformes. Elles et ils ne sont pratiquement pas protégé·es par le droit du travail, et le grand déséquilibre des pouvoirs entre les plateformes et elleux-mêmes a permis à ces dernières de les exploiter de manière arbitraire. Leurs horaires de travail sont extrêmement longs et leurs revenus instables.
De toute évidence, la modernisation n’est pas une panacée contre la précarité du travail. Pourquoi en est-il ainsi ? La Chine post-maoïste s’est modernisée plus rapidement que la Chine de Mao. La modernisation post-maoïste s’est réalisée par la restauration de l’exploitation, le réajustement de l’exclusion au sein du monde ouvrier et la remarchandisation de la force de travail, autant d’éléments qui ont exacerbé la précarité du travail au lieu de la réduire. En revanche, la modernisation de l’ère Mao a bien mieux réussi à atténuer la précarité du travail grâce à une démarchandisation fondamentale de la force de travail et au remplacement de l’exploitation par une appropriation socialiste des surplus. Elle n’a toutefois pas réussi à l’éliminer, compte tenu de son de l’exclusion des travailleurs/travailleuses orchestrée par l’État pour concilier les deux objectifs d’accumulation et de légitimité.
Le mythe de la lutte contre l’exclusion
L’exclusion est un facteur de précarité du travail. Elle peut être imposée par le capital. En divisant les travailleurs/travailleuses en différents groupes et en leur appliquant des stratégies de gestion et de rémunération distinctes, les employeurs gagnent en flexibilité, réduisent leurs coûts de main-d’œuvre et affaiblissent la résistance des travailleurs/travailleuses. Par exemple, les intérimaires dans la Chine d’aujourd’hui sont précarisé·es parce qu’elles et ils sont exclus des droits des travailleurs/travailleuses formel·les. L’exclusion peut également être imposée par l’État par le biais de la citoyenneté, tant à l’intérieur d’un pays qu’au-delà des frontières nationales. Par exemple, dans la Chine de Mao, l’État a mis en place un système d’exclusion sociale dans lequel les paysan·nes étaient des citoyen·nes de seconde zone et leur emploi dans les zones urbaines était précaire. De plus, l’exclusion peut être imposée par des travailleurs/travailleuses. Les travailleurs/travailleuses « exclus·es » se retrouvent en situation de précarité en raison de leur exclusion des ressources dont bénéficient les travailleurs/travailleuses « intégré·es ». Par exemple, les travailleuses sont souvent exclues des emplois dominés par les hommes. Ainsi, la lutte contre l’exclusion peut réduire la précarité du travail.
On peut toutefois s’interroger sur l’efficacité des mesures anti-exclusion pour réduire la précarité du travail. D’une part, dans la réalité, ces mesures ne peuvent s’appliquer à tout le monde. Dans la Chine de Mao, l’État recourait à l’exclusion pour atténuer la contradiction entre accumulation et légitimité. Dans la Chine post-maoïste, l’exclusion a été utilisée par le capital pour atténuer la contradiction entre rentabilité et légitimité. Dans ces circonstances, si certain·es travailleurs/travailleuses temporaires ont la possibilité d’être régularisé·es et de bénéficier ainsi d’une plus grande sécurité de l’emploi, la régularisation ne peut s’appliquer à l’ensemble des travailleurs/travailleuses temporaires.
D’autre part, l’efficacité de la lutte contre l’exclusion pour réduire la précarité du travail dépend de l’attrait de l’emploi formel. Dans la Chine de Mao, la régularisation pouvait effectivement sortir les travailleurs/travailleuses temporaires de la précarité, car la plupart des travailleurs/travailleuses formel·les bénéficiaient d’un emploi permanent et d’avantages sociaux à vie.
Cependant, les travailleurs/travailleuses du secteur formel dans la Chine d’aujourd’hui ont perdu la plupart des prestations sociales auxquelles elles et ils avaient auparavant droit. Comparés aux travailleurs/travailleuses temporaires, leurs emplois sont plus stables. Néanmoins, leurs conditions de travail ne sont guère meilleures. Beaucoup sont traité·es comme des machines par leurs employeurs et peinent à faire face à la pression financière découlant de la marchandisation de la reproduction sociale. En d’autres termes, les travailleurs/travailleuses du secteur formel dans la Chine d’aujourd’hui ne sont pas à l’abri de l’exploitation et de la marchandisation, qui génèrent également de la précarité du travail. Dans les usines orientées vers l’exportation, le travail formel s’est aujourd’hui détérioré au point que les travailleurs/travailleuses de moins de 40 ans préfèrent le travail intérimaire, qui peut générer des revenus plus élevés en passant d’un employeur à l’autre selon les différentes périodes de pointe.
En conclusion, la modernisation ne garantit pas une réduction de la précarité du travail. La manière dont la modernisation est mise en œuvre est importante, et la modernisation dominante fondée sur l’expansion du marché ne fera qu’exacerber la précarité du travail. De plus, des efforts d’inclusion sont souhaitables pour atténuer la précarité du travail. Néanmoins, les mesures anti-exclusion ne peuvent souvent pas s’appliquer à l’ensemble des travailleurs/travailleuses précaires, et leur efficacité est compromise lorsque le travail formel est déplorable en raison de l’exploitation et de la marchandisation.
Xiaojun Feng
Xiaojun Feng est professeure agrégée de sociologie à l’Université agricole de Chine. Elle est l’auteure de *The Making of Labour Precarity in China since 1949* (Cambridge University Press, 2026) et de *The Labour Implications of Technological Upgrading in China* (OIT, 2021).
https://globallabourcolumn.org/2026/03/26/modernisation-and-inclusion-are-no-panacea-for-labour-precarity/
Traduit par DE

