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Iran. La République islamique et la mainmise sur une révolution populaire

Au moment où le drapeau de la République islamique d’Iran trône à la tribune de la Conférence de Porto Alegre qui se voulait « anti-fasciste » et anti-impérialiste », Il est important de revenir sur le moment historique de la prise de pouvoir de la République islamique. Et accessoirement aider une certaine gauche désorientée qui a perdu la mémoire. ML

Dans le calendrier officiel de la République islamique, le 1er avril marque le jour où le « système » a été consolidé. Mais dans la mémoire critique de l’Iran, cette date n’est pas simplement l’anniversaire d’un référendum. C’est l’anniversaire du moment où une révolution de masse, diversifiée et anti-despotique a été réduite à une seule réponse prédéterminée : « République islamique, oui ou non ? » Ce référendum s’est déroulé sur deux jours, et son résultat a été annoncé très rapidement, un jour plus tard, le 1er avril 1979, comme l’établissement officiel de la République islamique. La révolution de 1979 était une large coalition de forces très différentes, allant de la gauche laïque au clergé en passant par les nationalistes. Une fois le nouveau système établi, leur élimination sanglante a rapidement commencé.

Aujourd’hui, alors que la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran entre dans sa cinquième semaine, que les infrastructures du pays – des sites de défense aux aciéries, en passant par les établissements d’enseignement et les centres pharmaceutiques – sont attaquées, que des milliers de personnes ont été tuées et que des millions ont été déplacées, il est devenu encore plus important de revenir sur ce moment historique. L’intérêt de ce retour en arrière réside dans le fait qu’il montre que dès le tout début, au moment même où beaucoup étaient encore grisé·es par la victoire, une voix issue de l’atmosphère révolutionnaire elle-même avertissait que la chute de la monarchie ne signifiait pas automatiquement le pouvoir du peuple.

Un référendum que tout le monde n’a pas accepté
Dans le récit officiel, le référendum du 1er avril est généralement présenté comme l’expression de la volonté unifiée de la « nation iranienne », comme si toutes les forces anti-Shah s’étaient naturellement et immédiatement ralliées à la formule de la « République islamique » après la chute de la monarchie. Mais la réalité historique était bien plus contrastée. Dès le début, l’opposition au référendum, ou à la manière dont il était formulé, ne se limitait pas à Mostafa Rahimi. Une partie de la gauche, des forces démocratiques et certaines organisations issues de groupes nationaux opprimés s’opposaient non seulement au contenu de la « République islamique », mais à la forme même du référendum : le fait qu’une question vague, précipitée et à choix unique ait remplacé le libre débat sur la forme du futur ordre.

Parmi celles et ceux qui s’y sont opposés ou l’ont boycotté figuraient des groupes tels que le Front national démocratique et l’Organisation des guérilleros fedayins du peuple iranien. Même des forces qui ne partageaient pas nécessairement la même position politique ont protesté contre ce qu’elles appelaient « le choix imposé par Khomeini ». Cette division montre que dès le tout début, le conflit principal ne se situait pas simplement entre la monarchie et « l’islam ». Il s’agissait de savoir si la révolution ouvrirait la voie à l’autodétermination populaire ou si elle serait enfermée dans un cadre idéologique.

Cette réalité était encore plus évidente dans les régions périphériques de l’Iran. Au Kurdistan iranien et dans le Sahra turkmène, le référendum n’a pas été pleinement mené à bien et n’a pas non plus bénéficié de la légitimité que le centre politique du pays souhaitait lui conférer. Au Kurdistan, l’opposition au référendum n’était pas seulement un désaccord verbal sur le titre de « République islamique  . Elle était liée à une expérience concrète d’auto-organisation, de conseils, de revendications d’autonomie, et à une profonde méfiance envers un État qui, avant même d’être pleinement établi, portait déjà en lui la logique de la centralisation et de la subordination.

Des études universitaires montrent également clairement que le Kurdistan et le Sahra turkmène figuraient parmi les régions où, en raison de l’opposition au référendum et des conflits politiques en cours, le processus de vote ne s’est pas déroulé pleinement ni normalement. Ainsi, dans ces régions, le « non » n’était pas simplement un vote négatif. C’était une autre façon d’exprimer la revendication selon laquelle la révolution ne devait pas se limiter à un changement au sein du centre de pouvoir à Téhéran, mais devait ouvrir la possibilité d’une véritable participation des différents peuples, langues, identités et forces politiques à la construction de l’avenir.

Un document d’alerte précoce
La lettre de Mostafa Rahimi à Khomeini, rédigée le 31 décembre 1978, est l’un des documents les plus importants de cette mise en garde. Cette lettre ne doit pas être lue simplement comme un texte « prémonitoire », comme si sa valeur résidait uniquement dans le fait que les événements ultérieurs ont donné raison à son auteur. Une telle lecture réduit la lettre à un document moral, alors que Rahimi offre en réalité bien plus : une critique fondamentale de la mainmise sur la révolution, une défense claire de la souveraineté inconditionnelle du peuple, et une tentative de sauver le lien entre liberté, socialisme, éthique et spiritualité de l’emprise d’un État idéologique. Les versions publiées de la lettre montrent que Rahimi, bien qu’ouvertement anti-Shah, anti-impérialiste, antisioniste et en même temps critique à l’égard de l’Union soviétique et de la Chine, s’est opposé au concept même de « République islamique ». Il l’a fait non par loyauté envers l’ancien ordre, mais du point de vue d’un horizon émancipateur différent.

Le point décisif de l’argumentation de Rahimi est qu’il ne considère pas la révolution comme la propriété privée d’une classe, d’une profession ou d’une idéologie quelconque. Il nous rappelle qu’une révolution construite avec le sang de nombreux groupes différents, avec la souffrance des prisonnier·es politiques, avec les luttes des intellectuel·les, des étudiant·es, des travailleurs/travailleuses et de nombreux types d’opposant·es, ne peut, au moment de fonder un nouvel ordre, être enregistrée au nom d’une lecture spécifique de la société et de l’histoire. Il ne s’agit pas ici seulement d’opposition à un gouvernement religieux. L’enjeu plus profond est la défense d’un principe : celui selon lequel la sphère publique ne peut être transformée en propriété exclusive d’une seule force politique, même si cette force a joué un rôle majeur dans le renversement du régime précédent.

En fait, la lettre de Rahimi est une attaque précoce contre la logique même qui devint plus tard le fondement de la République islamique : l’idée que la légitimité révolutionnaire peut se substituer à la participation démocratique ; l’idée que, parce qu’un dirigeant a réussi à mobiliser le peuple contre le despotisme, il peut par conséquent aussi déterminer la forme future du pouvoir. Rahimi s’oppose fermement à ce saut précisément. Il affirme que la lutte contre la tyrannie n’est pas un passe-droit pour établir une autre forme de tutelle. Celui qui sauve une maison d’un voleur n’en devient pas pour autant le propriétaire.

C’est précisément là que réside la portée politique de cette lettre : elle ne considère pas le référendum du 1er avril comme un rituel naturel de transition, mais comme un mécanisme visant à restreindre et à étouffer la vie politique. Le référendum sur la « République islamique » s’est tenu à un moment où aucune nouvelle constitution n’avait encore été rédigée, où il n’existait aucune véritable liberté de débat public, où toutes les forces politiques n’avaient pas la possibilité de s’organiser et de faire campagne librement, et où même le terme « République islamique » n’avait pas encore de signification claire et partagée pour la société. Cette ambiguïté, selon Rahimi, faisait partie du problème. On demandait aux gens de voter pour quelque chose qui, d’une part, était enveloppé de l’énergie émotionnelle de la révolution, et d’autre part restait institutionnellement et juridiquement enseveli dans le brouillard. Même des récits historiques non iraniens confirment que certaines forces politiques s’opposaient au référendum ou le boycottaient précisément pour cette raison.

Ce point reste d’actualité aujourd’hui : voter n’est pas toujours synonyme de démocratie. Parfois, un référendum, surtout lorsque la question posée est à choix unique, vague, précipitée et imprégnée de la ferveur émotionnelle de la mobilisation révolutionnaire, ressemble davantage à un serment d’allégeance qu’à un acte de souveraineté populaire. La démocratie ne se résume pas à une urne électorale. La démocratie, c’est le temps, la prise de conscience, le libre conflit, le pluralisme organisé, la possibilité d’opposition et le droit réel de la société à entendre différentes alternatives. Rahimi l’avait compris durant l’hiver 1978, avant que la machine d’exclusion ne se mette pleinement en marche.

La question n’est pas celle de l’intention, mais celle de l’institution
Cette lettre comporte un autre nœud qui la distingue de nombreuses critiques ultérieures. Rahimi ne rejette pas le clergé en tant que force de mobilisation contre le Shah. Il souligne même son rôle moral et contestataire. Mais c’est précisément à partir de là qu’il parvient à la conclusion inverse : si le clergé est porteur de spiritualité et de contestation, il ne doit pas se souiller en s’imprégnant du pouvoir politique. C’est peut-être là l’aspect le plus radical de la lettre. Dans un monde où beaucoup étaient encore captivés par le charisme révolutionnaire de Khomeini, Rahimi a soulevé la question centrale non pas de l’intention, mais de l’institution. Il soutient que le problème ne réside pas seulement dans l’identité de ceux qui gouvernent. Le problème est que chaque fois que le pouvoir est séparé de la société et concentré entre les mains d’un seul groupe, même les acteurs/actrices les plus pur·es sont transformé·es par sa machine corruptrice et exclusive.

La lettre de Rahimi peut en fait être lue comme une critique profonde de l’illusion du « pouvoir bienveillant » du XXe siècle. Il se réfère à des exemples historiques pour montrer que les bonnes intentions des dirigeants ne sont pas une garantie de liberté. Cet argument est particulièrement important pour l’histoire moderne de l’Iran, car l’une des principales tragédies après la révolution a été qu’une grande partie de la société, et même une partie de l’opposition politique, a confondu la question du pouvoir avec celle de l’honnêteté d’un dirigeant ou de la pureté d’une idéologie. Rahimi, en revanche, insiste sur la structure, la responsabilité, le droit à la dissidence et la souveraineté populaire.

C’est pourquoi sa lettre doit être considérée comme le témoignage d’une possibilité avortée. Ce texte n’est pas seulement un avertissement sur l’avenir de la République islamique. Il consigne une autre voie, celle qui aurait pu s’opposer à la fois à la monarchie et à la théocratie. Une voie qui affirmait que la révolution devait mener à une république inconditionnelle, à la liberté d’expression, à la participation de toutes les forces sociales à la rédaction de la constitution, et à un lien entre justice sociale et gouvernement du peuple. En d’autres termes, l’échec ne réside pas seulement dans l’instauration de la République islamique. L’échec le plus grave est que l’idée même d’une « république populaire » a été étouffée dès le départ.

Aujourd’hui, alors que l’Iran est pris pour cible par deux puissantes forces hostiles, revenir à cette lettre n’est pas un acte de nostalgie. Il ne s’agit pas de regarder le passé avec regret. Il s’agit plutôt de souligner qu’à un moment où le danger de voir la société iranienne rayée de la scène politique existe à nouveau, nous devons insister sur ce même principe simple mais décisif : ni les bombardiers américains et israéliens ne représentent la liberté, ni un État religieux ne représente le peuple. Si quelque chose doit émerger de cette sombre histoire, son nom doit être le même que celui que Rahimi exigeait à la veille de la victoire révolutionnaire : la souveraineté du peuple, sans aucune condition.

Siyavash Shahabi, 1er avril 2026
https://firenexttime.net/the-islamic-republic-and-the-seizure-of-a-popular-revolution/
Traduit par DE