Dans le ciel sombre d’orage,
il faut suivre le plus petit trait de lumière
Didier Epsztajn, Michel Lanson, Patrick Silberstein

Le premier numéro, d’Adresses : internationalisme et démocr@tie est paru le 15 mars 2024. Depuis, Adresses a suivi l’évolution de luttes multiples contre diverses formes de domination et d’aliénation, relayé les actions de solidarité et soutenu les résistances dans une période marquée par une triple ouverture : l’attaque impérialiste de l’Ukraine par la Russie poutiniste [1], le massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 et l’entrée de Donald Trump [2] à la maison Blanche.
Des crimes, des génocides et des atteintes aux droits humains et au droit international ont été commis à Gaza, en Ukraine, au Congo, au Soudan, en Iran, en Syrie, etc. Les projecteurs braqués sur les souffrances des Palestinien·nes, sur Netanyahou, sa politique et le génocide à Gaza, laissent dans l’ombre de nombreuses souffrances, de nombreux crimes mais aussi de courageuses résistances.
Nous avons maintenu l’attention sur le courage du peuple ukrainien afin de préserver le lien de soutien internationaliste que certain·es, que l’on a la faiblesse d’appeler encore « campistes », veulent rompre. Nous avons fermement soutenu cet éclairage en publiant des articles et des déclarations.
Beaucoup d’autres analyses et reportages ont été publiés dans la revue Soutien à l’Ukraine résistante [3] publiée sous l’égide des Brigades éditoriales de solidarité, une esquisse de coalition internationaliste.
Nous avons toujours privilégié les mots, les paroles, les témoignages, les analyses des protagonistes et des combattant·es aux discours de tribune, aux considérations générales.
Le combat mené par les Ukrainien·nes est courageux et exemplaire ; résister à l’un des pôles impérialistes est un exploit qui éclaire la période.
Aujourd’hui, la Russie, comme Israël ou les États-Unis [4], tente de créer une nouvelle réalité dans laquelle les saisies illégales de terres sont présentées comme une « justice historique », les déportations d’enfants comme une bagatelle. Une « nouvelle réalité » où les guerres préventives, les frappes préventives, les assassinats préventifs générés par l’IA ne sont plus de la science-fiction. Un monde sous le regard des caméras et des drones. En guerre comme paix. À Minneapolis comme à Beijng [5].
Face à cette « nouvelle réalité », les Ukrainien·nes nous ont montré et nous montrent la voie du refus. Une armée « ouvrière » riposte à l’agression russe [6] ; une classe de travailleur·euses refuse les mesures gouvernementales ordonnées par le FMI. Elle maintient debout un État chancelant. Combattre les armes à la main l’impérialisme russe au sein des forces armées ukrainiennes et lutter en même temps contre l’ordre néolibéral défendu par le gouvernement ukrainien est un de ces traits de lumière dont la gauche de transformation devrait être à l’affût. Ce double combat est la voie étroite de l’espérance en un avenir simplement possible.
Cette transformation du monde, ces bouleversements d’équilibres, cette « nouvelle
réalité » ont été abordés dans d’importants textes d’analyse. Nous pensons notamment à ceux qui traitent de la multipolarité impérialiste, un concept popularisé par Kavita Krishnan [7]. L’imbrication des chaînes de production et des lignes de financement à l’échelle mondiale, la concurrence exacerbée par l’innovation, comme l’intelligence artificielle, la toujours plus difficile extraction de la plus-value ainsi que les conflits ex-cluant toute négociation ne pouvaient que conduire au pire.
Mais nous n’avions jamais assisté encore, dans cette nouvelle période, à l’explosion d’une guerre régionale qui implique maintenant l’ensemble du monde. Une « unjustified war » (comme le dit la presse états-unienne)
guerre injustifiée, aux répercussions politiques, économiques, écologiques qui s’étendent sur la totalité de la planète. Une guerre incertaine non seulement par son issue militaire mais surtout par sa durée, ses suites politiques et économiques, ses victimes innocentes. Une guerre de pilonnages aériens, terrible pour les populations civiles, qui pourrait engendrer des effondrements sociaux, des famines dans les pays les plus
fragiles, une inflation record et une crise économique dans les autres. Le détroit d’Ormuz contrôlé par les Gardiens de la révolution iraniens (une milice antipopulaire au cœur du fonctionnement du régime des mollahs) est un nœud coulant pour le trafic des produits pétroliers qui étouffe une grande partie de l’économie mondiale.
C’est à cette aune qu’il faut apprécier les articles de Frieda Afary [8] et celui de Sepehr Haghighi [9] sur l’Iran et leurs appels aux progressistes du monde entier. C’est toujours à cette aune qu’il faut entendre l’appel que lancent les Kurdes d’Iran aux nations opprimées [10] et celle de la Confédération syndicale iranienne [11].
C’est évidemment à cette aune qu’il faut comprendre les appels aux progressistes d’Occident à sortir des vieilles références pour aborder les situations actuelles et que lutter contre la guerre de Trump et de Netanyahou ne peut que signifier dénoncer et combattre le régime des mollahs en criant encore plus fort « Femme, vie, liberté » [12].
C’est aussi à cette aune – et c’est un trait de lumière dans l’obscurité –
qu’il faut mesurer la lutte des femmes afghanes pour l’éducation des enfants et la préservation de la culture [13].
Dans cette situation politique globale, souvent mal appréciée ou dessinée à grands traits, la difficulté réside à tracer un chemin, une espérance. Articuler la recherche et la pratique dans une lutte constante pour ouvrir des perspectives comme en Argentine même sous Milei, dans l’Inde de Modi est indispensable [14] ou encore dans les États-Unis de Trump [15].
De manière générale, les grandes proclamations ne suffisent plus, les équations électorales paraissent dérisoires, le temps est à l’autodéfense des peuples contre les pays agresseurs, des salarié·es contre les exploi- teurs, des démocrates contre les fascistes.
Cadres unitaires, autodéfense sociale et politique, auto-organisation pour défendre ensemble les intérêts de la majorité des populations. Sans oublier l’indispensable démocratie de la base au sommet au sein des mouvements populaires, ce que semblent oublier ou négliger certain·es.
Dans ce ciel sombre d’orage, il faut suivre le plus petit trait de lumière.
[1] Voir Adresses, n°15, spécial « Russie » , 30 septembre 2025.
[2] « La croisade de Trump : nationalisme chrétien et guerre sainte », p.64. À l’heure où nous bouclons ce numéro, nous apprenons la disparition de Jean-Pierre Faye qui a tant contribué à démêler les fils de la « stratégie des deux discours dans le même langage » de l’extrême droite, à distinguer comment s’opèrent les transformations du langage qui font passer le discours de l’extrême droite du « contre » au « pour » et à rendre ainsi intelligible les processus de fascisation qui font qu’une idéologie se cristallise en bloc politico-social (Langages totalitaires, Hermann, 1972 ; La déraison antisémite et son langage, avec Anne-Marie de Vilaine, Babel, 1996).
[3] Téléchargeable sur le site des Éditions Syllepse, sur celui du Comité belge du Resu, sur celui du Centre Tricontinental ou encore sur le site des Utopiques, la revue de l’Union syndicale Solidaires.
[4] Voir aussi dans ce numéro, « Les menaces croissantes de Trump contre Cuba », p.60.
[5] Voir Adresses, n°8, spécial « Chine », 12 janvier 2025 et dans ce numéro : « Que reste-t-il de la gauche chinoise ? », p. 40.
[6] Voir dans ce numéro, « Socialisme européen, militarisme et défense de l’Ukraine », p.29 et « Le peuple ukrainien contre l’envahisseur russe », p. 35
[7] Voir « Multipolarité : une doctrine au service des autoritarismes », Adresses, n°0, janvier 2024. Voir également Joey Ayoub, Romeo Kokriatski, Kavita Krishnan et Promise Li, « Contre l’impérialisme multipolaire », Adresses, n°2, 1er mai 2024
[8] Voir « La guerre contre l’Iran : quelle approche pour une gauche socialiste attachée à ses principes ? », p. 9.
[9] « Le capitalisme politique iranien et les hésitations de la gauche occidentale : une révolte filtrée par l’idéologie », p.15.
[10] « Les Kurdes d’Iran lancent un appel à l’unité des nations opprimées », p. 25.
[11] « Déclaration de la Confédération syndicale iranienne », p.26.
[12] « Ni turban ni couronne, mais femme, vie, liberté », p.21.
[13] « Comment les Afghanes reconstruisent le savoir en dehors des institutions », p.51.
[14] Voir « L’économie des travailleur·euses confronté au libertarisme », p.43 et « Ce que la nuit enseigne : vers une nouvelle gauche indienne à l’ère de la non-liberté », p.55.
[15] Trait de lumière dans le monde trumpien : le 28 mars, le troisième et plus imposant « No Kings Day » , avec ses 3 200 évènements dans 50 États et ses 8 millions de participant·e dans les villes, y compris les plus petites, apporte une lueur d’espoir. Tout comme les 500 000 manifestant·es dans les rues de Londres. Mais Trump, pendant ce temps, jouait au golf en Floride. Sur les mouvements de résistance au trumpisme, voir Adresses, n° 18, n° spécial « Free America », 23 février 2026.
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