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Italie. Referendum: ne laissons pas le succès à ceux qui ne le méritent pas.

Il est intéressant de voir qu’en Italie après le referendum, comme en France après les « municipales, les critiques contre la gauche institutionnelle comme radicale, développées par Fabrizio Burattini, sont semblables bien que les situations des deux pays divergent encore profondément. ML

par Fabrizio Burattini

En regardant les résultats du référendum de dimanche dernier et la nette victoire du NON, une première réflexion vient immédiatement à l’esprit. Ainsi, les mille considérations déprimantes, pessimistes et, d’une certaine manière, consolatoires face aux défaites répétées de la gauche, que beaucoup d’entre nous ont formulées ces dernières années, ne sont pas vraies : « l’Italie est un pays de droite »« la majorité des jeunes ne s’intéressent qu’à écrire des bêtises sur les réseaux sociaux »« le Sud du pays est socialement subordonné au crime organisé »« dans le Nord règne l’égoïsme social », etc.

Bon nombre des données qui ressortent des résultats du référendum contredisent de manière flagrante, une à une, ces considérations.

Alors, on se demande pourquoi Giorgia Meloni et sa coalition de droite ont remporté haut la main les élections législatives il y a trois ans et demi, lors d’un scrutin dont le résultat désastreux était largement considéré par tous comme inéluctable ? Pourquoi, depuis 2022, a-t-elle pu gouverner pratiquement sans entrave, répondant toujours avec son arrogance habituelle à une opposition impuissante ? Pourquoi a-t-elle pu, sans difficulté, nous hurler dessus, avec sa grossièreté caractéristique, qu’elle était soutenue par un consensus de la « nation » ?

Au cours de ces 40 mois de gouvernement sans entrave de l’extrême droite, de nombreux mythes sur lesquels se sont construites, au cours des dernières décennies, plusieurs générations de militants de la gauche sociale et politique italienne se sont en réalité effondrés. Parmi ceux-ci, le mythe, autrefois dominant, d’une gauche italienne « la plus forte du monde occidental », occupe une place prépondérante, une gauche politique différente, fondée sur l’autre légende de la prétendue « diversité du communisme italien », diversité qui l’aurait préservée de l’échec du « socialisme réel ».

Ces idées n’ont pas empêché (au contraire, elles l’ont peut-être facilité) la liquidation substantielle de la gauche politique à la fin des années 80 du siècle dernier, d’abord par Craxi, puis par Occhetto et enfin par les deux frères jumeaux D’Alema et Veltroni.

Examinons l’autre mythe, celui du syndicalisme italien, lui aussi considéré comme « le plus fort de l’Occident », avec ses 11 millions d’adhérents, ses dizaines de milliers de responsables et la capillarité de son implantation… Un mythe qui jure avec la réalité des conditions du monde du travail en Italie.

Bien sûr, il est facile de constater que partout dans le monde, les classes populaires sont victimes de la contre-offensive néolibérale, faite de compression des salaires, de réduction des retraites, de précarisation des contrats, de privatisation des services sociaux, etc.

Mais toutes les statistiques nous indiquent que les conditions salariales, contractuelles, de retraite et sociales dans lesquelles se débat la classe ouvrière italienne sont parmi les pires des pays du capitalisme développé. Comment se fait-il que le syndicat « le plus puissant de l’Occident » n’ait pas réussi à éviter ce triste et peu honorable record aux travailleuses et travailleurs du pays ?

Comment se fait-il qu’en Italie, il y a tout juste 15 ans, l’âge de la retraite ait été porté d’emblée à 67 ans en toute impunité, sans la moindre opposition, alors qu’en France, un syndicalisme apparemment plus faible que celui de l’Italie a réussi à bloquer, même partiellement, le relèvement de cette limite d’âge à 64 ans ? Comment se fait-il que le scandale des quelque 40 000 livreurs exploités sans pitié par les multinationales de la livraison ait dû attendre l’initiative de certains parquets pour être mis en lumière ? Pourquoi ce syndicalisme si puissant ne l’a-t-il pas résolu plus tôt, ou du moins dénoncé avec la force qu’il méritait ?

Enfin, pourquoi les 15 millions d’électeurs qui ont massivement rejeté la « réforme Meloni-Nordio » ne se sont-ils pas mobilisés plus tôt, avec la même détermination et la même ampleur, contre toutes les atrocités décrétées par le gouvernement de droite ?

Nous l’avons écrit à plusieurs reprises, la victoire de Giorgia Meloni et de sa coalition en septembre 2022 a été, plus qu’une victoire de la droite, avant tout la sanction de la défaite de la soi-disant « gauche », sous toutes ses formes, de celle, résignée et perdante, d’Enrico Letta, à celle, aventuriste, de Matteo Renzi, en passant par celle, combative, d’Elly Schlein, celle, populiste, de Giuseppe Conte, et celle, complaisante, de Fratoianni… Mais ce fut aussi la sanction de l’insignifiance de la soi-disant « gauche radicale », dont les factions, ces dernières années, se sont davantage engagées dans une lutte entre elles plutôt que dans une bataille contre la droite et ses projets néfastes.

Pas plus que le syndicat, malgré l’extrémisme verbal de Maurizio Landini, et surtout malgré les importantes ressources dont il dispose encore, n’a réussi à jouer un rôle quelconque pour modifier cette situation. Landini est passé d’une attitude de dialogue avec Giorgia Meloni (voir la tribune qui lui a été offerte avec tous les honneurs lors du 19e congrès de la CGIL) à l’« opposition résolue » de ces derniers temps, sans que rien ne change vraiment pour le monde du travail.

Pourtant, les résultats du référendum nous montrent que la situation italienne ne serait pas aussi désastreuse que nous nous le racontons depuis longtemps.

Le taux de participation de 59 % montre lui seul que la participation politique n’est pas en crise aussi grave que beaucoup l’avaient affirmé. De plus, les jeunes, trop souvent décrits comme désintéressés de la politique, ont enregistré dimanche et lundi un taux de participation (67 %) bien supérieur à la moyenne, contrairement à ce qui s’est passé lors des derniers scrutins politiques et administratifs.

D’ailleurs, dès l’automne dernier, lors des manifestations dénonçant le génocide à Gaza et soutenant la Global Sumud Flotilla, la présence des jeunes avait été massive et remarquable.

Autrement dit, chaque fois que la confrontation dans la rue ou au niveau électoral a pris une ampleur significative et n’a pas été réduite à la comédie des partis de l’alternance, une grande partie des jeunes a tenu à faire entendre sa voix.

Cela signifie que des dizaines, des centaines de milliers de jeunes ont perçu que ce référendum ne portait pas sur une sorte d’alternance entre des camps somme toute peu différents sur le fond social et dans leur manière de faire de la politique, que cette fois-ci le vote ne servait pas à choisir par qui se faire gouverner, mais qu’il avait plutôt une incidence sur le niveau de démocratie dans la manière de gouverner, que l’enjeu n’était pas le choix du camp auquel se fier, mais de permettre ou non un bouleversement du système politique et institutionnel.

Enfin, les 15 millions de NON ont certainement constitué une condamnation sévère à l’égard de ceux qui, au cours de ces 40 mois de gouvernement, n’ont même pas tenté de résoudre ne serait-ce qu’une partie des problèmes sociaux du pays : salaires et retraites gelés, coût de la vie hors de contrôle, conditions de vie de plus en plus précaires, au travail, au logement, dans les services. Et une condamnation de la connivence flagrante avec la politique de guerre de Trump et de Netanyahu, une politique de guerre qui n’a même plus, contrairement à celles de Clinton et de Bush, le prétexte de l’exportation de la « démocratie ».

Les chiffres de l’économie italienne, de l’emploi, des conditions de vie des masses laborieuses, présentés pendant des années comme extraordinairement positifs par la Première ministre, n’ont trompé personne. Des chiffres déjà désastreux en soi, mais encore plus inquiétants si l’on pense que ces premières années du gouvernement Meloni ont été marquées par le « dopage » tant des 200 milliards du PNRR ( prêt européen)que de ceux du « superbonus ». Des milliards injectés pour l’essentiel à fonds perdus dans le marché et qui ont désormais épuisé tous leurs effets.

Mais ce NON représente aussi une prise de distance par rapport à une opposition qui ne mérite pas de s’attribuer le succès du référendum. Une opposition infestée par les soi-disants « démocrates pour le Oui », par les différents Renzi et Calenda. Des millions de NON qui, dès 2022, n’ont pour la plupart pas vu dans le « centre-gauche » (si l’on veut l’appeler ainsi) une alternative valable à la droite. Et qui ne le feront probablement pas non plus lors des prochaines élections (qu’elles soient anticipées ou prévues à l’automne 2027).

Ce n’est pas un hasard si Schlein, Conte et les autres dirigeants de l’opposition institutionnelle, lors des manifestations de joie pour le résultat qui se sont déroulées dans toutes les villes dès lundi soir, se sont bien gardés de demander la démission d’un gouvernement pourtant battu à plate couture par les « Italiens ». Non seulement parce qu’ils n’ont pas encore résolu le dilemme des orientations et de la direction de la coalition. Mais surtout parce qu’ils savent que, sic stantibus rebus, ces 15 millions de voix, pour l’essentiel, ne leur reviennent pas.

Et ceux qui ont conscience de cela doivent tout faire pour ne pas leur offrir cette victoire, à cette opposition institutionnelle impuissante et corrompue qui, en 2022, a livré la victoire à Giorgia Meloni et qui, depuis lors, n’est pas sortie du marasme programmatique dans lequel elle s’est enlisée depuis de nombreuses années. Cela renforce et, d’une certaine manière, redonne tout son sens à la manifestation nationale de Rome Together No Kings, « contre les rois et leurs guerres », prévue samedi prochain, le 28 mars. Une manifestation certes contre la « reine Giorgia » et contre le « roi Donald » (ainsi que contre tous les autres rois, Netanyahu, Poutine, etc.). Mais aussi une manifestation pour une opposition différente, tant dans son contenu que dans ses programmes et ses méthodes d’action.

Repris de

Traduction ML