Le principal risque pour la démocratie en Argentine réside dans l’érosion de la mémoire critique plutôt que dans l’oubli ou la justification ouverte de la dictature
Par Augusto Reina pour INFOBAE.com
24 mars 2026

La plupart des Argentins définissent la dictature de 1976 comme une période marquée par les disparitions et les violations des droits de l’homme.
Les sociétés ne se souviennent pas et n’interprètent pas leur passé historique de la même manière. Avec le temps, certaines l’oublient. D’autres en débattent pendant des décennies. Dans certains cas, cela devient un clivage politique permanent qui divise les générations. Et ce n’est que dans de rares endroits qu’un large consensus social parvient à s’établir sur ce qui s’est passé. Cinquante ans après le coup d’État militaire de 1976, l’Argentine semble avoir emprunté cette dernière voie. L’image positive de la dernière dictature avoisine à peine les 7 % et la majorité de la société définit cette période comme un système de disparitions et de violations des droits de l’homme. Ce sont des chiffres qui ne s’expliquent pas d’eux-mêmes.
Pour comprendre à quel point ils sont exceptionnels, il faut sortir du pays un instant, non pas pour chercher des modèles, mais pour prendre du recul et évaluer la situation. Les sociétés qui ont traversé des dictatures au XXe siècle n’ont pas traité ce passé de la même manière, et ces différences en disent long sur ce que l’Argentine a construit et, aussi, sur ce qu’elle risque de perdre. L’Espagne est peut-être le cas le plus étudié. Le franquisme a duré près de quatre décennies, suffisamment de temps pour façonner les institutions, la culture et l’éducation. La transition démocratique des années 70 a choisi de ne pas revisiter le passé en échange de la stabilité politique. Cela a fonctionné pendant des années. Les conséquences sont apparues plus tard. Aujourd’hui, environ 15 % des Espagnols ont une image positive du régime de Franco, et parmi les jeunes, une proportion significative admet que, dans certaines circonstances, un régime autoritaire pourrait être préférable à la démocratie. Il ne s’agit pas d’une revendication active. C’est quelque chose de plus diffus et de plus difficile à combattre : un passé qui s’est estompé, déconnecté des expériences biographiques, à la disposition de quiconque souhaite le réinterpréter lorsque la démocratie déçoit.
Le cas chilien montre une autre possibilité : qu’une dictature ne soit ni oubliée ni condamnée, mais qu’elle devienne une ligne de démarcation politique d’une actualité . Actuellement, un tiers des Chiliens justifie le coup d’État de 1973 et une proportion importante considère Pinochet comme un modernisateur économique. C’est l’une des raisons pour lesquelles le pinochetisme fonctionne aujourd’hui comme une identité politique, et pas seulement comme un souvenir historique. Face à ces deux cas, l’Argentine constitue une anomalie. Sept Argentins sur dix affirment en savoir beaucoup ou un peu sur ce qui s’est passé entre 1976 et 1983. Contrairement à l’Espagne, la mémoire ne s’est pas estompée. Contrairement au Chili, elle n’est pas devenue un champ de bataille. La dictature fait office de point de consensus général, au-delà des clivages partisans. Pourquoi ? La réponse ne réside pas uniquement dans l’histoire. Elle réside peut-être dans ce qu’on en a fait.
Contrairement à l’Espagne et au Chili, l’Argentine a mis en place l’un des processus de justice transitionnelle les plus connus au monde. Le procès des Juntas en 1985 a constitué un événement sans précédent dans la région et une référence incontournable à l’échelle mondiale. Les procès pour crimes contre l’humanité qui ont repris dans les années 2000 n’ont pas d’équivalent dans la région. Mais la justice n’était pas seule. Elle s’est accompagnée de politiques de mémoire : l’école, les organismes de défense des droits humains, les lieux de mémoire, la production culturelle et les rituels publics ont construit une vision partagée qui ne dépend pas exclusivement de l’expérience biographique directe. La plupart des Argentins n’ont pas eu de proche disparu. La mémoire est, dans une large mesure, apprise et transmise. Elle n’est pas seulement vécue. Et cela, loin de l’affaiblir, semble l’avoir rendue plus stable. Le plus grand risque pour la mémoire argentine ne vient pas de ceux qui nient la dictature. Il vient de ceux qui s’en souviennent, mais avec des nuances. À côté d’un noyau solide de condamnation, les données montrent une zone grise minoritaire mais persistante. Environ un quart de la société interprète cette période comme une lutte contre le terrorisme au cours de laquelle il y a eu des excès, exprime des doutes sur le nombre de disparus ou adhère à des phrases telles que « si tu n’étais pas impliqué dans quelque chose de louche, il ne t’arrivait rien ». Ce n’est ni une revendication ouverte ni un déni frontal. C’est quelque chose de plus subtil et de plus efficace : le relativisme comme forme contemporaine du négationnisme.
Il ne nie pas les crimes, il les contextualise. Il ne revendique pas l’autoritarisme comme projet, mais en fait un point de comparaison implicite lorsque la démocratie déçoit. Il ne cherche pas à réécrire le passé de manière frontale. Il cherche à le rendre discutable. Le risque démocratique argentin aujourd’hui n’est peut-être pas l’oubli ou un coup d’État. C’est quelque chose de plus difficile à combattre : une démocratie qui se vide de l’intérieur, réduite à sa dimension procédurale, où l’ordre pèse plus lourd que les droits et où les formes importent plus que le contenu. Ce n’est pas une rupture. C’est une érosion.
Les commémorations invitent à regarder en arrière. La comparaison oblige à regarder vers l’avenir. Car les souvenirs de l’autoritarisme ne parlent pas seulement du passé. Ils parlent du type de démocratie qu’une société est prête à soutenir, même lorsque la démocratie cesse d’être confortable.
https://www.infobae.com/opinion/2026/03/24/a-50-anos-del-golpe-por-que-argentina-recuerda-distinto
Traduction ML
