International, Politique et Social

Poutine, Trump et la gauche

1ER JANVIER 2026

par Fabrizio Burattini sur le site “Refrattario e Controcorrente

Certes l’argumentaire de Fabrizio nous est familier en France (pour nous, minoritaires, qui soutenons la résistance ukrainienne) mais il a le mérite d’être parfaitement articulé. Il emploie aussi les termes adaptés et évite le concept de « campisme » qui, à l’heure actuelle, résonne comme une excuse. ML

Nous le répétons depuis des années : en Italie (et malheureusement pas seulement en Italie), la résistance ukrainienne à l’invasion russe est souvent vue à travers un prisme (géo)politique. De nombreux militants, et plus encore, une grande partie des dirigeants de la gauche radicale italienne se sont posé le dilemme suivant. « Devons-nous soutenir l’armement de Kiev et, par conséquent, devenir les pions de l’impérialisme de l’OTAN, ou vaut-il mieux laisser les Ukrainiens se débrouiller seuls face à Poutine et à son opération militaire spéciale ? » De cette question, légitime mais quelque peu trompeuse dans sa formulation, naissent des interprétations erronées de la réalité et les« mots d’ordre » qui ont conduit une grande partie de la gauche (malgré ses différentes nuances) dans les bras du « poutinisme » et, en tout cas, dans l’impasse d’un « pacifisme » hypocrite qui, sans surprise, converge avec de nombreuses proclamations du trumpisme.

Au cours de l’année dernière (depuis l’arrivée au pouvoir de Trump), la rhétorique de la « paix à tout prix » s’est répandue et rassemble, dans un large spectre politique, de la gauche « radicale » à Salvini et Vannacci. Pour l’Ukraine, ce « slogan » signifie essentiellement une paix imposée aux conditions de la Russie, d’autant plus qu’elle serait en fait confiée au « pacemaker » Donald Trump, qui cherche de plus en plus ouvertement à contraindre l’Ukraine à accepter les conditions humiliantes d’un accord rédigé au Kremlin.

Tous ceux qui, à gauche (et en particulier à l’extrême gauche), ont tenté ces dernières années de proposer une lecture différente, prenant sérieusement en compte les orientations politiques réelles et concrètes de l’oligarchie russe, les politiques patriarcales, parafascistes et impérialistes de l’État russe, sa politique de russification forcée pratiquée en Crimée et dans les « républiques populaires » de Donetsk et Lougansk, et donc la nature et les conséquences de l’agression militaire russe à grande échelle de février 2022, se sont souvent, voire presque toujours, heurtés à des réponses du type : « Oui, mais c’est l’OTAN qui l’a provoquée… Oui, mais il y a des nazis en Ukraine… ».

Peu à peu, un fossé s’est creusé entre les petits groupes communistes ou anarchistes, marxistes ou libertaires qui insistaient pour soutenir la résistance ukrainienne et la grande majorité de la gauche radicale accrochée à cette fausse analyse et à ces indications que je n’hésite pas à qualifier d’« idiotes » (au sens le plus pur du terme, de « personne privée », qui se préoccupe de ses propres intérêts, qui ne veut pas examiner des problèmes qui l’obligeraient à détourner le regard, des problèmes qui, à tort, pourraient le détourner de la lutte contre le « véritable impérialisme », celui de toujours, l’OTAN). Une incompréhension parce qu’aux yeux de cette minorité « pro-Ukraine », il devenait de plus en plus difficile de convaincre « les autres » d’une simple vérité : « soutenir un impérialisme étranger n’est pas un bon moyen de lutter contre celui dans lequel nous vivons ».

Beaucoup de choses ont changé au cours de l’année 2025. Trump est désormais dans le bureau ovale à Washington. Et depuis lors, après avoir « résolu » à sa manière le « problème » de Gaza, sa principale préoccupation est devenue de pousser l’Ukraine vers des accords de paix humiliants, par tous les moyens, y compris celui du chantage à la suspension de l’aide militaire. Et c’est là qu’un lien puissant s’est créé avec le slogan contre les livraisons d’armes qui caractérise depuis 2022 la gauche italienne, toujours mobilisée pour bloquer toute aide au pays agressé et à sa résistance.

Une aide qui a toujours été présentée comme la cause des coupes dans les services sociaux, avec une mystification politique et sociale supplémentaire. À cet égard, grâce notamment à leur visibilité médiatique et parlementaire, les 5 étoiles de Giuseppe Conte ont été les champions, qui, sans surprise, ont gagné ces derniers mois en crédibilité dans la bulle de la « gauche radicale ».

À cela s’est récemment ajoutée la question du réarmement européen. À juste titre, beaucoup sont effrayés par les plans d’augmentation astronomique des budgets de la défense et par la perspective d’une guerre avec la Russie, ce qui a donné davantage de place à des personnalités plus ou moins équivoques (comme Alessandro Di Battista, Angelo D’Orsi, Alessandro Orsini, etc.), qui ont toujours soutenu une orientation pro-russe (ce n’est pas un hasard s’ils se définissent comme « russophiles ») et la « recherche de la paix à tout prix », en cachant bien sûr que leur soi-disant « paix » aurait des conséquences dévastatrices pour l’Ukraine et pour des dizaines de millions d’Ukrainiens.

La démagogie des discours « cultivés » de l’historien D’Orsi et des déclarations propagandistes de l’ancien membre du Mouvement 5 étoiles Di Battista est évidente, mais, comme dans toutes les opérations démagogiques, nombreux sont ceux qui tombent dans le piège. En Occident (et aussi en Italie), la « solution » commode de la « désertion » est assez répandue : depuis les ordinateurs et le web occidentaux, on lance des proclamations antimilitaristes à 360 degrés, tant envers les Russes qu’envers les Ukrainiens, comme si leurs actions militaires respectives étaient identiques et symétriques.

Bien sûr, nous devons soutenir ceux qui se soustraient au service militaire dans l’armée de l’agresseur ou qui désertent ses rangs. Il suffit de consulter le site Идите лесом (Idite lesom, Imboscati), dont les promoteurs, du moins ceux qui agissent ouvertement, Grigorij Sverdlin, Daria Berg, Anton Gorbatsevich et Ivan Chuvilyaev, ont tous les quatre dû quitter la Russie depuis 2022. Cherchez, même à l’aide d’un bon traducteur automatique, sur ce site véritablement pacifiste, une quelconque incitation à une « désertion » similaire des soldats ukrainiens, vous ne la trouverez pas. Tout comme vous ne trouverez aucun mot d’ordre incitant au blocage de l’aide occidentale à l’Ukraine.

Et demandez-vous pourquoi. Parce qu’il n’y a aucune raison concrète pour laquelle les désertions et donc l’affaiblissement consécutif de l’armée de l’agresseur seraient liés à une réduction des livraisons d’armes à l’Ukraine, ni aucune raison pour laquelle le désarmement de l’Ukraine pourrait aider les déserteurs russes.

Et, dans le cas de la « paix à tout prix » (tant souhaitée par le camp qui va de la « gauche radicale » à Vannacci, et concrètement confiée à Donald Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner), qui garantira la sécurité de la population civile en Ukraine ?

La gauche « russophile » est en première ligne pour dénoncer les violations des droits humains en Ukraine, les enrôlements forcés dans l’armée de Kiev, les restrictions de liberté, le report des élections, etc. Ainsi, à ses arguments démagogiques selon lesquels l’aide à l’Ukraine nuirait aux services sociaux dans les pays occidentaux (comme si la politique de réduction des services sociaux en Occident avait commencé en 2022…), s’ajoute aujourd’hui un autre argument, selon lequel l’Occident (c’est-à-dire Trump, Meloni, Macron, Starmer, Merz & Co) devrait suspendre toute aide à l’Ukraine en raison du manque de respect de cette dernière pour les « droits de l’homme ». On néglige le fait que cela présente l’« Occident » comme un « défenseur des droits » potentiel, se soumettant précisément à la rhétorique du « bon impérialisme occidental » auquel on voudrait s’opposer.

Il en va de même pour le discours qui a récemment émergé sur la question de la « corruption » de l’État ukrainien, devenu un nouveau cheval de bataille des « pacifistes » italiens et occidentaux. Il reste le choix de cette « gauche » d’utiliser les problèmes réels et concrets de l’État ukrainien afin de mettre en péril la sécurité de l’ensemble de la population de ce pays.

Afin d’exploiter la juste sensibilité de masse suscitée par le génocide de Gaza, on entend parfois, dans la gauche, d’incroyables comparaisons entre Netanyahu et Zelensky, parfois même entre le sionisme israélien et le « nazisme »ukrainien, tout cela dans le but d’absoudre l’ami Poutine.

Il est tout à fait juste de dénoncer le « double standard » de la rhétorique « démocratique » occidentale, prête à « se solidariser » avec l’Ukraine agressée mais tout aussi alignée avec le colonialisme sioniste israélien. On dit : « L’Union européenne soutient Israël et soutient l’Ukraine. Elle est donc complice du génocide de Gaza et de la guerre contre la Russie ». Comme si les deux scénarios étaient comparables.

Il est juste de souligner que l’accueil solidaire réservé aux réfugiés ukrainiens, surtout au début de la guerre, est profondément différent du racisme avec lequel sont traités les réfugiés arrivant du Moyen-Orient, d’Asie ou d’Afrique. Mais une dénonciation du « double standard » ne peut s’accompagner d’un « double standard » similaire et symétrique, sous peine de devenir totalement incroyable.

La gauche n’a jamais accordé l’attention nécessaire au lien très étroit qui existe entre sa position hypocrite et pro-russe sur le conflit en Ukraine et sa capacité toujours moindre à se mettre en phase avec les masses. En témoignent les résultats électoraux de plus en plus décevants et décourageants.

Les pays européens, dont certains, en premier lieu l’Italie, dans une mesure tout à fait marginale, soutiennent l’Ukraine, non pas parce qu’ils sont animés par des sentiments « anti-impérialistes », mais parce que la guerre en Europe les préoccupe évidemment plus que les guerres sur d’autres continents. Et c’est pour l’hypocrisie de ce « soutien » que la gauche européenne, et surtout italienne, voudrait faire payer le prix au peuple ukrainien.

La tentative consiste à monter les victimes de différents impérialismes les unes contre les autres. C’est exactement le contraire de ce que l’on devrait avoir appris de l’histoire du mouvement ouvrier : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ». Une gauche qui choisit ses victimes en fonction de la « sympathie » qu’elle éprouve pour leurs bourreaux ne facilite pas, mais au contraire entrave la solidarité internationale.

La politique de réarmement récemment adoptée par plusieurs pays sous l’impulsion de l’UE mérite une mention particulière. Ursula Von Der Leyen et sa commission ont justifié le choix d’un réarmement vertigineux par l’agressivité indéniable de la Russie de Poutine.

Mais les véritables raisons résident dans la nécessité pour l’impérialisme européen (ou plutôt les impérialismes européens) de se réarmer pour faire face, d’une part, à la politique « America first » de Trump et, d’autre part, à la course internationale évidente vers la guerre. La nécessité de « défendre l’Ukraine », pour Meloni, Macron, Starmer, Merz, n’est qu’un prétexte, utile mais complètement mensonger.

Pour refuser le réarmement et ses conséquences politiques et sociales, la gauche ne réfute pas les véritables motivations de cette politique, mais s’efforce de banaliser, voire de nier, l’agressivité néo-tsariste de la Russie de Poutine. « Il est ridicule de penser que Poutine veuille arriver à Rome ou à Lisbonne », dit-on, avec pour conséquence de nier totalement cette agressivité qui est pourtant évidente et prouvée non seulement depuis 2014 en Ukraine, mais aussi en Géorgie, en Tchétchénie, en Arménie et au Kazakhstan. La boutade qui nie que Poutine veuille « arriver à Rome » vise en réalité à faire oublier les nombreux crimes commis par ce régime dans l’ancien empire soviétique et au-delà (voir la Syrie).

Face à la politique de réarmement de l’UE, il est plus que juste de dire que « nous ne voulons pas la guerre ». Mais ce refus ne peut se fonder sur la négation de l’agressivité russe. On ne peut pas renverser la lecture de la réalité en dénonçant à juste titre l’hystérie militariste qui se développe en Europe et, dans le même temps, soutenir que c’est l’Europe qui « provoque » la Russie.

La thèse honteuse qui rappelle des précédents historiques effrayants, mais que certains défendent explicitement (D’Orsi, Orsini, Di Battista, mais pas seulement) et d’autres moins effrontément mais tout aussi substantiellement, est la suivante : « Donnons à la Russie ce qu’elle veut (l’Ukraine ou une partie de celle-ci), et elle n’aura alors plus aucun intérêt à nous attaquer ».Cette thèse n’a rien à voir avec la solidarité internationaliste. C’est une thèse solidaire des arguments et de la politique de l’impérialisme russe. Et c’est une motivation supplémentaire de l’incapacité de la gauche à sortir de sa zone de confort de plus en plus réduite et à savoir revenir vers l’opinion publique, en particulier vers les travailleuses et les travailleurs qui savent bien (par expérience) que lorsqu’un puissant obtient ce qu’il veut, il s’arrête rarement.L’un des arguments de cette gauche est le soutien majoritaire indéniable dont bénéficie Poutine dans « sa » Russie. Depuis le début de son mandat, Poutine a principalement utilisé les guerres pour gérer son pouvoir, créant constamment de nouveaux ennemis, titillant l’idée d’un retour à la grandeur passée (Make Russia Great Again), dénonçant les crimes de « l’Occident » tout en continuant à faire des affaires avec lui (comme avec Israël), et en opposant aux prétendues valeurs individualistes « occidentales » des valeurs encore plus réactionnaires.Certes, la politique de réarmement de l’Union européenne doit être rejetée, car elle est fondée sur la guerre comme opportunité commerciale, motivée par le profit capitaliste. Mais la manière dont certaines formations politiques de gauche envisagent de le faire risque d’être contre-productive.Au niveau national, pour la plupart des pays d’Europe centrale et occidentale, il n’y a évidemment aucun risque d’invasion militaire russe. Ainsi, de nombreux dirigeants de gauche (à l’instar de Salvini ou Vannacci) ne parlent qu’en termes nationaux : « Il n’y a aucune menace militaire pour notre nation, alors pourquoi dépenser de l’argent pour la défense ? » Cela alimente des sentiments nationalistes et isolationnistes dangereux, comme si l’action de l’extrême droite dans ce même sens ne suffisait pas. Sauf que l’extrême droite est plus cohérente car elle promeut l’égoïsme dans tous les domaines (racisme, économie, environnement), de sorte que la gauche perd toujours à ce jeu.En adoptant une vision plus large, pour une grande partie de l’opinion publique (y compris de nombreux travailleurs et travailleuses), il est évident que l’Europe, en tant qu’entité sociale, avec les caractéristiques qu’elle s’est construites, bien que de manière contradictoire, au cours des 80 dernières années (avec les luttes de classe pour les droits sociaux, économiques et démocratiques), est menacée, tant par Trump que par Poutine, tant par la montée de la droite que par la débâcle de la gauche. Et ce n’est pas la lecture complotiste si chère à la « gauche » sur les incursions des drones et des chasseurs russes qui la rassurera.Dans tout cela, non seulement toute subjectivité du peuple ukrainien disparaît, mais aussi, et d’une certaine manière surtout, toute subjectivité du peuple russe lui-même.Pour Poutine, pour Trump et pour leurs trop nombreux partisans, le scénario idéal est clair : une Europe de l’Est sous domination russe, une Europe occidentale dirigée par des gouvernements d’extrême droite qui s’adaptent à un monde divisé en sphères d’influence de plus en plus autoritaires. Tandis que la zone de conflit se déplace vers le Pacifique.

Traduction ML