Idées et Sociétés, International

Manifeste en discussion au sein de Die Linke.

L’Initiative de gauche ukrainienne (ULI) en Allemagne, la Bundesarbeitsgemeinschaft (Commission fédérale de travail) des militants de gauche russophones au sein de DIE LINKE, ainsi que le réseau Just Peace Network, récemment créé, ont rédigé un excellent manifeste destiné au débat programmatique au sein du parti DIE LINKE et au prochain congrès du parti prévu fin juin.Christian Zeller

MANIFESTE À SIGNER

L’antimilitarisme qui oublie ceux qui sont attaqués n’en est pas un.

Contre le réarmement comme machine à profits. Contre le fait de fermer les yeux sur l’impérialisme russe. Pour une politique de paix de gauche qui concilie autodéfense et contrôle social.

PAS D’ARMES POUR LE PROFIT, MAIS DES ARMES POUR LES VICTIMES D’AGRESSIONS. LA PAIX SIGNIFIE LA FIN DE L’AGRESSION

RÉSEAU POUR UNE PAIX JUSTE

Signez si vous souhaitez que cette voix soit entendue lors du congrès du parti.

La phase de lancement s’adresse aux camarades, initiatives, organisations de base et élus qui souhaitent soutenir politiquement cette position.

SIGNER MAINTENANT

Principe de protection des données : La liste reste interne pendant la phase de lancement. Seules les personnes qui y consentent expressément seront nommées publiquement.

I. De quoi s’agit-il ?

Une politique de paix de gauche qui oublie ceux qui sont attaqués n’est pas une politique de paix. La motion G.26 « Nous ne paierons pas pour vos guerres ! » pose précisément ce problème. Le congrès fédéral du parti est ainsi saisi d’une motion visant à durcir la ligne de politique de paix du parti sous le signe du réarmement, du démantèlement social et de nouvelles guerres.

Si on la lit uniquement à la lumière du débat budgétaire allemand, on peut facilement la prendre pour une réponse antimilitariste cohérente. Elle s’oppose aux programmes de plusieurs milliards d’euros pour l’armée et l’armement, aux profits de Rheinmetall, à la normalisation de la capacité de guerre, et se prononce en faveur de la reconversion, des grèves scolaires et du conseil en matière d’objection de conscience.

Nous partageons ce diagnostic social : celui qui, rien qu’en 2026, trouve plus de 108 milliards d’euros pour les dépenses de défense tout en gelant le montant de l’aide sociale à 563 euros mène une lutte des classes par le haut. Si l’action Rheinmetall a été multipliée par seize depuis 2022, ce n’est pas une anomalie du marché — c’est une décision politique. Une gauche doit lutter contre le démantèlement social, les profits de l’armement et la militarisation du quotidien. Mais elle doit aussi reconnaître honnêtement que l’Allemagne a cofinancé pendant des années la puissance d’agression de Poutine par des importations d’énergie bon marché — même après l’annexion de la Crimée en 2014, même pendant que des opposants russes étaient emprisonnés.

Mais la motion G.26 ne tombe pas dans le vide. Elle intervient après plus de quatre ans de guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine et au cœur d’un débat programmatique dans lequel le parti doit décider s’il continue à traiter les besoins de sécurité de l’Europe de l’Est comme une note en marge. C’est précisément là que réside le problème : la motion évoque le réarmement, les profits et la capacité de guerre, mais elle rend invisibles l’Ukraine attaquée et les sociétés menacées d’Europe de l’Est, et relègue l’impérialisme russe au rang de question secondaire. Les sociétés attaquées ne sont pas des pions entre les blocs de pouvoir, mais des sujets politiques dotés d’une histoire propre, de luttes sociales propres et d’un droit propre à l’autodétermination.

C’est pourquoi nous n’écrivons pas avec une distance académique, mais en tant que gauche d’Europe de l’Est. Nous savons ce que signifie la « paix » de Poutine — et c’est précisément pour cette raison que nous ne la voulons pas. La motion G.26 tire trois conclusions erronées d’observations justes : une histoire fausse, une symétrie fausse, une réponse fausse. C’est contre cela que s’élève ce texte.

II. Une histoire erronée — le piège de 1914

La motion G.26 se réfère aux crédits de guerre du SPD de 1914. L’approbation par le SPD de ces crédits de guerre constituait une capitulation politique face au nationalisme et à la trêve civile — car elle contribuait à une agression impérialiste entre puissances impérialistes. Personne n’a été libéré. Tout le monde a été sacrifié.

Mais 2022 n’est pas 1914. La référence aux crédits de guerre ne tient la route que si le soutien militaire signifie aujourd’hui la même chose qu’à l’époque : l’approbation de la guerre menée par son propre État impérialiste. Or, c’est précisément ce qui n’est pas le cas ici. Une partie se défend. L’autre a attaqué. L’Ukraine n’est pas l’Empire allemand. C’est la république attaquée. L’attaque était une décision impérialiste contre l’autodétermination de l’Ukraine.

Celui qui brouille cela ne répète pas le réflexe anti-guerre des bolcheviks de 1914. Il répète l’erreur de cette gauche fidèle à Moscou qui a qualifié le soulèvement hongrois de 1956 de « contre-révolutionnaire », le Printemps de Prague de 1968 d’« égaré » et la Géorgie de 2008 de « provocatrice ». À chaque fois, Moscou s’est présentée avec ses chars. À chaque fois, une partie de la gauche occidentale a fait preuve de compréhension. Cette tradition n’est pas la nôtre.

Marx et Engels ont soutenu les soulèvements polonais contre l’Empire tsariste — non par romantisme national, mais parce qu’ils considéraient l’oppression de peuples entiers comme un obstacle à la libération démocratique et socialiste. Les Brigades internationales sont parties en Espagne en 1936 – non pas « contre les deux camps belligérants », mais contre Franco. Au Rojava aussi, la gauche a compris que l’autodéfense contre la violence réactionnaire ne peut être remplacée par des appels. L’antifascisme est concret. Il choisit un camp et en accepte les risques. C’est à cette tradition que nous nous rattachons.

III. Fausse symétrie — le coupable systématiquement passé sous silence

Cette histoire fausse engendre également une fausse symétrie qui imprègne tout le texte. La motion mentionne Israël et les États-Unis lorsqu’elle veut désigner des agresseurs. Elle ne mentionne pas ce qu’a fait la Russie. Pas un mot sur Boutcha, pas un mot sur Marioupol, pas un mot sur les enfants ukrainiens déportés en Russie. L’omission est aussi une prise de position. Quiconque ne nomme pas cette guerre par son nom l’a déjà à moitié acceptée.

Pourtant, la motion parle des « travailleurs en Ukraine comme en Russie » — comme si les uns et les autres avaient eu le même choix. Ils ne l’ont pas eu. Un camp a été envahi. L’autre a attaqué. La symétrie entre la puissance agressive et les attaqués n’est pas du pacifisme. C’est de la complicité avec le plus fort.

C’est précisément pour cette raison que nous devons faire la distinction entre l’État russe et les personnes qui refusent cette guerre. La solidarité avec les déserteurs et les objecteurs de conscience russes n’est ni un substitut ni un contrepoids à la solidarité avec l’Ukraine, mais sa conséquence antimilitariste. Une prétendue « solidarité avec la Russie », qui ne traite les opposants à la guerre russes emprisonnés que comme le reflet de la souffrance ukrainienne, rend invisibles les deux : la répression d’État en Russie et la réalité d’un quotidien ukrainien attaqué sous les bombes.

Cette faiblesse n’est pas nouvelle pour le parti. En Crimée en 2014, en Syrie, lors de l’invasion totale de 2022 et à Gaza, Die Linke s’est trop souvent montrée divisée, en retard ou trop préoccupée par elle-même. Ce problème est également ouvertement évoqué dans le débat actuel sur le programme. Mais un aveu qui reproduit la même lacune dans la prochaine motion sur la politique de paix ne met pas fin à l’erreur. Elle ne fait que la rendre plus visible. Et cette lacune touche concrètement les gauches ukrainienne, russe, biélorusse et d’Europe centrale au sein de ce parti, dont l’expérience politique avec le Kremlin est plus ancienne que le débat allemand à son sujet.

IV. Mauvaise réponse — pas d’armes pour le profit, mais des armes pour ceux qui sont attaqués

De cette fausse symétrie naît la mauvaise réponse politique. Oui, les dépenses d’armement sont utilisées pour justifier le démantèlement social. Oui, Rheinmetall et d’autres groupes font de la guerre un modèle économique. Oui, la gauche ne doit pas légitimer cette machine à profits. Mais il ne s’ensuit pas que le soutien militaire à l’Ukraine soit une erreur. Il s’ensuit que ce soutien ne doit pas être laissé à la logique du profit des groupes d’armement.

L’opposition décisive ne se situe pas entre « des armes » et « pas d’armes ». Elle se situe entre deux façons d’organiser la sécurité : comme un projet privé à but lucratif ou comme une mission publique contrôlée démocratiquement. Ceux qui disent : « Pas d’armes, car Rheinmetall en profite », livrent l’Ukraine à l’impérialisme russe et la question de la sécurité à la droite, aux militaires et aux groupes industriels. Celui qui dit : « Plus d’armes, quelles que soient les conditions », transforme chaque crise en passe-droit pour des profits supplémentaires, l’opacité et le chantage politique. Une réponse de gauche doit rejeter ces deux positions.

La question n’est donc pas de savoir si les sociétés attaquées ont le droit à l’autodéfense. Elles l’ont. Quiconque prend au sérieux la Charte des Nations unies ne peut opposer son interdiction du recours à la force au droit à l’autodéfense des nations attaquées. Le Programme d’Erfurt place le droit international et les Nations unies au cœur de la politique de paix de gauche ; cet engagement doit également s’appliquer à l’article 51. La question est de savoir dans quelles conditions sociales cette autodéfense est soutenue. Les fonds publics doivent s’accompagner de conditions publiques : contrôle ouvert des coûts, limitation des profits exceptionnels, contrôle parlementaire et transparence publique sur les marchés publics et les exportations, délais d’attente pour empêcher le va-et-vient entre les ministères et les entreprises, droits sur les technologies financées par des fonds publics. Pas de chèque en blanc pour Rheinmetall. Pas de politique d’approvisionnement servant de programme de soutien aux entreprises. Là où le marché échoue — en matière de munitions, de défense contre les drones, de pièces de rechange, de composants de défense aérienne et de biens de protection —, il faut des formes de production publiques et des marchés publics européens sous contrôle démocratique.

Cela vaut également pour la conversion. Ceux qui, aujourd’hui, se contentent de parler de « conversion » comme si nous vivions encore dans les débats sur le désarmement des années 1990, passent à côté de la réalité. En réalité, nous assistons également à une conversion inversée : les capacités industrielles civiles sont ouvertes à la production d’armement. C’est pourquoi toute expansion de la production militaire financée par des fonds publics doit s’accompagner de la cogestion, de la convention collective, de la qualification et d’une perspective de retour à des activités civiles. Ainsi, le soutien à l’Ukraine ne devient pas un antithèse de la politique antimilitariste de gauche, mais son critère de référence : pas moins d’armes pour l’Ukraine, mais moins de pouvoir de chantage privé sur la production d’armes. Pas d’armes pour le profit. Mais des armes pour ceux qui sont attaqués.

V. Ce que nous exigeons

Ce que nous attendons de la motion, ce n’est pas moins d’antimilitarisme, mais un antimilitarisme cohérent. Cette critique n’aboutit pas à des déclarations d’intention abstraites, mais à des modifications concrètes de la motion et de la ligne programmatique du parti :

  1. Reconnaissance claire du droit de légitime défense de l’Ukraine conformément à l’article 51 de la Charte des Nations unies. Le droit international est indivisible — la Charte des Nations unies s’applique sans double standard, contre tout agresseur. Il en découle une solidarité politique avec les sociétés attaquées qui se défendent contre la violence réactionnaire et impérialiste, de l’Ukraine au Rojava.
  2. Poursuite des livraisons d’armes défensives à l’Ukraine — issues d’une production contrôlée démocratiquement, avec la priorité donnée à la défense aérienne et aux équipements de protection, sans pouvoir de chantage privé des groupes d’armement, avec une perspective de reconversion pour l’après-guerre. Pas d’armes pour le profit. Mais des armes pour ceux qui sont attaqués.
  3. Une production d’armement coordonnée démocratiquement au lieu d’un secteur à but lucratif — conditionnalité publique, contrôle ouvert des coûts, transparence publique, formes de production publiques ciblées et pare-feu démocratiques contre le pouvoir de lobbying des groupes d’armement.
  4. Une codécision contraignante sur la reconversion dans les deux sens — des conseils de reconversion composés de salarié·e·s, de syndicats et de collectivités locales, le respect des conventions collectives, la qualification et une perspective de retour à la vie civile pour toute expansion de la production militaire financée par des fonds publics.
  5. Protection et accueil des déserteurs et objecteurs de conscience russes — car la conséquence antimilitariste concrète n’est pas la symétrie entre les États, mais le soutien à ceux qui se soustraient à l’armée d’agression.
  6. Une politique de sécurité antifasciste comme ligne programmatique du parti — ni soumise à la logique de l’OTAN ni aux groupes d’armement, mais pas non plus un pacifisme d’autodestruction. Mais une gauche qui conçoit la sécurité par la base : pour les locataires, pour les réfugiés, pour les sociétés attaquées et menacées.

VI. Qui s’exprime ici

Ce manifeste est une intervention du Réseau pour une paix juste (NGF). Au sein du NGF, des militants de gauche solidaires de l’Ukraine, qu’ils aient ou non un lien biographique avec l’Ukraine, la Russie et l’Europe de l’Est, travaillent ensemble. Ce n’est pas notre origine qui nous unit, mais une position politique. Au sein du NGF, l’Initiative de la gauche ukrainienne (ULI) et le BAG Russischsprachige Linke (RL) ont présenté ce texte. Il met délibérément l’accent sur les expériences ukrainiennes, russophones et d’Europe de l’Est, car ce sont précisément ces perspectives qui font défaut dans la motion G.26.

L’Initiative de la gauche ukrainienne (ULI) apporte au NGF la perspective des militants de gauche ukrainiens et solidaires de l’Ukraine en Allemagne. Beaucoup d’entre nous ne connaissent pas la guerre d’agression russe à travers les images de la télévision, mais à travers des histoires familiales, l’exil, le travail politique et les contacts avec les syndicats, les organisations de gauche et les mouvements sociaux en Ukraine. Nous luttons pour une solidarité avec l’Ukraine qui ne se limite pas à l’État : pour un soutien militaire à l’autodéfense, pour la reconstruction sociale et syndicale, pour les droits des réfugiés et contre toute instrumentalisation de la question ukrainienne par la droite.

Le BAG Russischsprachige Linke (RL) apporte au NGF la perspective des militants de gauche russophones qui s’opposent à la guerre, au nationalisme et à la répression de Poutine — en Russie, en exil et parmi les migrants en Allemagne. Pour nous, le fait d’être russophone ne constitue pas un camp politique ni une excuse pour la nostalgie impérialiste. Beaucoup d’entre nous constatent que la guerre de Poutine divise également les communautés migrantes ici : ceux qui s’y opposent sont traités de traîtres par la droite et de perturbateurs par une partie de la gauche allemande. Nous insistons : la solidarité avec les déserteurs, les objecteurs de conscience et les opposants russes fait partie de la solidarité avec l’Ukraine, elle ne va pas à son encontre.

Nous ne sommes pas des atlantistes. Nous ne sommes pas des sympathisants de Poutine. Ce manifeste exprime ce que la gauche allemande n’a pas eu depuis des décennies : une voix d’Europe de l’Est issue de la gauche, portée par un réseau solidaire. C’est précisément pour cette raison que nous nous adressons à tous ceux et celles qui veulent une politique de paix de gauche qui prenne en compte les personnes attaquées. Ignorer cette voix — comme le fait la motion G.26 — n’est pas internationaliste. C’est de l’ignorance teintée de gauche.

VII. Conclusion

Nous ne paierons pas pour les profits de Rheinmetall. Nous ne paierons pas pour les fantasmes de réarmement de Merz. Nous ne paierons pas pour une politique qui oppose l’État social à la sécurité.

Mais nous ne laisserons pas non plus l’Ukraine payer — avec ses villes, ses enfants, son droit à l’autodétermination — pour qu’un consensus au sein du Parti de gauche allemand puisse conserver son slogan simpliste.

La solidarité n’est pas symétrique.

L’antimilitarisme, ce n’est pas détourner le regard.

La paix, ce n’est pas le silence des victimes.

La paix, c’est la fin de l’agression.

La paix dans l’autodétermination — pas la paix dans la soumission.

C’est pour cela que nous nous battons au congrès fédéral du parti.

Quiconque partage cette position – en tant que camarade, initiative, organisation de base ou élu·e – est invité·e à cosigner ce texte, à participer à la discussion et à se battre avec nous lors du congrès fédéral du parti.