Tout au long de sa vie, Elon Musk a donné une image exagérée, presque caricaturale, des grandes tendances de l’économie politique.
SOPHINA CLARK DANIEL JUDT ENTRETIEN RÉALISÉ PAR. DOUG HENWOOD
Elon Musk n’a pas besoin d’être présenté. C’est l’un des capitalistes les plus en vue de notre époque. Contrairement à beaucoup d’autres dans le secteur des technologies, il met les mains dans le cambouis (ou plutôt, ce sont ses employés qui le font), construisant des voitures et des fusées, creusant des tunnels, allant même jusqu’à implanter des puces dans le cerveau des gens.
C’est aussi un maître du battage médiatique, faisant des déclarations absurdes qui ne se concrétisent jamais. Au-delà de ce battage médiatique, il a accompli beaucoup de choses. Et pourtant, il a utilisé sa notoriété, son argent et sa plateforme X pour promouvoir une politique qui, sans exagération, est suprémaciste blanche et exterminationniste.
Les entreprises de Musk comprennent Tesla, le constructeur automobile ; SpaceX, l’entreprise de fusées ; X, anciennement Twitter ; et xAI, l’entreprise d’intelligence artificielle dont Grok est le visage ; Neuralink, le fabricant de puces implantables dans le cerveau humain pour permettre une communication directe avec les ordinateurs et Boring Company, qui fore des tunnels géants pour créer des autoroutes souterraines. Parmi celles-ci, seules Tesla et SpaceX sont rentables. Les bénéfices actuels combinés des deux s’élèvent à environ 12 milliards de dollars.
Ce sont les fondements financiers de sa fortune, estimée par Bloomberg à 655 milliards de dollars dont la majeure partie provient des actions de SpaceX et de Tesla. Cette dernière est cotée en bourse et sa valorisation est 372 fois supérieure aux bénéfices de l’entreprise. SpaceX devrait entrer en bourse prochainement. Avec une valorisation avoisinant les 2 000 milliards de dollars, cela représenterait 250 fois les bénéfices. Ces valorisations sont, selon tous les critères conventionnels, complètement folles, mais les investisseurs croient en la magie d’Elon.
Pour le podcast Behind the News de Jacobin Radio, Doug Henwood s’est entretenu avec l’historien Quinn Slobodian et le journaliste spécialisé en technologie Ben Tarnoff au sujet de leur nouveau livre Muskism: A Guide for the Perplexed.
La conversation a été éditée pour des raisons de longueur et de clarté. Vous pouvez écouter la conversation ici.
DOUG HENWOOD Je voudrais commencer par une question sur l’Afrique du Sud. Ce pays a façonné Musk, mais aussi toute une série d’autres célébrités du monde de la tech comme Peter Thiel et David Sachs. J’ai été surpris d’apprendre que Louis Rosetto, de Wired, était fasciné par cet endroit. Qu’est-ce qui caractérise l’influence de l’Afrique du Sud en général, et sur Musk en particulier ?
BEN TARNOFF C’est une bonne question. Nous tirons plusieurs enseignements de cette expérience. Je pense que la plupart des gens qui s’intéressent à la jeunesse de Musk dans l’Afrique du Sud de l’apartheid pourraient tirer la conclusion évidente suivante : quand on observe son virage ultérieur vers la droite, son adhésion à l’ethnonationalisme et à la suprématie blanche, et plus particulièrement sa propagation du mythe du génocide des Blancs en Afrique du Sud, on est tenté de dire que les germes de tout cela ont été semés il y a longtemps.
Notre approche est quelque peu différente : nous nous intéressons à l’économie politique de l’État de l’apartheid et soulignons qu’il s’agissait d’un régime très déterminé à atteindre un certain degré d’autosuffisance tant économique que technologique.
Il obtenait des licences de Ford pour construire des automobiles à l’intérieur des frontières du pays. Il développait un programme nucléaire avec l’aide de scientifiques américains et israéliens. Il a d’ailleurs construit une bombe opérationnelle dès le début des années 1980. Et quand on examine la carrière ultérieure de Musk en tant qu’industriel, notamment chez SpaceX et Tesla, on trouve des parallèles intéressants avec l’expérience de l’apartheid. Car si l’on connaît un tant soit peu Musk en tant qu’industriel, vous savez qu’il a une forte préférence pour l’intégration verticale, afin de réduire sa dépendance vis-à-vis des fournisseurs extérieurs. Nous ne pouvons pas lire dans ses pensées ni retracer exactement la ligne d’influence, mais nous pensons que les parallèles entre cela et le modèle industriel sud-africain sous l’apartheid sont assez frappants.
QUINN SLOBODIAN Le terme que nous utilisons pour cela est « futurisme-forteresse », qui, selon nous, rend bien compte à la fois du sentiment de risque ou de danger et de la nécessité d’utiliser la haute technologie pour fortifier l’État et armer ses défenseurs. Cela fait écho non seulement à l’Afrique du Sud de l’apartheid elle-même, mais aussi à certains dessins animés diffusés à la télévision à l’époque où Musk atteignait l’âge adulte, notamment Robotech et Transformers, des séries auxquelles il a fait référence dans des publications ultérieures et même dans les noms de ses produits.
DOUG HENWOOD Ce type est vraiment façonné par la science-fiction, n’est-ce pas ?
BEN TARNOFF La question de l’influence de la science-fiction sur Musk est un peu délicate. Quand on écrit et qu’on réfléchit à quelqu’un comme Musk, on se demande toujours dans quelle mesure il faut prendre ses déclarations au pied de la lettre. Il utilise souvent la science-fiction comme un mécanisme de signalisation, un moyen d’afficher son affinité avec une culture geek particulière et, par conséquent, de cultiver le type de communauté de fans qui a joué un rôle si important dans sa réussite financière et politique.Il est vrai que la science-fiction recèle pour lui de véritables repères importants. Celui auquel Quinn a fait allusion est le concept du « mech » ou « mecha », tiré des bandes dessinées et des dessins animés japonais. Il s’agit de l’idée d’une armure robotique géante dans laquelle un pilote humain, souvent un jeune homme, pénètre et avec laquelle il fusionne par intégration cybernétique afin de défendre une civilisation attaquée par une force écrasante. En particulier lorsque l’on examine les déclarations ultérieures de Musk sur la nécessité de devenir des cyborgs, d’implanter des interfaces cerveau-ordinateur chez les gens et de s’intégrer à ce qu’il décrit en ses propres termes comme le « gigantesque collectif cybernétique », on peut voir la résonance avec les mechs de sa jeunesse.
QUINN SLOBODIAN Nous hésitons également à accorder trop d’importance aux livres, aux bandes dessinées et aux dessins animés en tant que véritables facteurs explicatifs de la construction de l’empire de Musk. On est tenté d’utiliser ces miettes de biscuits comme un raccourci pour expliquer pourquoi Peter Thiel est tel qu’il est, par exemple, ou pourquoi Marc Andreessen est tel qu’il est — il suffit de regarder leur liste de lecture.
DOUG HENWOOD Vous traitez Musk comme ce que Ralph Waldo Emerson appelait un « homme représentatif ». Qu’est-ce qui fait de lui l’homme représentatif des années 2020 ?
BEN TARNOFF Nous avons vraiment essayé de présenter Musk comme quelqu’un qui, à ces différentes étapes de l’évolution du capitalisme mondial au cours des quarante ou cinquante dernières années, offre une image exagérée, voire caricaturale, des grandes tendances de l’économie politique. L’un des atouts de Musk en tant qu’outil pédagogique est que l’on peut, un peu à la manière de Forrest Gump, le suivre à travers ces différentes périodes de l’économie politique.Il fait ses débuts en tant que millionnaire du dot-com dans les années 90 dans la Silicon Valley, une expérience qui le façonne de manière importante sur le plan culturel. Il se tourne ensuite vers le secteur aérospatial et devient un prestataire clé du Pentagone au cours des premières années de la « guerre contre le terrorisme ». Il surfe ensuite sur la vague de la brève expérience du capitalisme vert pendant le premier mandat de Barack Obama.On peut donc considérer que Musk absorbe, mais aussi remixe et radicalise, des tendances plus larges au sein de l’économie, de la société et de la culture.
DOUG HENWOOD Il est représentatif, entre autres, du fait que le monde de la Silicon Valley, celui de la technologie et même la culture au sens large vénèrent le fondateur et la start-up. Quelle est la signification sociale de cela ? Pourquoi le fondateur et la start-up sont-ils si importants ?
QUINN SLOBODIAN : Cette figure du fondateur-dieu, nous l’examinons en référence au livre de Peter Thiel, *Zero to One*. On y voit ce paradoxe, car la Silicon Valley se caractérise d’une part par le principe de la destruction créatrice ou de l’innovation disruptive, ce qui signifie que toute entreprise établie est toujours vouée à être détrônée par un nouveau venu ambitieux — mais elle est bien sûr également peuplée précisément de ces entreprises établies.Après cette première vague des années 90, des personnalités comme Musk et Thiel ont bâti ce que Peter Thiel a décrit comme les royaumes des start-ups. Il faut désormais être vigilant pour protéger les frontières de son royaume, et le faire de manière à limiter au maximum toute intermédiation entre soi et ses travailleurs. Donc pas de syndicats, évidemment, entre vous et vos employés — il faut une relation personnalisée, en face à face. On assiste ainsi à la concrétisation de ce « grand homme de l’histoire ». Les historiens sont formés à se montrer sceptiques face à l’idée du « grand homme de l’histoire ». Mais cela prend un certain sens avec une figure comme Musk, une fois que la voie a été ouverte pour faire des dons de campagne illimités et pouvoir s’adresser à des centaines de millions d’abonnés d’une manière qui influence les cours boursiers ou les prix des cryptomonnaies au fur et à mesure. Si cela conduit à une valorisation de 1 500 à 2 000 milliards de dollars pour une entreprise reposant sur une technologie non éprouvée, comme avec l’introduction en bourse prévue de SpaceX dans un mois environ, alors vous devez être autre chose qu’un être humain. L’intronisation auto-proclamée mais ratifiée collectivement du « Technoking », comme Musk s’est officiellement rebaptisé chez Tesla en 2021, est quelque chose qu’il a incarné plus que quiconque. Prenez le fait que Tim Cook, le PDG d’Apple, vient de démissionner. On pourrait penser que Tim Cook a occupé ce poste pendant longtemps, mais il n’est en réalité PDG d’Apple que depuis quinze ans, alors que Musk est à la tête de Tesla depuis près de vingt ans et de SpaceX depuis vingt-quatre ans. Il incarne la concentration d’une marque en une seule personne, ce qui exige une dévotion presque religieuse.
DOUG HENWOOD Avec Musk, il y a certes du concret, mais aussi beaucoup de vaporware. Je veux dire, il ne fait que vanter des choses tout le temps. La voiture entièrement autonome n’a pas encore vu le jour ; il ne cesse de la promettre pour dans six mois. C’est vraiment un maître du battage médiatique.
BEN TARNOFF C’est vrai, mais la façon dont nous essayons d’appréhender la relation entre battage médiatique et réalité dans le cas de Musk prend la forme d’une pyramide inversée : il y a une base matérielle en bas, mais elle s’ouvre sur un domaine virtuel plus vaste. Si cela semble un peu abstrait, prenons le cas très concret du ratio cours/bénéfice de Tesla. Tesla, en particulier pendant la pandémie mais aussi ces dernières années, a vu la valorisation de son action considérablement gonflée par rapport aux bénéfices qu’elle réalise réellement grâce à la vente de ses produits et services. C’est une illustration très claire de cette interaction entre réalité et battage médiatique, où, d’un côté, il est certes vrai que Tesla a démocratisé le véhicule électrique grand public. En particulier, l’entreprise a rendu pour la première fois viable la production en série de voitures alimentées par des batteries lithium-ion.
Du point de vue de l’image de marque, bien sûr, elle a rendu les VE « cool » et en a fait un symbole de statut social écoresponsable, alors qu’ils peinaient auparavant à s’imposer sur le marché. Il a également mis au point un certain nombre d’innovations de processus importantes sur le terrain, tant chez Tesla que chez SpaceX, qui lui permettent d’accroître l’efficacité des processus industriels comme le ferait n’importe quel capitaliste traditionnel. Il y a donc des atouts évidents sur le plan matériel. Mais celles-ci sont récompensées de manière disproportionnée par le marché boursier, en grande partie à cause de ce que nous appelons la « logique du fabulisme financier » — cette capacité extraordinaire de Musk à se présenter comme une personnalité publique qui fait des promesses dignes de la science-fiction, mais que la classe mondiale des investisseurs juge néanmoins suffisamment crédibles pour le récompenser par une hausse de la valorisation boursière.
DOUG HENWOOD Le cas de Tesla est intéressant car il a créé ce produit populaire qu’est le véhicule électrique. Mais d’un autre côté, il est désormais loin derrière la Chine, et la flotte Tesla elle-même vieillit. Le Cybertruck a été un échec total. S’agit-il simplement d’une interruption dans son histoire de grande réussite, ou est-ce un présage de la direction que pourraient prendre les choses ?
QUINN SLOBODIAN Le désintérêt de Musk pour Tesla est sans aucun doute un indicateur de la position de l’entreprise et de la façon dont les gens évaluent la gamme de produits de Musk. Il existe encore certaines régions du monde où la demande pour les Tesla est en hausse, mais BYD l’a désormais dépassée à l’échelle mondiale. CATL, qui a fait ses débuts en tant que fabricant chinois de batteries lithium-ion pour les Tesla dans la Gigafactory de Shanghai, a désormais complètement dépassé Tesla en tant que producteur de batteries lithium-ion. Et les libéraux détestent désormais Musk, ils ne vont donc pas acheter ses véhicules électriques. Ils vont plutôt acheter des Hyundai ou d’autres marques. On peut considérer que Musk absorbe, mais aussi qu’il réinvente et radicalise, les grandes tendances de l’économie, de la société et de la culture.
Où en est l’histoire de Musk aujourd’hui ? Elle se trouve vraiment chez SpaceX. Le ratio cours/bénéfice de Tesla mentionné par Ben est assez fou ; il est actuellement d’environ 400. Si SpaceX entre en bourse le mois prochain avec une valorisation estimée à 2 000 milliards de dollars, son ratio cours/bénéfice serait d’environ 1 000. Donc, si vous pensez que les gens misent gros sur Tesla, ils misent encore plus gros sur SpaceX.Sur quoi misent-ils ? Ils misent sur le fait qu’il peut monopoliser l’orbite terrestre basse. Il peut monopoliser la mise en orbite d’objets. Il peut provoquer une expansion massive de l’Internet par satellite. Il dispose déjà de 11 000 satellites Starlink en orbite terrestre basse. Il a déposé une demande auprès de la Commission fédérale des communications pour en mettre en orbite un million de plus. Et ils parient qu’il pourra également résoudre tous les problèmes techniques liés au lancement de centres de données en orbite terrestre basse.Tout cela s’inscrit donc dans la lignée du modèle du fabuliste financier dont nous parlions. Il ne s’agit pas seulement de nouveaux produits ; ce sont des secteurs de marché entièrement nouveaux. Ce n’est pas nous, les intellectuels bien-pensants qui se caressent le menton, qui pensons que Musk est un imposteur. En réalité, cela n’a aucune importance. Ce qui importe, c’est de savoir si les personnes qui gèrent les fonds de pension publics californiens ou le fonds pétrolier norvégien pensent qu’il est un imposteur. Et devinez quoi ? Ils ne le pensent pas. Ces gens ont des intérêts énormes dans les entreprises de Musk, et dès que SpaceX sera lancé, il sera probablement intégré en priorité dans les indices, puis il fera partie des fonds indiciels Fidelity et Vanguard des gens, et tout le monde, de la petite vieille au bout de la rue au fonds d’études de votre enfant, adhérera également aux promesses de Musk.
C’est cette dépendance structurelle qui nous intéresse le plus, d’autant plus qu’il a l’air d’un vrai bouffon vu de l’extérieur et souvent d’un acteur maladroit, voire hystérique. Et pourtant, comment se fait-il qu’il soit en réalité l’avatar de ce que nous avons décidé d’appeler le mode actuel d’accumulation dans le capitalisme mondial ?
DOUG HENWOOD Parlons un peu de l’État. Des gens comme Musk et ses camarades de la Silicon Valley sont souvent présentés comme des libertaires, ce qui est en réalité un malentendu. Avec Musk, comme vous le dites, il y a une symbiose avec l’État. Comme pour Internet, on trouve un domaine que le financement public a mis en route, puis on récolte des profits qui sont privatisés, avec de nombreux revenus provenant toujours de l’État. Mais ensuite, on rend aussi l’État dépendant de soi. Nous devons donc parler de Musk et de l’État.
BEN TARNOFF Il y a deux façons d’aborder cela. La première est purement personnelle. Quand on prend du recul et qu’on examine la carrière de Musk dans son ensemble, il apparaît très clairement qu’à chaque étape de ses projets, il a considéré l’État comme une source très importante de pouvoir et de profit ; qu’il a instrumentalisé le gouvernement comme filet de sécurité pour ses entreprises, comme bailleur de fonds pour la recherche fondamentale, et surtout, comme client et consommateur. Par exemple, SpaceX a fait ses débuts en tant que sous-traitant du gouvernement pendant la guerre contre le terrorisme. On peut également citer l’important prêt accordé par l’administration Obama à Tesla en 2009, qui est largement considéré comme l’ayant sauvé de la faillite. La liste des façons dont il s’est intégré à l’État est longue.
QUINN SLOBODIAN : Musk n’agit pas de son propre chef, mais s’inscrit pleinement dans ce qu’Alexander Karp appelle la « république technologique ». Beaucoup de gens ont eu du mal à comprendre le passage, dans la Silicon Valley, d’un mode « groovy » où tout le monde se connecte à un mode « hard-tech » visant à supplanter les principaux acteurs militaires. Et Musk aide à expliquer cela.Il est intéressant parce qu’il commence par la haute technologie avant de se tourner vers les réseaux sociaux, plutôt que de commencer par les réseaux sociaux pour ensuite passer à la haute technologie. Mais dans les deux cas, l’attitude envers l’État est la même. Ne le fuyez pas. Utilisez-le comme filet de sécurité. Déterminez comment vous pouvez vous intégrer le plus profondément possible dans le fonctionnement quotidien du gouvernement, de la prestation quotidienne de services bureaucratiques à la sélection des cibles en passant par le déploiement de l’automatisation — ce qui constituait, selon nous, le côté « positif » de l’initiative du Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE). Tout cela, je pense, fait de la catégorie « libertarien » un faux-fuyant.
DOUG HENWOOD Le DOGE a commencé comme un mème humoristique, puis est devenu une cryptomonnaie humoristique, puis une cryptomonnaie sérieuse, et enfin une branche du gouvernement. Qu’est-ce que cela révèle de l’évolution de Musk et du « muskisme » au fil du temps ?
BEN TARNOFF : Lorsque l’initiative a été lancée, Musk l’a présentée comme un effort visant à éradiquer le gaspillage, la fraude et les abus. Il l’a explicitement reliée à des efforts antérieurs visant à réformer et à repenser le gouvernement. Il a notamment cité Bill Clinton comme précédent.Mais quand on examine de près les opérations réelles des lieutenants du DOGE à travers le gouvernement, on sait désormais qu’ ils n’ont fait qu’alourdir le déficit fédéral. Car si l’on prend l’exemple des coupes budgétaires qu’ils ont effectuées à l’Internal Revenue Service (IRS), ils ont réduit les effectifs de telle sorte que les recettes fiscales vont également diminuer et que le déficit augmentera en conséquence. Ce qui importe, c’est de savoir si les personnes qui gèrent les retraites publiques californiennes ou le fonds pétrolier norvégien le considèrent comme un escroc. Et devinez quoi ? Ce n’est pas le cas. En soi, en tant qu’effort visant à réduire les dépenses inutiles, cela n’a pas réussi. Mais on peut y voir une sorte de succès d’une autre manière : si l’on examine ce que faisaient les membres du DOGE lorsqu’ils passaient d’une agence à l’autre, l’un des thèmes principaux était leur effort pour intégrer des sources de données disparates, tant au sein des agences qu’entre elles, dans des référentiels communs. Lorsque l’on intègre les données de cette manière, elles deviennent interrogeables de nouvelles façons, et il devient possible de les interfacer avec des systèmes automatisés de nouvelles façons. Palantir a probablement été le plus grand bénéficiaire du DOGE en termes de nombre de contrats qu’il a réussi à décrocher. On peut considérer que les ingénieurs de Palantir ont suivi le sillage de destruction tracé par le DOGE et ont assemblé tous les morceaux de manière plus cohérente.Quelle est la valeur pratique de tout cela ? Lorsque l’on parvient à regrouper les données de l’Administration de la sécurité sociale et du Département de la sécurité intérieure, on crée une technologie capable de dynamiser les campagnes de détention et d’expulsion massives d’immigrants sans papiers. Si tels sont vos objectifs politiques — et Musk est certainement partisan de ce genre de choses —, cela pourrait être considéré comme un succès.
QUINN SLOBODIAN Le mème DOGE est également intéressant, et nous le suivons dans le livre, car c’est l’un des moments où Musk commence à comprendre comment Internet peut jouer en sa faveur. Il est en fait un peu en retard dans l’adoption de Twitter. Il l’utilise de manière sporadique, mais il ne s’en sert vraiment que pendant une période où beaucoup d’autres personnes commencent déjà à se déconnecter ou à quitter la plateforme. À mesure qu’il passe plus de temps en ligne, il utilise également Twitter d’une manière que la plupart des autres PDG n’adopteraient pas. Il devient essentiellement un « répondeur ». Il interagit davantage avec les gens qu’il ne diffuse des messages à sens unique. Ce que nous constatons, c’est qu’il apprend comment l’algorithme de Twitter peut aider à attirer l’attention, puis à la transformer en valeur matérielle, ou ce que nous appelons « l’alchimie de l’attention ». Le caractère tout à fait ridicule du Dogecoin fait partie de ce qui en fait un bon cas d’étude pour lui, même s’il ne le voit pas sous cet angle. Il choisit une cryptomonnaie qui est une blague, puis déclare : « C’est ma préférée — achetez du Doge. »Et il observe comment sa valeur va monter et descendre en fonction de ses tweets et déclarations futiles. Puis, en 2020, pendant la pandémie, l’action Tesla s’emballe véritablement. Musk a réussi non seulement à transformer ses entreprises en « mème stocks », mais aussi, comme l’a écrit Charlie Warzel, à se transformer lui-même en une sorte de « mème stock humain ».
DOUG HENWOOD Eh bien, il a dit : « Je suis devenu un mème. »
QUINN SLOBODIAN : Il l’a dit à maintes reprises. Et lorsqu’il a tapé « DOGE » à la Maison Blanche, c’était dans le prolongement de cela. C’était cette politique axée sur Internet, qui fonctionnait avec une multitude de références qui pouvaient sembler familières mais qui étaient utilisées d’une manière légèrement différente .Il disait : « Je dois entrer et reprogrammer la Matrice. » C’est ce qu’il faisait chez DOGE. Nous avons trouvé cela intéressant, car cela faisait en quelque sorte écho, puis ne faisait pas écho à certains tropes classiques de la manosphère. Andrew Tate, par exemple, parle sans cesse de la Matrice. Mais il dit qu’il faut briser la Matrice, s’échapper de la Matrice. C’est en quelque sorte le « muskisme » parfait que Musk dise non, nous voulons en fait reprogrammer la Matrice. Nous ne voulons pas nous en échapper ; nous voulons simplement être ceux qui la redessinent. Elon Musk en 2019. (Daniel Oberhaus) Cela en dit long sur sa conception de la politique, qu’il ne voit pas comme un processus de délibération, de compromis ou d’interaction avec ses intérêts matériels quotidiens. Il s’agit plutôt de la diffusion de mèmes en ligne, qui finissent ensuite par s’échapper ou non d’Internet pour devenir une réalité vécue. Sa vision des immigrés clandestins, par exemple, s’explique mieux comme celle de virus informatiques incarnés par des êtres humains, qu’il considère comme ayant corrompu la Matrice et qui doivent donc être éliminés pour rétablir le fonctionnement optimal des superordinateurs sociaux.
DOUG HENWOOD En parlant d’immigrants clandestins, qu’est-ce qui a motivé son virage à droite ? Il a démissionné du Conseil consultatif des entreprises de Donald Trump au cours du premier mandat de ce dernier, lorsque celui-ci s’est retiré de l’Accord de Paris. Tesla semblait être issu de la vague des technologies propres d’il y a quinze ou vingt ans. Il était, en quelque sorte, un progressiste de la Silicon Valley. Puis il a pris un virage très marqué vers la droite. D’où cela venait-il ?
BEN TARNOFF C’est la question à laquelle nous consacrons la seconde moitié de notre livre. Nous savions que ce serait la question qui reviendrait le plus souvent. Qu’est-il arrivé à Elon ? Quand Elon est-il devenu fou ? Après quelques recherches, notre réponse à cette question a été de dire que pour comprendre ce revirement, il faut remonter un peu plus loin dans le temps.On ne peut pas se contenter d’examiner la pandémie de 2021 et 2022, période à laquelle son virage à droite est généralement daté. Il faut remonter au milieu et à la fin des années 2010. Quand on le fait, je pense qu’un élément intéressant ressort : Musk devient un utilisateur très assidu de Twitter. Ce sont vraiment les années où son utilisation des réseaux sociaux s’intensifie. Et à peu près à la même époque, il commence à faire des déclarations selon lesquelles l’humanité est en train de devenir cyborg à travers notre enchevêtrement croissant avec nos appareils et nos plateformes. Et il le dit assez ouvertement. De plus, il estime que son rôle, tel qu’il le conçoit, est d’accélérer cette intégration, d’accélérer cette synthèse cyborg. Ainsi, au milieu des années 2010, il cofonde OpenAI avec Sam Altman et plusieurs autres personnes. Il lance également Neuralink, son entreprise spécialisée dans les interfaces cerveau-ordinateur.Il considère ces initiatives, bien qu’elles puissent sembler quelque peu distinctes, comme appartenant en réalité à ce même projet d’accélération de l’intégration cyborg. Car selon lui, la seule façon de prévenir la menace d’une apocalypse qui pourrait nous être infligée par une IA superintelligente — une opinion largement répandue dans le secteur grâce à l’influence de personnalités comme Nick Bostrom — est de nous intégrer à nos machines et de devenir nous-mêmes l’IA, afin qu’aucun dictateur maléfique ne puisse émerger. Cela peut sembler un peu fantaisiste, mais c’est une toile de fond importante pour la pandémie. Car ce qui se passe pendant la pandémie de 2020 et au-delà, c’est qu’il y a une série d’événements que Musk perçoit comme une menace pour sa richesse et son pouvoir, et plus largement pour les hiérarchies sociales traditionnelles sur lesquelles sa richesse et son pouvoir reposent. Ces événements couvrent vraiment tout le spectre. L’un des plus importants, souvent cité, est la décision des autorités du comté d’Alameda de fermer l’usine Tesla de Fremont, en Californie, pour une période qui, en fin de compte, n’aura duré que sept semaines, car Musk l’a redémarrée au mépris de leur ordre.
DOUG HENWOOD : Comment Neuralink s’inscrit-il dans tout cela ? Je ne pouvais imaginer que quiconque veuille laisser Elon Musk lui implanter une puce dans la tête, mais apparemment, certaines personnes se sont portées volontaires pour le faire.
QUINN SLOBODIAN Cela s’inscrit parfaitement dans ce contexte. Neuralink est également un excellent exemple, car c’est l’un des nombreux cas où il existe une fonctionnalité réelle et une expertise technique que Musk a su rassembler et canaliser pour produire un service au moins suffisamment performant. Neuralink, en tant qu’entreprise spécialisée dans les interfaces cerveau-ordinateur, n’est pas la première à permettre à des personnes tétraplégiques de déplacer des curseurs à l’écran par la seule force de leur pensée. Cela a déjà été fait auparavant. Mais il a produit un clone tout à fait raisonnable de la technologie existante.Ce qui le distingue, cependant, c’est qu’il ne considère pas cela uniquement comme une solution destinée aux personnes victimes d’accidents, de blessures ou de troubles congénitaux. Il estime que cela devrait être un produit grand public largement accessible. L’un des moments révélateurs pour nous est qu’immédiatement après avoir fondé OpenAI — et alors que certains journalistes malavisés vont jusqu’à le qualifier de luddite( opposant aux nouvelles technologies Not), car il semble vouloir ralentir la recherche dans l’ IA —, il lance également Neuralink et la décrit ouvertement comme un moyen d’étendre l’interface entre nos cerveaux et Internet, la faisant passer d’un simple point à un grand fleuve impétueux. Il a déclaré que cela devrait être un produit de grande consommation ; qu’à l’avenir, tout le monde voudra un Neuralink, et que l’homme et la machine doivent fusionner afin, d’abord, de prendre de l’avance sur la superintelligence numérique malveillante et, après le déploiement d’IA générative grand public comme ChatGPT fin 2022, de devancer ce qu’il appelle la « super nounou » IA woke qui pourrait tenter de tuer les hommes blancs dans le cadre d’une politique de discrimination positive particulièrement agressive. Ce n’est pas quelque chose que j’invente — c’est quelque chose dont il a réellement parlé. Le problème, c’est que, comme l’ont souligné les neuroscientifiques, l’évolution humaine a déjà fait un excellent travail pour traiter autant de stimuli externes que possible via notre cerveau tel qu’il est. L’intégration d’une interface cerveau-ordinateur peut aider les personnes dont l’interaction avec le monde a été entravée à retrouver un niveau proche de la norme. Mais l’idée de suralimenter nos sens ou notre capacité à traiter l’information est, pour l’instant, l’élément fantaisiste du modèle de Musk. C’est donc probablement l’un des aspects de sa vision dont nous devons le moins nous inquiéter.
DOUG HENWOOD En quoi la transition de genre de sa fille a-t-elle contribué à son virage vers la droite ? Compte tenu de son obsession pour les cyborgs et la modification technologique de la vie humaine, on pourrait penser qu’il s’en serait réjoui. Mais au contraire, il proclame désormais que sa fille est morte, ce qui est une déclaration effrayante. Pourquoi est-il si obsédé par cela ? À quel point est-ce personnel ?
QUINN SLOBODIAN C’est un point que nous tenons à souligner dans le livre : non seulement le fait que ses métaphores chéries de Matrix et de la pilule rouge sont ouvertement conçues comme des allégories de l’identité transgenre par les créateurs de ces films et de ces métaphores, mais aussi que lorsque l’on s’entretient avec quelqu’un comme Donna Haraway ou que l’on lit son ouvrage A Cyborg Manifesto, le cyborg est alors considéré comme quelque chose capable de transcender, remixer et transformer nos idées sur les binaires de genre et les hiérarchies sociales de toutes sortes. Il faut en réalité faire un effort pour reprendre les éléments qui peuvent être explosés par l’augmentation technologique et la communication et la connexion numériques, et les forcer à rentrer dans des binaires ennuyeux. Nous appelons le projet de Musk le « conservatisme cyborg », et nous le considérons comme un terrain de lutte permanent au sein du capitalisme numérique. Le livre n’est pas une condamnation polémique des technologies en réseau. En fait, à bien des égards, c’est une célébration des effets politiques que ces technologies ont rendus possibles. Ce qu’il condamne, c’est la tentative de restreindre les différentes formes de compréhension de soi et de compréhension collective que la technologie peut permettre. Pour Musk, la transition de genre de sa fille était le signe de plusieurs choses. Premièrement, il y avait tout un univers de guerre mémétique auquel son enfant avait été exposée. Il estimait donc qu’elle avait été infectée par un mème sur l’identité transgenre et qu’elle en était devenue la proie. Mais il est également intéressant de voir comment Vivian Wilson elle-même a interprété cela. Elle y voit aussi un signe de la colère de son père face à une transaction commerciale qui n’a pas été respectée. Le fait est que, presque à coup sûr, Musk recourait à une forme de sélection du sexe avant l’implantation pour les embryons choisis en vue de la fécondation in vitro, étant donné qu’un nombre irréaliste de ses enfants d’affilée s’étaient vu attribuer le sexe masculin à la naissance. Vivian a donc le sentiment que l’attribution de son sexe à la naissance faisait partie d’une transaction commerciale qui ne correspondait pas à sa propre identité ni à la perception qu’elle avait d’elle-même, et qu’une partie de l’éducation terrible qu’elle a subie en tant qu’enfant de Musk tenait à sa déception face au fait que cela ne correspondait pas au produit qu’il pensait avoir acheté.
DOUG HENWOOD Il est obsédé par les non-personnes, les personnages non-joueurs (PNJ), les personnes jugées hors de propos, les immigrés. Ce sont, comme il le dit lui-même, des irrégularités à supprimer. Parlez-nous de cet état d’esprit qui est le sien.
BEN TARNOFF C’est un élément essentiel de ce que nous avons décrit comme le conservatisme cyborg, qui ne se limite pas à l’idée que les technologies doivent être mobilisées pour défendre les hiérarchies sociales traditionnelles et qu’il faut s’efforcer de les isoler de toute influence politique susceptible de conduire à des résultats égalitaires. Musk perçoit à juste titre une menace pour ses intérêts : pensez à l’énorme valeur de Twitter pour la croissance de la gauche américaine depuis Occupy Wall Street. C’est peut-être un fait dont on a tendance à oublier l’importance aujourd’hui, car notre vision de ces plateformes est devenue si négative. Mais il est difficile d’imaginer les mobilisations sociales des quinze dernières années sans les réseaux sociaux et les smartphones. C’est cette menace que le conservatisme cyborg est conçu pour contenir. Mais il y a une autre dimension au conservatisme cyborg, à savoir l’idée que tout le monde n’est pas réellement humain. Bien sûr, segmenter l’humanité en plus ou moins humains, ou en surhumains et sous-humains, est une vieille caractéristique de la politique de droite. Ce n’est pas une idée originale de Musk. Musk se distingue par la façon dont il numérise cette idée, de sorte que le sous-humain est perçu comme un PNJ de jeux vidéo, un insecte ou un virus incarné — c’est-à-dire des personnes qui sont des morceaux de logiciel, des morceaux de logiciel qui sont soit stupides, soit malveillants, soit les deux. Je pense que de tous les aspects de la vision du monde « muskiste », c’est celui-là que je trouve le plus effrayant, car si on le pousse jusqu’à sa conclusion logique, cela devient la recette d’un programme d’extermination. Le style de Musk découle de son économie politique. Il est important de mentionner ici la fascination de Musk pour la possibilité d’une intelligence artificielle générale (AGI) et sa conviction qu’elle est imminente, conviction qu’il partage avec de nombreux autres membres de la classe dirigeante de la Silicon Valley.Et si l’on croit que l’AGI est à nos portes, on croit aussi que la grande majorité des gens seront bientôt privés de travail pour toujours et considérés comme un surplus économique et social. On peut donc anticiper la manière dont les progrès de l’IA pourraient s’accorder avec un certain type de politique exterminationniste de façon assez effrayante.
DOUG HENWOOD Vous avez mentionné la loi de Godwin, mais cela semble effectivement mener à Adolf Hitler.
QUINN SLOBODIAN Nous avons intitulé le chapitre consacré à l’entrée de Musk dans l’IA générative « Le moteur de Godwin ». Curieusement, Musk lui-même avait fait remarquer que lorsqu’on essayait d’entraîner des chatbots automatisés à interagir avec de vrais humains, il n’y avait « qu’un pas vers Hitler », comme il l’a dit en plaisantant à propos du chatbot Tay de Microsoft en 2021, qui s’était tourné vers un antisémitisme virulent dès le premier jour de son lancement.Et pourtant, ce qu’il a fait avec xAI et Grok, c’est qu’il s’est attelé à créer une technologie explicitement politique. Elle était destinée à fournir un antidote contre les politiques excessivement antiracistes, féministes et pro-transgenres qui étaient intégrées dans les grands modèles linguistiques d’OpenAI, Google et Anthropic — et de contrebalancer ce qu’il considérait comme de l’extrême gauche par quelque chose qu’il décrivait comme une « recherche de la vérité », mais qu’il reconnaissait également comme représentant une politique de droite. Il a donc conçu le chatbot Grok avec, tout d’abord, une sorte de ton humoristique à la Guide du voyageur galactique. Cela ressemblerait un peu à l’humour assez ringard du roman de Douglas Adams. Mais surtout, il a été conçu pour donner des réponses qui seraient jugées politiquement incorrectes. Ainsi, si vous demandiez, par exemple : « Les Blancs peuvent-ils être victimes de racisme ? », la réponse standard des grands modèles linguistiques serait un condensé de la littérature scientifique sur le sujet, qui dirait : « Eh bien, on pourrait le soutenir. Cependant, il est important de noter qu’historiquement, ce sont les populations blanches qui ont été les auteurs des formes les plus flagrantes de racisme structurel », et ainsi de suite.Grok, en revanche, avait pour consigne de répondre : « Absolument, oui, les Blancs peuvent être victimes de racisme. Il n’y a pas lieu de poser d’autres questions. » Cela se retrouve également dans les questions relatives à la théorie du « génocide blanc » ou à celle du « grand remplacement », auxquelles Grok accorde une grande latitude dans ses réponses, puis plus tard via un clone de Wikipédia d’extrême droite appelé Grokipedia, où elles se voient conférer une solidité de type plus scientifique.Ainsi, au fil du temps, Musk a en fait appliqué la loi de Godwin à lui-même et à sa technologie. Il n’était donc pas surprenant que, à un moment donné l’année dernière, le chatbot Grok commence à se désigner sous le nom de Mecha-Hitler — un personnage issu d’un jeu vidéo de tir à la première personne des années 90 intitulé Wolfenstein 3D, représentant Hitler dans une armure mécanique — et se mette à débiter des propos apologétiques sur l’Holocauste et antisémites. Musk, en réponse, a déclaré qu’il était « étonnamment difficile d’éviter à la fois les libéraux woke cuck et Mecha-Hitler ! », concédant ainsi que ce à quoi il se livrait était une forme de communication hautement politique et l’encodage de certaines opinions politiques en vue de leur reproduction ultérieure et, en effet, de leur automatisation. Ce serait donc un moment fascinant, s’il n’était pas si terrifiant, où la sphère publique est désormais acheminée à travers ce grand modèle linguistique qui promeut des croyances controversées sur l’égalité et la différence humaines. Et une seule personne est capable de faire pencher la balance et de modifier la vérité, littéralement, pour les personnes qui utilisent ses services.
DOUG HENWOOD Musk fait partie d’une élite gravitant autour de la Silicon Valley, dont une grande partie est étroitement liée à l’administration Trump. Thiel, Karp, Andreessen et le reste de la bande jouent également un rôle important. Comment s’intègre-t-il dans ce groupe ?
BEN TARNOFF C’est drôle, car Musk fait à la fois partie et ne fait pas partie de la Silicon Valley. C’est là qu’il a fait fortune dans les années 90, et c’est cet argent qu’il a utilisé pour lancer SpaceX et devenir le principal investisseur de Tesla, puis son PDG. Mais bien sûr, ses entreprises phares, SpaceX et Tesla, représentaient en quelque sorte un rejet de la sagesse conventionnelle de la Silicon Valley de l’époque.Il n’était pas du genre à créer davantage de sites web et d’applications pendant l’ère du Web 2.0 qui a connu son apogée dans les années 2000. Au contraire, il s’est plongé dans la physique complexe de l’ingénierie de pointe autour des fusées et des voitures. C’était une décision que beaucoup de ses pairs de l’époque considéraient comme suicidaire. Bien sûr, il puise à son tour beaucoup d’inspiration dans la Silicon Valley pour la manière dont il organise ces entreprises. Mais je pense qu’il est important de souligner qu’il se sent quelque peu mal à l’aise au sein de l’élite de la Silicon Valley. On pourrait également y voir l’un des éléments à l’origine de sa relation sui generis avec Trump, car l’initiative DOGE se distinguait nettement du trafic d’influence plus traditionnel pratiqué par des figures comme Andreessen, qui est sans doute bien plus efficace : placer leurs proches à des postes clés du gouvernement américain et tenter de mettre en place certaines politiques qui ouvriront davantage le terrain à l’accumulation de capital .Musk, en revanche, fait quelque chose de bien plus étrange avec DOGE. Cela lui a probablement causé un préjudice financier, compte tenu du coup porté à la marque Tesla, en particulier sur les marchés européens. Il en ressort au milieu d’une querelle avec Trump, qui s’intensifie au printemps 2025 au point que Trump menace même d’annuler les contrats de SpaceX. Il semble qu’ils se soient réconciliés. De nombreux indices laissent penser qu’ils sont à nouveau amis. Le choix de Musk pour la direction de la NASA a été approuvé, et il obtient clairement ce qu’il veut aux plus hauts niveaux. Mais son style découle de son approche politico-économique, et je pense que dans les deux cas, il n’est pas purement une figure de l’industrie technologique au sens où le sont Thiel, Andreessen et d’autres.
DOUG HENWOOD Pour finir, quel effet a eu sur vos esprits, vos cœurs et vos âmes le fait de passer tout ce temps plongés dans l’univers de Musk ?
QUINN SLOBODIAN Je pense qu’il est trop tôt pour le dire. Le virus mental agit parfois lentement. Ce qui est intéressant dans le fait d’avoir écrit ce livre à ce moment-là, au plus fort de la vague DOGE, c’est que Musk était omniprésent. Tout le monde avait un avis sur le DOGE. Et puis, nous l’avons écrit pendant ce qui a été en quelque sorte une période de repos, relativement parlant, où les gens sont plus souvent caractérisés par une lassitude vis-à-vis de Musk, voire par le sentiment de ne plus jamais vouloir penser à lui. Nous entrons maintenant, je pense, dans une phase différente où les liens étroits qui existaient au début entre le mouvement MAGA et la Silicon Valley commencent à s’effriter. L’échec du Maven Smart System à remporter une victoire du jour au lendemain en Iran montre qu’une guerre de l’IA n’est peut-être pas si différente des guerres précédentes, même si l’argument de vente était précisément qu’elle serait complètement différente de ce qui l’avait précédée, qu’elle changerait la donne.
La résistance publique à la construction de centres de données et le scepticisme généralisé à l’égard de l’IA signifient désormais que la technologie sera un sujet majeur lors des élections de mi-mandat. Les démocrates et les républicains tenteront chacun de s’approprier ce mouvement de rejet. Et dans les deux cas, ce mouvement va à l’encontre des intérêts matériels de la classe de la Silicon Valley, qui a complètement adhéré à l’argumentaire d’investissement en faveur du développement de l’IA générative. Nous sommes également à un moment où les gens commencent à se positionner en vue d’une éventuelle majorité démocrate au Sénat ou à la Chambre des représentants, et où ils pensent même déjà à la prochaine élection présidentielle. Ce qui rend cela intéressant, c’est que cela amène les gens à se poser des questions, à notre égard et à leur propre égard, pour savoir s’il existe une sorte de « muskisme » sans Musk, et s’il pourrait même y avoir une sorte de « muskisme » de gauche – osons le dire – à l’image de ce qu’Alexander Karp, démocrate de longue date, imaginait probablement d’une administration Kamala Harris lorsqu’il a écrit The Technological Republic. Nous sommes à un moment où il est possible de dépersonnaliser une partie de tout cela et de se demander : « Quel est le rôle de la technologie dans notre vie ? Quel est le rôle de la « hard tech » ? Est-ce qu’elle est vraiment en train de prendre le contrôle du secteur ? Voulons-nous un million de satellites en orbite au-dessus de nos têtes ? Suffit-il simplement de cloner ces technologies, ou faut-il les repenser de fond en comble ? » C’est un moment très fertile et, d’une certaine manière, passionnant pour revenir sur ces idées. Nous pouvons peut-être faire abstraction de Musk et nous concentrer sur les enjeux politiques qui restent saillants en dessous.
Si l’on veut écrire l’histoire intellectuelle d’un capitaliste, il faut l’observer en train de pratiquer le capitalisme. L’un des arguments que nous essayons de développer dans le livre est que si l’on veut écrire l’histoire intellectuelle d’un capitaliste, il faut l’observer en train de pratiquer le capitalisme. Sa théorie ne provient pas de quelque chose qu’il a lu avant de s’endormir. Elle vient de la pratique quotidienne consistant à organiser les travailleurs en atelier, à présenter des projets aux investisseurs, à obtenir de nouveaux contrats auprès du gouvernement.
Leur science-fiction n’est en réalité qu’une partie de la pratique des affaires. Pensez à la manière dont on lève des fonds depuis les années 1990 jusqu’à aujourd’hui dans la Silicon Valley : en présentant des projets à des investisseurs en capital-risque prêts à prendre des paris énormes, mais seulement si le retour sur ces paris peut être tout aussi énorme. On ne peut pas se contenter de promettre des améliorations progressives d’un produit ou d’un service ; il faut promettre un tout nouveau secteur de marché et une toute nouvelle réalité qui découleront de leur investissement. La science-fiction est la lingua franca du secteur.
Mais il existe une autre façon d’envisager cette dynamique, qui consiste à tenter de placer Musk plus largement comme l’emblème d’évolutions plus générales.
Si l’on pense à la rhétorique cyberlibertaire à la Peter Thiel qui a commencé à se faire connaître du grand public dans les années 1990, elle s’inscrit en réalité dans une économie politique particulière de l’industrie technologique. C’est l’ère de la technologie grand public dans ce secteur, où le modèle économique repose essentiellement sur les sites web et les applications. C’est pourquoi l’industrie n’entretient plus avec le gouvernement le type de relations étroites qu’elle avait par le passé.
Ce qui s’est produit ces dernières années, en particulier depuis 2022, c’est l’explosion du boom de l’IA générative. Cela impose une relation très différente entre les secteurs public et privé. Le secteur public est désormais un client important, comme on l’a vu avec l’utilisation par le Pentagone d’outils de guerre basés sur l’IA. Mais il est également d’une importance cruciale en tant que partenaire pour ouvrir la voie à la construction massive de centres de données.
Vous avez vu une série de mesures agressives de la part de l’administration Trump visant à fournir des terres publiques fédérales pour la construction de centres de données, à tenter de réduire les évaluations environnementales, et à faire tout ce qui est en son pouvoir pour accélérer le processus de construction de centres de données. On peut soutenir que c’est là le facteur matériel le plus important derrière le nouveau partenariat entre la Silicon Valley et l’administration Trump qui a émergé ces dernières années. Musk, comme à son habitude, anticipe ce tournant mais le présente également sous une forme encore plus exagérée. C’est, encore une fois, pourquoi je pense qu’il peut être un prisme utile à travers lequel nous pouvons comprendre ces développements plus larges.
Mais c’est un moment qui le bouleverse vraiment. Il dénonce les mesures de confinement liées au coronavirus comme étant fascistes. Mais bien sûr, si l’on pense à 2020, ce printemps et cet été ont également vu le plus grand mouvement social de l’histoire des États-Unis, le soulèvement lié à George Floyd. C’est aussi, plus largement, une période marquée par une attention accrue portée aux inégalités sociales sous diverses formes. Puis Joe Biden est élu. Biden, à son tour, nomme un Conseil national des relations du travail favorable aux syndicats, mène une offensive réglementaire et antitrust sous la houlette de Lina Khan, et ainsi de suite.
Ce qui importe pour notre argumentation, c’est que l’on puisse examiner les diverses raisons concrètes pour lesquelles non seulement Musk, mais aussi un certain nombre d’autres membres de la classe dirigeante de la Silicon Valley, estiment qu’il est dans leur intérêt de se tourner vers la droite. Je pense que cela ne prête guère à controverse. Ce qui distingue Musk, ce n’est pas tant le fond que la forme : Musk perçoit ces divers développements comme des émanations de ce qu’il appelle le « virus de l’esprit woke ».
C’est un terme qu’il a utilisé pour la première fois dans un tweet fin 2021, puis à maintes reprises par la suite, et qui, plus que toute autre expression, est étroitement associé à son virage à droite. Il est important de comprendre qu’il l’entend au sens strict. Si l’on revient à l’idée de la synthèse cyborg, ce qu’il croit, c’est que grâce à notre intégration avec nos machines, les cerveaux des gens sont désormais interconnectés. Comme tout système en réseau, les cerveaux sont désormais vulnérables à l’infection. Ainsi, des acteurs malveillants, en promouvant de mauvaises idées via les réseaux sociaux, pourraient provoquer des résultats politiques indésirables.
Par conséquent, le rôle de Musk change. Son rôle consiste désormais à prendre le contrôle de ces interfaces où s’opère la fusion cyborg, afin que l’on puisse créer le bon type de cyborgs — ceux de droite.
CONTRIBUTEURS
Ben Tarnoff est un écrivain et technologue basé dans le Massachusetts. Il est coauteur, avec Quinn Slobodian, de Muskism: A Guide for the Perplexed.
Quinn Slobodian est professeur d’histoire internationale à la Frederick S. Pardee School of Global Studies de l’université de Boston. Son dernier ouvrage est Muskism: A Guide for the Perplexed, coécrit avec Ben Tarnoff.
Doug Henwood est rédacteur en chef de Left Business Observer et animateur de Behind the News. Son dernier livre s’intitule My Turn.
