Idées et Sociétés, International

Six leçons du vote hongrois et de la défaite d’Orbán


 Une « démocratie illibérale » peut être renversée par les urnes : ce que l’Inde et le monde doivent retenir du vote hongrois

 par KRISHNAN Kavita repris de ESSF

La militante marxiste-féministe indienne Kavita Krishnan tire six leçons de la défaite électorale de Viktor Orbán le 12 avril 2026, à l’intention d’un lectorat international et, surtout, de l’Inde de Narendra Modi. Elle soutient que les démocraties illibérales peuvent être renversées dans les urnes ; que les obituaires de la démocratie universelle sont prématurés ; que l’Ukraine a remporté le scrutin hongrois ; que les accusations d’ingérence sont des aveux ; que la chute d’Orbán est aussi une défaite pour Xi Jinping, Donald Trump, Vladimir Poutine et Benjamin Netanyahou ; et qu’il faut désormais abandonner la carte « Occident contre le reste » et consolider les gains par-delà les frontières. [MJ]


Les électeurs et électrices hongrois·es ont balayé leur homme fort d’extrême droite Viktor Orbán, mettant fin à seize ans de fonctions comme Premier ministre et autocrate électoral. Voici six leçons que le monde peut en retenir.

Premièrement, une démocratie illibérale peut être renversée par des élections. M. Orbán a préparé le modèle de ce qu’il appelait la « démocratie illibérale » (ou autocratie électorale), modèle imité par beaucoup d’autres, dont Donald Trump et Narendra Modi. De tels régimes fabriquent l’impression que le Grand Leader jouit d’une popularité inarrêtable et d’une invincibilité électorale — ce que l’on pourrait appeler l’effet « aayega to Orbán hi » [1]. Cela produit de l’apathie : voter devient soit une démonstration d’allégeance, soit un geste futile.

Les Hongrois·es ont brisé cette illusion, et l’Inde doit en prendre note.

Résilience démocratique confirmée

Deuxièmement, les obituaires de la démocratie universelle moderne sont prématurés. Les experts « réalistes », mais aussi les dirigeants et idéologues illibéraux, nous répètent que la démocratie n’a pas de validité universelle, qu’elle est élitiste et impopulaire auprès des majorités, même en Occident, comme le prouveraient les mandats populaires accordés au Brexit, à M. Trump, à M. Orbán et à M. Modi, ainsi que la stabilité des régimes chinois et russe.

Péter Magyar, qui a battu M. Orbán, est sans doute aussi mauvais qu’Orbán sur les droits LGBTQIA+ et pire sur l’immigration. Mais l’élection n’a pas porté sur lui. [2] Elle a porté sur l’affirmation, par les Hongrois·es et pour nous tou·tes, qu’une majorité peut voter contre le majoritarisme ; qu’un changement de régime contre les tyrans est une pulsion humaine irrépressible.

Troisièmement, un mandat pour l’Ukraine. Ce qui va de soi en Europe l’est peut-être moins en Inde ; l’Ukraine a gagné les élections hongroises.

Au lendemain de sa victoire aux élections de 2022, M. Orbán se vantait d’avoir « vaincu » non seulement ses rivaux immédiats mais aussi le président ukrainien Volodymyr Zelensky. À en juger par les panneaux de campagne de son parti en 2026, un visiteur aurait pu croire que le rival de M. Orbán était M. Zelensky, et non M. Magyar. M. Orbán demandait aux électeurs hongrois : « Qui doit former le gouvernement, Zelensky ou moi ? »

Il imputait la crise économique hongroise à l’aide de l’Union européenne (UE) à l’Ukraine — un prétexte pour un « plan de paix » qui n’était rien d’autre qu’une liste des souhaits du président russe Vladimir Poutine. Il est significatif que les électeurs hongrois aient rejeté cette thèse, alors même qu’elle était légitimée par certains commentateurs géopolitiques et économiques. [3]

Au lieu de cela, les Hongrois·es ont imputé l’économie en ruine au clientélisme corrompu de M. Orbán, indissociable de sa fonction de Préteur de Poutine en Europe. Il a utilisé les profits du pétrole russe pour financer « le think tank d’extrême droite le plus riche d’Europe » [4], qui a ensuite acheminé des fonds vers des partis tels que Reform UK. [5]

Le vice-président des États-Unis J.D. Vance se flatte que la suppression de l’aide à l’Ukraine constitue « l’une des plus fières » réalisations de l’administration Trump. Pour lui, comme pour une bonne partie de l’extrême droite européenne, une victoire russe sur l’Ukraine serait une victoire de ce que Vance, dans son soutien électoral à M. Orbán, a appelé la « défense de la civilisation et des valeurs occidentales/chrétiennes ». [6]

Comme M. Trump et M. Poutine, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a lui aussi apporté son soutien à M. Orbán, parce qu’il appuie le projet d’intégrer l’Europe dans une Eurasie chrétienne et suprémaciste blanche dirigée par la Russie, loin de l’Union européenne « maléfique et mondialiste ».

Quelques-unes des accusations portées

Quatrièmement, les accusations de changement de régime sont des aveux. M. Vance a accusé l’UE d’être « l’un des pires exemples d’ingérence électorale étrangère ». M. Orbán a accusé l’Ukraine de financer le parti d’opposition Tisza, comme il a imputé les protestations lors des marches des Fiertés à un « changement de régime » et à une ingérence « coloniale » de l’UE. Comme c’est souvent le cas, les accusations les plus stridentes sont souvent des aveux. Non seulement M. Netanyahou, M. Trump et M. Vance furent les têtes d’affiche de sa campagne, mais M. Orbán a aussi fait appel à des opérateurs des services de renseignement russes et à des spécialistes de la désinformation en ligne pour mener des campagnes de fake news à grande échelle. L’ambassade de Russie elle-même est accusée de mener une opération d’influence pro-Orbán.

Cinquièmement, M. Orbán a perdu le pouvoir, et le président chinois Xi Jinping a perdu un ami. M. Xi avait personnellement qualifié M. Orbán d’« ami ». En 2024, lors de sa visite en Hongrie, la police a réprimé les Tibétains pour prévenir toute protestation. Cette amitié n’était pas seulement pragmatique, elle était idéologique. Le fondateur d’une grande plateforme médiatique en Chine, Eric Xun Li, [7] écrit dans une revue internationale de gauche que si le mouvement MAGA de M. Trump considère la Chine comme une rivale, il partage avec Pékin la même vision de l’Ukraine, de l’Europe et de la démocratie universaliste, au même titre que M. Poutine et M. Orbán. Il s’enthousiasme : « La Hongrie se distingue comme le gouvernement le plus pro-chinois en Europe » et comme « le pays le plus étroitement aligné sur la Russie ».

M. Xi a vanté la « coopération gagnant-gagnant » et le partenariat « par tous les temps » entre la Hongrie et la Chine. Mais les Hongrois·es ont remarqué que les projets des Nouvelles routes de la soie étaient « gagnant-gagnant » pour l’ami d’enfance de M. Orbán et homme le plus riche de Hongrie, Lőrinc Mészáros [8], et « perdant-perdant » pour l’économie hongroise.

Malgré les protestations véhémentes des étudiant·es hongrois·es, le régime d’Orbán a maintenu un projet personnellement soutenu par M. Xi : un campus de l’Université Fudan de Shanghai en Hongrie. Les coûts de construction avant taxes de ce campus étaient « estimés à 1,8 milliard de dollars [environ 1,5 milliard d’euros], soit plus que ce que le gouvernement hongrois a dépensé pour l’ensemble de son système d’enseignement supérieur en 2019 ». [9]

Soutenir la dynamique

Sixièmement, il est temps de se débarrasser de la carte du monde « Occident contre le reste ». Nous y sommes habitué·es, et donc attaché·es. Mais il n’y a pas de place, sur cette carte, pour la Hongrie, qui fut le champ de bataille où se décidait si l’Europe devait devenir un avant-poste dédémocratisé pour MM. Trump, Netanyahou, Poutine et Xi. M. Orbán fut le seul dirigeant européen à avoir la distinction d’ignorer les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) visant M. Netanyahou et M. Poutine pour crimes contre l’humanité. [10]

Les Hongrois·es ont vaincu non seulement un tyran national mais aussi une alliance illibérale internationale. [11] Espérons que les démocrates du monde entier s’uniront pour faire de même.


Kavita Krishnan est une militante et écrivaine marxiste-féministe basée à Delhi. Ancienne membre du Politburo et secrétaire de l’All-India Progressive Women’s Association (Association progressiste des femmes de toute l’Inde) du Parti communiste d’Inde (marxiste-léniniste) Libération [Communist Party of India (Marxist-Leninist) Liberation, CPI(ML)], elle a rompu avec le CPI(ML) en 2022 en raison de la position de celui-ci sur l’invasion russe de l’Ukraine. Elle est l’autrice de Fearless Freedom (Penguin, 2020) et a écrit pour The HinduAl JazeeraDemocracy Now !Posle Media et Commons (Спільне / Spilne). Son livre à paraître s’intitule The Global De-Democratisation Project : Script, Actors, Enablers.

Source : The Hindu, 29 avril 2026.

Traduit par Adam Novak. Notes pour ESSF par Adam Novak.

Notes

[1] En argot politique indien, « Aayega to Modi hi » (« Seul Modi viendra ») fut le mot d’ordre officieux du BJP lors des élections générales de 2019, destiné à communiquer l’inévitabilité du retour au pouvoir de Narendra Modi. Kavita Krishnan transpose ici la formule à l’aura d’invincibilité construite par Orbán en Hongrie. Voir Shivam Vij, « 2019 will be known as the ’Aayega To Modi Hi’ election », The Print, 23 mai 2019. Disponible à : https://theprint.in/opinion/2019-will-be-known-as-the-aayega-to-modi-hi-election/239264/

[2] Sur la trajectoire de Péter Magyar, passé du sérail de Fidesz à la direction de Tisza, et sur les limites politiques que sa super-majorité représente pour la gauche hongroise, voir « Hongrie — Orbán battu : autopsie de seize ans d’illibéralisme », entretien avec Adam Novak, Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2026. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78542

[3] Sur le rejet électoral de la rhétorique orbánienne « UE contre Ukraine » et sur la signification du scrutin pour l’extrême droite mondiale et le Kremlin, voir « La Hongrie et nous : quelques réflexions sur la défaite d’Orbán », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2026. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78534

[4] Il s’agit du Mathias Corvinus Collegium (MCC), la fondation éducative basée à Budapest et alignée sur Orbán, dotée d’un portefeuille d’actifs publics de plusieurs milliards d’euros, qui a financé la CPAC Hungary et accueilli de nombreuses figures internationales de l’extrême droite. Voir Paul Lendvai, « Orbán’s State-Funded Right-Wing Propaganda Machine », Journal of Democracy, janvier 2023.

[5] Reform UK est un parti populiste de droite britannique dirigé par Nigel Farage, fondé en 2018 sous le nom de Brexit Party et rebaptisé en 2021. Il a remporté cinq sièges aux élections générales britanniques de 2024 avec environ 14 % des voix.

[6] Vance s’est rendu à Budapest le 7 avril 2026 et a pris la parole lors d’un meeting de Fidesz aux côtés d’Orbán, exhortant les électeurs à « soutenir Viktor Orbán » face aux « bureaucrates de Bruxelles ». Voir les dépêches de l’Associated Press, avril 2026.

[7] Eric Xun Li (Li Shimo) est un investisseur en capital-risque et commentateur politique basé à Shanghai, fondateur et président du site nationaliste chinois Guancha.cn et trustee de l’Institut de Chine de l’Université Fudan. Contributeur prolifique à Foreign AffairsForeign Policy, au New York Times et à The Economist, il soutient que la démocratie libérale est une construction idéologique occidentale et que les « dirigeants forts » tels qu’Orbán, Modi, Poutine, Duterte et Sissi représentent une alternative post-libérale. Voir Jude Blanchette, « An International Spokesman for Chinese Nationalism », Dissent Magazine, hiver 2024.

[8] Lőrinc Mészáros, ancien gazier du village natal d’Orbán à Felcsút, est passé du statut de maire local à celui d’homme d’affaires le plus riche de Hongrie, à la tête d’un empire dans la construction, le tourisme, l’agriculture et les médias, bâti principalement grâce à des marchés publics nationaux et européens. Ses entreprises détiennent des participations significatives dans des projets liés aux Nouvelles routes de la soie, dont la modernisation de la ligne ferroviaire Budapest–Belgrade.

[9] Le chiffre de 1,8 milliard de dollars (environ 1,5 milliard d’euros) a été révélé pour la première fois par le site d’enquête hongrois Direkt36 en avril 2021, à partir de documents gouvernementaux internes ayant fait l’objet de fuites ; la construction devait être financée principalement par un prêt d’une banque d’État chinoise, remboursable par les contribuables hongrois. Le budget hongrois de l’enseignement supérieur en 2019 s’établissait à environ 1,3 milliard d’euros. Voir Szabolcs Panyi et András Pethő, « Huge Chinese loan to cover the construction of Fudan University in Budapest », Direkt36, 6 avril 2021. Disponible à : https://www.direkt36.hu/en/kinai-hitelbol-keszul-a-magyar-felsooktatas-oriasberuhazasa-a-kormany-mar-oda-is-igerte-egy-kinai-cegnek/

[10] La CPI a délivré un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine le 17 mars 2023 pour déportation illégale d’enfants ukrainiens, et contre Benjamin Netanyahou le 21 novembre 2024 pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Gaza. Orbán a accueilli Netanyahou en visite d’État à Budapest en avril 2025 et a annoncé le retrait de la Hongrie du Statut de Rome. Pour une analyse plus large de cet axe néofasciste mondial, voir Gilbert Achcar, « Pour les néofascistes, seule la loi de la jungle compte », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2025.

[11] Sur cette « internationale illibérale » et la convergence idéologique entre Poutine, Xi, Modi, Orbán, Trump, Netanyahou et Meloni, voir l’analyse de longue date de Krishnan dans « « Notre indifférence à l’égard de l’Ukraine nuit à notre lutte en Inde » », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2023. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article67233 — et, plus récemment, « Qui appelle l’ONU à protéger les Palestiniens ET les Ukrainiens ? », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76455