Un État qui commet un génocide ne peut prétendre honorer l’Holocauste. Chaque cérémonie qu’il organise en son nom bafoue la mémoire des victimes.
Demain, pour la première fois depuis que j’ai immigré en Israël à l’âge de neuf ans, je ne me lèverai pas à la sonnerie de la sirène lors de la Journée du souvenir de l’Holocauste en Israël.
Chaque année, ce jour-là, une sirène retentit pendant deux minutes dans tout le pays, paralysant la circulation et invitant la population à se recueillir en silence. Par respect pour les victimes de la plus terrible tragédie de l’histoire juive, je ne peux plus prendre part à ces rituels d’État. Je refuse de me joindre aux cérémonies organisées par un État devenu un royaume de la mort — un État dont l’essence même profane la mémoire des victimes qu’il prétend honorer.
Depuis des années, je ne me lève plus à l’appel de la sirène lors de la Journée du Souvenir en Israël, qui a lieu la semaine suivant la Journée de commémoration de l’Holocauste pour honorer les soldats tombés au combat. Ce n’est pas un acte de protestation, du moins pas en apparence – je veille simplement à ne pas être en public lorsqu’elle retentit, afin de ne pas avoir à participer à l’une des manifestations sans fin du culte militariste de la mort et du deuil en Israël. Les chants de la Journée du Souvenir ne suscitent en moi qu’une profonde angoisse et un sentiment d’aliénation. Le culte de la mort, et en particulier des mort·es en uniforme, me trouble profondément.
Mais la Journée de la mémoire de l’Holocauste m’a toujours semblé différente. Ce jour-là, j’avais l’impression que l’humanité tout entière baissait la tête, accablée par la honte d’une responsabilité presque insupportable, la sirène résonnant comme son cri.
Je sais depuis longtemps que, pour Israël, la mémoire de l’Holocauste n’est rien d’autre qu’un outil de manipulation qui lui permet d’exiger une impunité sans limites. J’ai vu Israël accueillir des antisémites et des criminels de guerre à Yad Vashem, le musée national de l’Holocauste, pour conclure peu après avec eux des contrats d’armement juteux. Dans le même temps, il invoque l’Holocauste pour réduire brutalement au silence toute critique de ses crimes.
Et pourtant, malgré tout cela, j’ai réussi à dissocier dans mon esprit la Journée de la mémoire de l’Holocauste de ces manipulations. Peut-être parce qu’elle répondait à un besoin émotionnel et humain de partager un deuil collectif, ne serait-ce qu’une fois par an. Peut-être parce que l’ampleur de l’horreur est trop vaste pour y faire face seul·e, et que nous nous tournons vers des rituels qui nous permettent de le faire.
Mais après plus de deux ans et demi de génocide à Gaza, d’extermination systématique et calculée de dizaines de milliers de personnes, et d’affamement délibéré de nourrissons jusqu’à la mort – perpétrés sans vergogne, avec une joie non dissimulée, voire une fierté –, je ne peux plus me convaincre de cette distinction. Un État qui commet un génocide ne peut commémorer l’Holocauste de manière authentique. Chaque cérémonie qu’il organise en son nom profane la mémoire des victimes.
Dans un pays qui a fait de la suprématie ethnique une politique officielle, une telle sirène ne signifie plus le deuil. Dans un pays dépourvu de honte et d’éthique – où Avraham Zarviv, un rabbin et conducteur de bulldozer dont la renommée tient aux destructions inimaginables qu’il a infligées à Gaza, allumera une torche lors de la cérémonie officielle de la fête de l’indépendance d’Israël –, la sirène est un son vide de sens, un simple rituel. Ou pire encore : elle fait partie d’une machine bien huilée qui a transformé l’Holocauste en un outil de propagande destiné à justifier les crimes les plus abjects. Elle n’est, en réalité, rien de plus qu’un cri de guerre.
L’essence même de l’idéologie antisémite réside dans la conviction que les Juifs/Juives se situent en dehors des limites de l’humanité, que les lois morales universelles ne s’appliquent pas à elles et eux. Mais l’État d’Israël n’exige-t-il pas, en réalité, du monde une telle exemption des normes humaines au nom de la collectivité juive ? Et si tel est le cas, peut-on lui confier la mémoire de l’Holocauste, ou lui permettre d’organiser des cérémonies qui ne soient pas entachées par la suprématie juive et la xénophobie ? Je crois que non.
Cette année, plus que jamais, nous devons insister sur ce que l’industrie israélienne de l’Holocauste tente d’effacer de notre conscience : la leçon universelle de l’Holocauste, la seule leçon digne d’être tirée de la tragédie de notre peuple.
« Plus jamais ça » n’est pas, et ne peut être, un impératif réservé aux Juifs./Juives Ce doit être un avertissement contre toutes les formes de suprématie et de racisme, ces maux malins qui, si on les laisse se développer, s’enracineront dans nos cœurs. Honorer la mémoire de l’Holocauste, c’est s’opposer résolument à toute manifestation de ces forces, où qu’elles apparaissent.
Cette année, je ne me lèverai pas à la sonnerie de la sirène. Mais je resterai lié au commandement que son souvenir m’a imposé : ne jamais oublier ce que la haine, la supériorité, l’indifférence et l’ignorance humaines peuvent engendrer, et ne jamais cesser de les combattre.
Une version de cet article a d’abord été publiée en hébreu sur Local Call.
Lisez-la ici.
Orly Noy, 13 avril 2026
Orly Noy est rédactrice chez Local Call, militante politique et traductrice de poésie et de prose en farsi. Elle préside le conseil d’administration de B’Tselem et milite au sein du parti politique Balad. Ses écrits explorent les frontières qui se croisent et définissent son identité en tant que Mizrahi, militante de gauche, femme, migrante temporaire vivant au sein d’une immigrante perpétuelle, ainsi que le dialogue constant qui s’établit entre ces différentes facettes.
https://www.972mag.com/stand-israel-holocaust-remembrance-siren/
Traduit par DE
