International, Politique et Social

Les dockers suédois contre les guerres menées par la Russie et Israël

Depuis 2022, le syndicat suédois des dockers mènent des actions de solidarité internationaliste en refusant de charger ou décharger des navires russes en soutien aux syndicats et à la population ukrainienne. C’est l’exact inverse de ce que fait, par exemple, le syndicat des dockers de Gênes qui refuse de charger des armes et du frêt à destination de l’Ukraine pour sa défense contre l’agresseur russe. Ce syndicat italien, membre de la FSM( fédération Syndicale Mondiale), vestige syndical du stalinisme, n’agit pas pour la paix mais en soutien de l’agresseur. Il faut distinguer l’action solidaire de la classe ouvrière des initiatives dites « pour la paix » qui sont, en l’espèce, des soutiens au régime de Poutine.

Soutenir les syndicalistes suédois est un devoir de solidarité mais aussi l’affirmation d’une lutte internationale anti-impérialisme. ML

ENTRETIEN AVEC ERIK HELGESON. repris de JACOBIN

En Suède, les travailleurs ont boycotté les navires russes en réaction à l’invasion de l’Ukraine, puis ont fait de même contre le commerce d’armes israélien. Leur action démontre la force de la solidarité ouvrière face au militarisme.

En Suède, les dockers ont boycotté les navires en provenance d’Israël et de Russie. Un syndicaliste impliqué dans ces actions a expliqué à Jacobin pourquoi les travailleurs ont agi ainsi, et pourquoi les patrons ont réagi en menant une campagne anti-syndicale.

À l’approche du 1er mai 2022, deux mois après l’attaque à grande échelle de la Russie contre l’Ukraine, les syndicalistes ukrainiens ont appelé à la solidarité avec le pays envahi. Artem Tidva, militant de gauche et syndicaliste ukrainien, s’est adressé aux syndicats internationaux pour les appeler à agir afin d’aider à arrêter la machine de guerre russe.

En Suède, une telle action était déjà en cours. En mars 2022, les dockers suédois avaient entamé un blocus des navires russes. Cette décision, soutenue par un vote national parmi les quelques mille membres du Syndicat suédois des dockers, a mis en évidence la complicité des mécanismes capitalistes mondiaux dans le contournement des sanctions par la Russie. Elle s’est toutefois heurtée à la résistance tant des employeurs que des responsables politiques, et le syndicat a rencontré des difficultés pratiques pour identifier les navires appartenant à la Russie.

Malgré les obstacles juridiques, notamment deux procès, les dockers suédois ont poursuivi leur action de solidarité. Ces efforts ont reçu le soutien de la société dans son ensemble, notamment grâce au président ukrainien Volodymyr Zelensky qui a mentionné cette action dans un discours.

Erik Helgeson, docker à Göteborg depuis vingt ans, était l’un des militants syndicaux impliqués. Vice-président national du Syndicat suédois des dockers, il a été licencié de son poste au port en 2025 — cette fois à la suite d’une autre action de solidarité, contre le transport maritime israélien.

Dans une interview, Tidva et Helgeson ont évoqué les actions suédoises et le rôle de la solidarité des travailleurs pour mettre un terme à la machine de guerre.

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ARTEM TIDVA Parlez-nous de la manière dont les syndicats des travailleurs des chantiers navals et des dockers ont refusé de coopérer avec les navires russes en 2022. Comment cela a-t-il commencé, comment de telles décisions sont-elles prises et quels débats avaient lieu dans la société à l’époque ?

ERIK HELGESON : Le Syndicat suédois des dockers est un syndicat national, qui regroupe des travailleurs d’ une vingtaine de ports. L’initiative de l’action contre les navires russes est venue de deux petits ports du sud de la Suède. Je pense que c’était simplement une réaction spontanée à ce qui se passait en Ukraine et à ce que faisait la Russie. Nous avons une longue tradition d’actions visant à soutenir les syndicats d’autres pays, mais aussi à défendre les droits humains ou l’autodétermination.

L’initiative est venue de la base dans deux petits ports, puis, par l’intermédiaire de leurs organisations locales, elle a été portée devant le Conseil national. Nous avons organisé un référendum à l’échelle du syndicat, ce qui signifie que tous les membres du syndicat à travers la Suède ont voté pour décider s’il fallait mener cette action. Le soutien a été très fort, la décision a donc été prise, et nous avons notifié notre action aux employeurs. Nous avons alors été confrontés à une pression attendue mais très intense, principalement de la part de l’organisation patronale, mais aussi de la part des politiques.

ARTEM TIDVA Quelle a été la réaction des Ukrainiens ? Avez-vous coopéré avec des camarades ukrainiens ?

ERIK HELGESON À cette époque, il était extrêmement difficile de rester en contact avec les gens. La plupart des informations dont nous disposions concernaient les ports maritimes et fluviaux qui avaient été fermés — soit en raison de l’agression russe, soit à la suite de bombardements directs, comme à Odessa. Certains ports, tels que Marioupol et Kherson, ont été occupés très tôt. Nous avons contacté divers camarades syndicalistes ukrainiens pour leur demander comment nous pouvions aider. Un petit syndicat, opérant principalement le long du Dniepr, nous a finalement indiqué quelle aide serait la plus utile.

Nous avons une longue tradition d’actions visant à soutenir les syndicats d’autres pays, mais aussi à défendre les droits humains ou l’autodétermination.

Il y avait également d’importants obstacles politiques. En Suède, deux syndicats organisent les dockers, et nous appartenons à des fédérations internationales différentes. Je suppose que cela a suscité une certaine hésitation quant à savoir si certains syndicats devaient s’engager à nos côtés. Notre avancée la plus importante s’est produite lorsque Zelensky a mentionné notre action syndicale dans l’un de ses discours comme un exemple de véritable solidarité, tout en appelant d’autres syndicats à agir pour mettre fin au commerce avec la Russie. Cette reconnaissance a été extrêmement utile. Avant cela, les employeurs et les politiciens avaient tenté de nous isoler, en présentant notre initiative comme destructrice, marginale, voire nuisible. Ils affirmaient que nos actions n’étaient pas souhaitées par les syndicats, les entreprises ou la société ukrainiens, ou que nous essayions de « voir trop grand ». Mais lorsque les propos de Zelensky ont fait la une des journaux, tout a changé. Cela nous a donné une légitimité et a recentré le débat public là où, selon nous, il devait se situer. Alors que les débats télévisés sur les avantages militaires d’une adhésion à l’OTAN et sur des questions similaires se succédaient sans fin, le commerce avec les entreprises russes se poursuivait — fournissant à la fois de l’argent et du matériel aux forces d’occupation russes. Pour nous, cette contradiction était impossible à ignorer.

ARTEM TIDVA Comment votre direction a-t-elle réagi à cela ?

ERIK HELGESON L’organisation patronale, Ports of Sweden, représente toutes les entreprises portuaires au niveau national ; au début, la plupart des entreprises individuelles ont donc évité de commenter directement le blocus. Tout était géré par l’intermédiaire de l’organisation patronale. Ils se sont montrés très agressifs. Ils nous parlaient comme si nous étions des enfants : « Cela peut sembler une bonne idée, mais vous ne comprenez pas ce que vous faites. C’est une affaire sérieuse, d’adultes — restez en dehors de ça. C’est illégal. » Ils ont intenté deux procès contre le syndicat.

Malgré cela, nous avons poursuivi l’action, ce qui a créé de nombreux problèmes pratiques complexes. Par exemple, comment traiter les cargaisons russes qui se trouvaient déjà dans les ports suédois et comment déterminer quels navires devaient être arrêtés. Dans de nombreux cas, il n’était pas immédiatement évident de déterminer si un navire pouvait être classé comme russe ou non. Je me souviens d’un cas impliquant l’une des plus grandes compagnies maritimes au monde, où nous nous sommes essentiellement heurtés à leur montage d’évasion fiscale. Nous avons identifié un navire immatriculé au nom d’une grande compagnie maritime russe et avons refusé de travailler dessus. La compagnie a affirmé avoir acquis le navire auprès de la firme russe un ou deux ans plus tôt. Nous leur avons répondu que nous ne manutentionnerions pas le navire à moins qu’ils ne puissent prouver qu’il n’appartenait plus à des intérêts russes. Cela a posé un sérieux problème, car les compagnies maritimes sont souvent réticentes à divulguer les détails de la propriété en raison de montages d’enregistrement complexes impliquant des lieux tels que Chypre, les Îles Vierges ou le Panama.

Les compagnies maritimes sont souvent réticentes à divulguer les détails de la propriété en raison de montages d’enregistrement complexes impliquant des lieux tels que Chypre, les Îles Vierges ou le Panama.

Ce genre de difficultés pratiques a dominé les premières semaines. Certains employeurs locaux sont devenus extrêmement frustrés. En public, ils disaient soutenir notre initiative, mais lorsque celle-ci a commencé à affecter leurs profits — lorsque nous avons refusé de travailler sur des navires qui, par exemple, assuraient des liaisons entre la Suède et la Russie… ils sont devenus hostiles. À ce moment-là, ils ont activement tenté de mettre fin à l’action par tous les moyens disponibles.

ARTEM TIDVA Nous constatons que de nombreux instruments du capitalisme moderne — tels que le système d’évasion fiscale offshore — aident efficacement la Russie à contourner les sanctions. Ces mécanismes n’ont pas disparu depuis le début de la guerre ; ils continuent de fonctionner de la même manière que pour le blanchiment d’argent. Vous avez mentionné certains paradis fiscaux. La Russie utilise également des immatriculations dans divers pays d’Afrique et d’Asie pour dissimuler sa soi-disant flotte fantôme.

ERIK HELGESON Les ouvriers des chantiers navals vous diront que ce ne sont pas seulement les États voyous ou les « mauvais » acteurs nationaux qui utilisent ces systèmes. Les organisations criminelles et les cartels de la drogue les utilisent aussi, comme tout le monde. Tout le monde sait que ces canaux existent et sont largement utilisés, mais rien ne change vraiment car la classe qui dirige une grande partie de l’économie mondiale s’en sert également. On parle beaucoup des paradis fiscaux et de la réglementation internationale, mais dans la pratique, très peu de choses se passent, malheureusement.

ARTEM TIDVA Vous avez mentionné les tentatives des employeurs de poursuivre le syndicat en justice, et je crois qu’il y a également eu des poursuites engagées contre vous personnellement…

ERIK HELGESON L’affaire contre moi personnellement n’est pas liée au blocus des navires russes — j’en parlerai plus tard. Le Syndicat suédois des dockers est le seul syndicat indépendant et non aligné sur un parti politique en Suède ; nous jouons ce rôle depuis plus de cinquante ans, et cela a forgé une forte tradition d’actions de solidarité internationale, ce qui signifie que lorsque les choses tournent mal — que des crises politiques ou humanitaires majeures surviennent — il y a presque toujours une initiative venant de la base.

Après avoir annoncé le blocus des navires russes, nous avons été poursuivis en justice à deux reprises.

Après avoir annoncé le blocus des navires russes, nous avons été poursuivis en justice à deux reprises, mais ces poursuites visaient le syndicat, pas moi personnellement. Dans un premier temps, le soutien de l’opinion publique était si fort que les employeurs ont, en fait , fait marche arrière. Cependant, lorsque nous avons poursuivi le blocus, cela a accru la pression sur le gouvernement suédois pour qu’il agisse — et celui-ci a été extrêmement lent. Alors que sa rhétorique contre la Russie était forte, il n’a pratiquement rien fait en matière de commerce et de flux de revenus profitant à l’économie russe. En conséquence, ils nous ont poursuivis à nouveau. Cette fois-ci, le tribunal s’est prononcé contre nous et nous avons été condamnés à une amende, le blocus ayant été jugé trop long — même si, en Suède, les travailleurs disposent de multiples motifs légalement reconnus pour mener des actions syndicales, y compris les grèves d’avertissement et de solidarité.

En 2025, à la suite d’un nouveau référendum interne, nous avons tenté de mener une action contre les navires transportant du fret militaire à destination et en provenance d’Israël, en réponse à l’attaque contre Gaza et aux dizaines de milliers de morts parmi les civils. Et le modus operandi des employeurs était à peu près le même : d’abord, ils ont fait pression sur le syndicat pour qu’il mette fin à l’action, puis — le jour même où le tribunal a statué que nous étions autorisés à poursuivre — ils m’ont personnellement licencié. Mais cela n’a en réalité aucun lien avec le blocus des navires russes, mais bien avec le commerce militaire israélien.

ARTEM TIDVAI J’ai vu de nombreux cas où des employeurs tentent de discréditer ou de réprimer des actes de solidarité. En Grande-Bretagne, lorsque le syndicat GMB s’est mobilisé pour obtenir de meilleurs salaires dans les entreprises britanniques de fabrication d’armes, des responsables politiques conservateurs et des employeurs ont tenté de présenter cette action comme sapant le soutien à l’Ukraine.

ERIK HELGESON L’analyse de notre syndicat est que de nombreux employeurs utilisent le contexte plus large de la guerre, de la sécurité nationale et des objectifs militaires pour intensifier leurs attaques quotidiennes contre les syndicats.

Il est très courant d’invoquer un prétexte différent — qu’il s’agisse de la défense de la Suède, de la politique de sécurité, ou même de ce qui serait soi-disant dans l’intérêt de la résistance ukrainienne — afin de justifier la répression. En réalité, ces arguments ne sont souvent qu’un prétexte pour autre chose.

C’est également ainsi que nous comprenons mon licenciement. La volonté de se débarrasser de moi et peut-être d’autres représentants syndicaux, n’a pas commencé avec nos actions de solidarité avec Gaza, ni même avec celles en faveur des civils ukrainiens. Ces plans existaient depuis des années. Les guerres ont simplement fourni une justification commode pour faire ce que les employeurs voulaient de toute façon faire depuis longtemps : affaiblir les syndicats, saper les conventions collectives et faire reculer les droits des travailleurs.

De nombreux employeurs utilisent le contexte plus large de la guerre, de la sécurité nationale et des objectifs militaires pour intensifier leurs attaques quotidiennes contre les syndicats.

Il ne s’agit pas seulement des droits syndicaux. Cela affecte également la liberté d’expression et l’espace démocratique de manière plus générale.

Jusqu’à présent, je pense qu’ils ont mal calculé leur coup. En Suède, les lobbyistes du monde des affaires s’attendaient à de profondes divisions — certains soutenant la guerre d’Israël, d’autres soutenant les Palestiniens — mais la stratégie s’est retournée contre eux. Il est apparu de plus en plus clairement à beaucoup que cela n’avait en réalité rien à voir avec la guerre ou le commerce des armes. Il s’agissait de réprimer les syndicats.

Je vois le même schéma se répéter à travers l’Europe.

ARTEM TIDVA Vous avez dit avoir perdu un procès parce que le blocage avait duré « trop longtemps » — qu’est-ce que cela signifie ?

ERIK HELGESON La Constitution suédoise garantit explicitement le droit de grève. Mais ce droit s’accompagne de diverses restrictions légales. Et lorsqu’il s’agit d’une action dite « politique », il y a une limite de temps.

La loi ne définit pas ce qu’est cette limite de temps. Dans notre cas, nous avons poursuivi l’action bien plus longtemps que ce qui est habituellement considéré comme acceptable.

Devant le tribunal, nous avons fait valoir qu’il ne s’agissait pas du tout d’une action politique. Nous avons soutenu qu’il s’agissait d’un acte de solidarité avec d’autres syndicats — en particulier les syndicats ukrainiens. Notre argument était que les attaques russes affectent directement les dockers en Ukraine : ils ne peuvent pas travailler, ils perdent leurs revenus et, dans de nombreux cas, ils perdent complètement leur emploi. En vertu de la loi suédoise, il n’y a pas de limite de temps lorsqu’il s’agit de soutenir un autre syndicat dans un conflit social. Par exemple, nous soutenons actuellement le syndicat des métallurgistes dans son conflit avec Tesla, et cette action dure depuis plus d’un an, près de deux ans. Cependant, le tribunal n’a pas accepté nos arguments. Il a jugé qu’il existe une différence fondamentale entre soutenir un syndicat luttant contre des licenciements ou de mauvaises conditions de travail et soutenir un syndicat engagé dans la résistance contre une occupation militaire ou une attaque armée.

Je trouve toujours cette conclusion très étrange. Si les employeurs s’en prennent aux travailleurs par le biais de licenciements ou de sanctions juridiques, la solidarité est autorisée sans limite de temps stricte. Mais si l’« employeur » est en réalité un acteur étatique — comme l’État russe — recourant à la violence militaire et tuant des travailleurs, alors soudainement, il y a une limite de temps. Pour moi, cela n’a guère de sens. Mais c’est ainsi que le système juridique l’interprète actuellement.

ARTEM TIDVA Quelle a été la réaction de la société suédoise et des médias ?

ERIK HELGESON En 2022, lorsque nous avons mené des actions contre des navires russes, beaucoup de gens ont exprimé leur soulagement que quelque chose soit enfin fait. À l’époque, on entendait beaucoup de discours sur l’unité européenne, la défense de la démocratie et la résistance face à la Russie, mais de nombreuses entreprises suédoises engrangeaient des profits colossaux en continuant à commercer avec des sociétés russes. Lorsque les employeurs nous ont traînés en justice, cette contradiction s’est manifestée. Même les médias de droite hésitaient à nous attaquer ouvertement. Certains nous ont critiqués au début, mais ils ont rapidement réalisé qu’ils manquaient de soutien — même une partie de l’extrême droite était réticente à s’opposer à l’action. Il est devenu évident qu’ils s’étaient engagés dans une situation qu’ils ne pouvaient pas facilement contrôler, et c’est l’une des raisons pour lesquelles les employeurs n’ont pas pleinement mis leurs menaces à exécution à ce stade.

Ainsi, la première phase du blocus a duré entre un mois et demi et deux mois, et les attaques juridiques ont repris quelques semaines plus tard. Nous avons pu tenir assez longtemps en Suède, principalement parce que nous bénéficions d’un très large soutien public – même de la part de forces qui, normalement, ne soutiennent ni les syndicats ni les dockers.

ARTEM TIDVA Vos actions directes et concrètes contre les entreprises russes ont été plus rapides que les sanctions de l’UE et ont sans doute poussé les gouvernements à agir. Comment voyez-vous cela ?

ERIK HELGESON Nous sommes un syndicat relativement petit, qui organise environ un millier de travailleurs dans les ports suédois. L’expérience nous a appris à gérer les conflits – et en Suède, les dockers ont toujours eu une forte conscience des conflits. Mais nous savons aussi que notre contribution au niveau international ne réside pas tant dans l’impact économique que dans la force de l’exemple. Je pense donc qu’il ne fait aucun doute que ce que nous avons fait en 2022 a influencé l’opinion publique et, par conséquent, poussé le gouvernement suédois à agir. À un moment donné, on nous a dit : « Oh, nous ne voulons rien faire de manière unilatérale. Nous voulons attendre l’UE. » Mais tous les gouvernements européens tenaient ce discours, et personne ne voulait être le premier à cesser de commercer avec des marchés importants ou rentables.

Le fait que des initiatives aient vu le jour en Suède – et qu’il y ait eu aussi des actions spontanées ailleurs, comme aux Pays-Bas – nous a donc donné une tribune pour dire : « Vous en faites trop peu, trop lentement. » Nous l’avons dénoncé publiquement. En ce sens, nous avons clairement fait évoluer le débat en Suède et avons peut-être contribué, à notre modeste échelle, à la discussion européenne plus large.

C’est également ainsi que nous voyons notre blocage plus récent contre le commerce militaire israélien. Nous sommes pleinement conscients que nous n’arrêterons pas physiquement de gros volumes de marchandises. Mais en essayant, nous mettons en lumière un commerce profondément immoral dont beaucoup de gens en Suède ignorent tout.

Il existe une croyance largement répandue selon laquelle l’industrie de l’armement suédoise ne fait affaire qu’avec des pays « responsables » — ou, du moins, que les armes suédoises ne sont pas utilisées dans des guerres en cours. Pour beaucoup de gens, nos actions ont été une révélation. Même lorsque nous sommes confrontés à de vives critiques dans les médias ou à des poursuites judiciaires, nous continuons à sensibiliser le public.

La Suède achète de grandes quantités de systèmes militaires israéliens et verse des centaines de millions d’euros pour financer les guerres d’Israël.

Personnellement, le blocus contre le commerce militaire israélien a remis en question mes propres idées reçues. Au départ, je pensais que la Suède exportait principalement des armes vers Israël. En réalité, c’est souvent le contraire : la Suède achète d’importantes quantités de systèmes militaires israéliens et verse des centaines de millions d’euros pour financer les guerres d’Israël.

Ainsi, même si nous ne sommes pas assez puissants pour mettre fin à la violence sur le terrain, prendre un petit risque a tout de même son importance. Dans les situations difficiles, c’est parfois la seule contribution que l’on peut apporter — sinon, ils s’en tirent en faisant ce qu’ils veulent tout le temps.

ARTEM TIDVA C’était très important pour nous. Lorsque nous avons partagé des informations sur vos actions et d’autres initiatives de solidarité avec nos camarades du secteur des transports en Ukraine, ils ont été profondément impressionnés. Il était vraiment important de savoir qu’il y a des gens à l’étranger qui soutiennent sincèrement le droit de l’Ukraine à l’autodétermination.

La propagande russe ne cesse d’affirmer que ce n’est pas la Russie, mais l’Ukraine qui est isolée, que nous ne sommes qu’un simple pion de l’Occident, et que les pays occidentaux ne se soucient pas vraiment de la brutale invasion russe. Face à ce discours, la solidarité concrète et la coopération réelle avec nos camarades du monde entier sont extrêmement puissantes.

Vous savez peut-être qu’après la frappe de missile russe sur l’hôpital pédiatrique Okhmatdyt à Kiev, des enquêtes ont révélé que certains composants de fabrication européenne étaient présents dans le missile. Des journalistes de l’opposition russes ont également rapporté que les chars russes utilisent toujours des optiques et des composants radio-électroniques européens. Comment cela est-il possible, et comment y mettre fin ?

ERIK HELGESON Je n’ai pas l’expertise technique nécessaire pour entrer dans les détails. Ce que je peux dire, c’est qu’il y a eu des échanges commerciaux importants entre les pays de l’UE et la Russie pendant très longtemps. On ne sait pas exactement quelle part de ce que l’on voit aujourd’hui provient d’équipements militaires achetés avant les sanctions, et quelle part est actuellement introduite en contrebande. Je n’ai pas non plus de connaissances détaillées sur le fonctionnement actuel de ce qu’on appelle la « flotte fantôme ». Ce à quoi nous avons été confrontés pendant le blocus était beaucoup plus élémentaire. Pendant des mois, nous nous sommes concentrés sur l’interruption de flux commerciaux très concrets et quotidiens. Nous avons refusé de traiter les cargaisons clairement destinées à la Russie, même lorsqu’il s’agissait de marchandises de faible valeur. Nous avons refoulé des cargaisons de fonte brute, et même des navires transportant des bananes, lorsque nous savions qu’ils se dirigeaient vers Saint-Pétersbourg après avoir quitté la Suède.

En augmentant constamment la pression et en identifiant les cargaisons partout où nous le pouvions, de nombreuses entreprises suédoises ont fini par se retirer du marché russe. Elles l’auraient peut-être fait de toute façon, mais nos actions ont clairement accéléré leurs décisions — les entreprises ne voulaient pas que leurs chaînes d’approvisionnement soient perturbées en permanence.

ARTEM TIDVA : Comment pensez-vous que de telles sanctions et ces instruments de pression économique peuvent affecter les livraisons d’armes à long terme — en augmentant les coûts au point où la poursuite de la guerre devient insupportable pour des personnes comme Vladimir Poutine et en les poussant vers le dialogue plutôt que vers la guerre ?

ERIK HELGESON : Sans pression venant de la base, les syndicats qui ne sont pas disposés à agir diront toujours que les sanctions sont inutiles — que les marchandises passeront de toute façon, que la flotte fantôme existe, et que donc rien ne change vraiment.

Mais ce que l’on peut faire, c’est traquer ces chaînes d’approvisionnement et tenter de les perturber. Même si l’on n’y parvient pas entièrement, on crée tout de même du risque et de l’incertitude. Cela seul fait grimper les coûts. Augmenter le coût des échanges commerciaux ne mettra peut-être pas immédiatement un terme à tout, mais à long terme, cela décourage les entreprises de rester sur ces marchés car les risques deviennent trop élevés.

La flotte fantôme est clairement un énorme problème. Mais le fait que la Russie doive opérer clandestinement, dissimuler la propriété des navires et effacer ses traces signifie qu’elle paie ses armes et ses composants bien plus cher qu’elle ne le ferait dans des conditions normales.

Nous savons que nous ne pouvons pas, à nous seuls, empêcher les Forces de défense israéliennes de se procurer des armes utilisées pour détruire des quartiers ou tuer des civils. Mais en exerçant une pression soutenue, nous augmentons les coûts au fil du temps.

La Russie continuera à se procurer certains composants — même après des années de guerre — mais ce sera à un prix nettement plus élevé, ce qui affectera inévitablement l’économie. C’est la même logique que nous appliquons aux exportations militaires israéliennes. Nous savons que nous ne pouvons pas, à nous seuls, empêcher les Forces de défense israéliennes de se procurer des armes utilisées pour détruire des quartiers ou tuer des civils. Mais en exerçant une pression soutenue, nous augmentons les coûts au fil du temps.

Historiquement, c’est ce qui a mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud, et c’est ce qui a affaibli de nombreux régimes engagés dans l’agression militaire. Ce n’est pas l’absence immédiate de munitions qui change le cours des événements, mais le coût économique à long terme de leur acquisition.

Si vous vous concentrez trop sur l’obtention de résultats parfaits immédiatement, en interceptant chaque cargaison particulière, vous risquez d’être déçu et d’abandonner complètement. Une perspective à long terme est essentielle.

ARTEM TIDVAS Ces efforts visant à perturber la capacité économique des régimes d’occupation aident également les enquêteurs et les institutions qui luttent contre la flotte fantôme. Sans une telle pression, quelques navires clandestins supplémentaires passeraient inaperçus, et les dictateurs ne ressentiraient aucune résistance. Lorsque les flux commerciaux se déroulent normalement, il devient facile de banaliser les destructions infligées à leurs propres populations et aux pays voisins.

Au contraire, nous constatons souvent l’effet inverse : il m’est plus difficile d’acheter des carreaux de céramique italiens à Kiev et impossible d’acheter une machine à laver LG coréenne, alors que les habitants de Saint-Pétersbourg n’ont pas ce genre de problèmes. Je ne peux pas prendre l’avion de Kiev vers la Turquie ou la Géorgie, mais les Russes peuvent voler de Moscou vers Istanbul ou Tbilissi, puis vers les pays de l’UE, par exemple. Parfois, on a l’impression de vivre sous le joug des sanctions, alors que ce n’est pas l’Ukraine, mais la Russie qui en est responsable. Il fut un temps où les marchés considéraient la coopération avec l’Ukraine comme risquée, tandis que travailler avec la Russie n’avait aucune conséquence morale. Les gens perçoivent très vite cette hypocrisie. Néanmoins, nous avons besoin d’objectifs réalistes et réalisables pour rester motivés. Qu’est-ce qui vous motive ?

ERIK HELGESON En tant que syndicat, nous savons que nous ne pouvons pas empêcher directement les oligarques russes d’acheter des carreaux italiens. Mais si ces carreaux coûtent soudainement dix fois plus cher parce que l’accès aux marchés est limité, cela finira par avoir un impact sur l’économie — et c’est l’économie qui finance la guerre. C’est notre point de vue, depuis la position privilégiée où nous ne sommes pas bombardés tous les jours. Ce n’est pas parfait, mais c’est une façon de penser qui nous motive à continuer. Exercer une pression soutenue, même si les résultats sont progressifs, reste significatif, et c’est ainsi que nous continuons.

Si l’on se concentre trop sur l’obtention immédiate de résultats parfaits, en interceptant chaque cargaison particulière, on risque d’être déçu et d’abandonner complètement. Une perspective à long terme est essentielle.

ARTEM TIDVA Vous avez mentionné que vous avez par la suite refusé de traiter tout commerce lié à Israël, et pas seulement les livraisons d’armes, et que ce marché fonctionne dans les deux sens. Comment les autorités suédoises ont-elles réagi à votre action contre le commerce avec Israël, et pourquoi avez-vous décidé de continuer malgré les conséquences ?

ERIK HELGESON : Je pense que le gouvernement actuel s’est montré extrêmement réticent à prendre des mesures concrètes pour réglementer le commerce avec Israël, quelle que soit la situation. Les responsables peuvent exprimer leur inquiétude face à certaines atrocités ou aux victimes civiles, même pendant les cessez-le-feu, mais ces déclarations ne se traduisent pas en actions.

En ce sens, notre blocage était largement symbolique — et il a eu un coût réel. J’ai été licencié et je conteste actuellement ce licenciement devant les tribunaux. Parallèlement, des tentatives sont en cours pour affaiblir le syndicat et limiter sa capacité à mener à bien sa mission première : défendre ses membres et protéger leurs conditions de travail.

Nous n’aurions pas pu, de manière réaliste, agir autrement. Pour moi personnellement, c’est devenu une question morale. Si le choix est entre perdre mon emploi ou rester passif alors que des enfants sont tués en toute impunité, je prendrais quand même la même décision. Telle est l’époque dans laquelle nous vivons. Si nous ne sommes pas prêts à prendre des risques — parfois à un niveau très personnel —, nous n’obtiendrons rien de significatif.

ARTEM TIDVA Comment pensez-vous que les militants de gauche et les syndicalistes ukrainiens et internationaux puissent vous soutenir — tant dans votre combat personnel et dans la défense des travailleurs de votre syndicat, mais aussi plus largement, pour faire pression en faveur de sanctions plus fortes et plus efficaces contre ceux qui déclenchent et entretiennent des guerres brutales ?

ERIK HELGESON En ce qui concerne mon affaire judiciaire et mon licenciement, il y a deux niveaux principaux où le soutien peut faire la différence.

Au niveau politique et institutionnel, les lettres de soutien envoyées à l’ambassade de Suède ou à l’organisation patronale, Ports of Sweden, peuvent être importantes — surtout si elles condamnent clairement le licenciement et le qualifient de mesure antisyndicale.

Si je devais choisir entre perdre mon emploi ou rester passif alors que des enfants sont tués en toute impunité, je prendrais quand même la même décision.

Au niveau de la base, le soutien fonctionne différemment et, à bien des égards, de manière plus puissante. Partager des vidéos, des déclarations ou des mises à jour est incroyablement efficace. Le simple fait de montrer que les gens savent ce qui se passe compte énormément. Lorsque nos membres voient que leurs actions trouvent un écho à des milliers de kilomètres de là, cela renforce le moral de manière très concrète et tangible.

Cela ne se limite pas aux syndicalistes ukrainiens. Il en va de même partout. Une courte vidéo ou une photo des dockers grecs, par exemple, ou un message que nous leur envoyons en retour, a souvent plus d’impact sur la base qu’une lettre soigneusement rédigée adressée à une ambassade. Idéalement, il faut agir sur ces deux plans.

Plus généralement, je pense que le mouvement syndical doit clairement comprendre que les droits syndicaux reposent sur les droits humains et les libertés civiles — on ne peut pas séparer les deux. On ne peut pas rester passif alors que la liberté d’expression, le droit à un procès équitable ou les protections juridiques fondamentales sont démantelés, et espérer que les droits syndicaux survivront d’une manière ou d’une autre par eux-mêmes.

Si aucun principe n’est considéré comme sacré — si tout devient négociable — alors les droits syndicaux ne sont que des mots sur le papier, et peuvent facilement être supprimés. Nous avons vu ce schéma se répéter à maintes reprises : d’abord, les droits sont retirés aux migrants, aux demandeurs d’asile ou aux minorités impopulaires ; ensuite, les droits de manifester ou de s’exprimer librement sont restreints ; et finalement, le droit de grève et d’organisation est attaqué.

Si les syndicats se positionnent comme uniquement préoccupés par les salaires, les contrats et les règles du lieu de travail — en restant en retrait tandis que d’autres droits sont érodés —, nous nous retrouverons sans alliés lorsque ce sera notre tour. Et lorsque les droits humains sont bafoués de manière générale, les droits syndicaux ne survivront pas non plus.

ARTEM TIDVAA Je suis tout à fait d’accord. De nombreux droits sont déjà inscrits dans les constitutions, mais ils ne restent garantis que s’ils sont activement exercés. De votre point de vue, quelles sont les sanctions les plus efficaces contre ceux qui déclenchent des guerres sanglantes ?

ERIK HELGESON Si l’on regarde l’histoire, la classe ouvrière a toujours trouvé des moyens de résister à la guerre. Ces méthodes ne sont pas nouvelles, mais elles doivent être adaptées au monde d’aujourd’hui. Néanmoins, le moyen le plus efficace de mettre fin aux guerres, aux occupations injustes et aux invasions est l’action collective de la classe ouvrière. C’est ainsi que nous agissons. Lorsque les travailleurs refusent de se plier aux exigences — lorsque nous refusons de financer, de transporter ou de manutentionner des marchandises, des armes ou d’autres biens qui alimentent la guerre — nous pouvons avoir un impact réel. C’est ainsi que la classe ouvrière a contribué à mettre fin à plusieurs guerres injustes par le passé et à empêcher de nouveaux massacres de civils.

Nous devons également être honnêtes : nous avons aussi échoué à maintes reprises. Les actions de solidarité ne réussissent pas toujours. Mais cela ne signifie pas qu’elles sont inutiles. Elles peuvent fonctionner — et, en fin de compte, elles doivent fonctionner. Le monde ne se dirige pas vers un avenir plus pacifique en ce moment ; il se dirige vers une instabilité et un danger croissants.

Ce que vous vivez en Ukraine, ce que vivent les Palestiniens et ce que ressentent déjà de nombreuses autres personnes à travers le monde — ce ne sont pas des situations isolées. Si les travailleurs n’agissent pas collectivement pour résister à la guerre et au militarisme, ces réalités ne feront que s’étendre.

CONTRIBUTEURS

Erik Helgeson est vice-président national du Syndicat suédois des dockers. Militant syndicaliste, il a été licencié de son poste au port après avoir participé activement à des blocages contre des navires appartenant à des compagnies maritimes russes et israéliennes.

Artem Tidva est un socialiste ukrainien, membre du Mouvement social et jeune militant syndicaliste. C’ est ancien rédacteur en chef de la revue Commons.