Au moment où la gauche est gravement minoritaire, où elle perd son hégémonie culturelle, les remarques de Catherine Tricot sont plus que pertinentes. En effet, comment ceux qui sont nos « représentants » , parfois élus grâce à des désistements larges deviennent de fait des prescripteurs politiques. Au point même de s’inventer des auditoires ou de se définir par tautologie « Nous sommes le peuple » ou par proclamation « Nous sommes la Nouvelle France ». La gauche ne peut résister que lorsque la démocratie est solidement sur ses pieds. ML
par Catherine Tricot

La gauche est un écosystème qui dépasse de loin la simple forme du parti. Or, les partis et leurs élus semblent l’avoir oublié. La présidentielle est mal engagée si cela persiste.
La gauche politique se replie sur ses élus. De part et d’autre, elle tend à rabattre la politique sur les politiques publiques, les lois et leur mise en œuvre. Dans cette conception, c’est donc naturellement à eux, élus, qu’il reviendrait de porter les projets politiques, de les incarner et les défendre. Ce serait aussi à eux, nos élus, de dégager une solution pour 2027. Pardon de douter.
À LFI, c’est au cercle des « grands élus », députés et maires, que revient la responsabilité – à défaut du suspens – de proposer un nom pour 2027 à la ratification d’au moins 150 000 insoumis. Ce sont ces mêmes députés qui, le plus souvent, ont conduit les batailles municipales et qui sont mis en avant dans les batailles politiques. La centralité du groupe parlementaire dans la vie du mouvement insoumis contredit pourtant l’objectif proclamé d’une république plus démocratique avec une participation élargie du peuple aux affaires du pays.
Sur l’autre bord du spectre de gauche, une cinquantaine d’élus – dont Raphaël Glucksmann, Yannick Jadot, Boris Vallaud – déclarent ce week-end que, eux, ils ne renoncent pas. Ils écrivent : « Des pans entiers de nos élites se résignent et se préparent à la bascule annoncée de la France dans le camp trumpiste et poutiniste. Pas nous. » How dare you ? Ne voient-ils pas dans cette prétention à faire partie de la bonne « élite » une des causes du décrochage politique de la gauche ? Ils offrent leur texte à signatures. Elles affluent mais très lentement : à peine plus de 5500, ce lundi. Un résultat qui peut rendre ces initiateurs modestes et inquiets.
Comment en est-on arrivés à un tel dessèchement des partis, un tel repliement ? Pourtant, les uns et les autres connaissent leur histoire de la gauche. Ils savent que la gauche n’a jamais été seulement celle des partis et encore moins celle des seuls élus. La gauche a toujours été faite de militants, d’associations et de syndicats, d’intellectuels, de maisons d’édition et de journaux. Mais ces millions d’engagés sont négligés dans les stratégies politiques. La réduction des cercles dirigeants autour des élus et de leurs assistants est très préoccupante.
Ce diagnostic n’est pas original. Tous savent.
Tous ont vécu le Nouveau Front populaire à l’été 2024, cet élan qui a réussi ce qui paraissait inatteignable. C’est bien toute la gauche qui est parvenue, mobilisée de mille et une manières, à empêcher la prise du pouvoir par l’extrême droite. Mais, une fois le danger écarté, on ne nous a plus rien demandé. Pour de bonnes et de mauvaises raisons, tous s’en sont retournés s’engueuler avec leurs voisins de banc à l’Assemblée nationale.
Tous savent aussi que ce sont les larges mobilisations contre les pesticides, contre le recul de l’âge de la retraite, contre les attaques au droit ou à l’histoire sociale qui ont tenu en respect le gouvernement. Les victoires ne sont pas totales, pas toujours éclatantes, mais elles sont. Et tous députés qu’ils sont, ils ne l’auraient pas fait sans nous tous.
Nous, cet impensé de la gauche politique.
Catherine Tricot
