17 avril 2026. FABRIZIO TASSINARI Project-syndicate.org
La réaction de la Première ministre italienne Giorgia Meloni aux attaques de Donald Trump contre le pape Léon XIV risque de mettre à rude épreuve ses relations avec la Maison Blanche, mais elle devrait lui être favorable sur le plan national. Fait remarquable, cette situation s’est traduite par une défense farouche, quoique involontaire, des valeurs européennes.
FLORENCE — Il y a des moments où un sentiment profond révèle quelque chose d’important sur l’histoire politique. Un de ces moments s’est produit lorsque la Première ministre italienne Giorgia Meloni a répondu aux attaques du président américain Donald Trump contre le pape Léon XIV.
Le président américain avait qualifié le pape de « faible » et de « catastrophique en matière de politique étrangère », avant de renchérir dans une interview accordée au journal italien Corriere della Sera. Meloni a jugé ces propos « inacceptables » et a ajouté une phrase qui mérite d’être lue attentivement : « Franchement, je ne me sentirais pas à l’aise dans une société où les chefs religieux font ce que les dirigeants politiques leur disent de faire. »
Qu’elle soit spontanée ou calculée, la déclaration de Meloni résume l’un des principes les plus typiquement européens qui puissent être formulés. Pour l’apprécier à sa juste valeur, il vaut la peine de revenir sur un texte écrit il y a 23 ans, à l’aube d’une autre fracture transatlantique historique.
Nous étions en février 2003, et à travers l’Europe, des millions de personnes descendaient dans la rue pour manifester contre la guerre en Irak que l’Amérique de George W. Bush allait lancer le mois suivant. À cette occasion, deux des plus grands intellectuels publics européens — le philosophe allemand Jürgen Habermas, décédé il y a tout juste un mois, et le philosophe franco-algérien Jacques Derrida — ont coécrit un article intitulé «Le 15 février, ou ce qui unit les Européens».
Et pourtant, au sein de cette diversité, il existe un fil conducteur. La religion, affirment-ils, occupe « une position relativement apolitique » dans la société européenne contemporaine. « Nous avons peut-être des raisons de regretter cette privatisation sociale de la foi à d’autres égards, mais elle a des conséquences souhaitables pour notre culture politique. »
Il serait erroné de projeter la mentalité de Trump sur tous les Américains. Les États-Unis ont une tradition de séparation entre l’Église et l’État ancrée dans le premier amendement de la Constitution américaine. Cette tradition est bien vivante, et Trump n’est pas l’Amérique.
Le comportement de Trump est toutefois un symptôme extrême d’une tendance que l’Europe a historiquement surmontée. Dans une référence à peine voilée à l’Amérique, Habermas et Derrida ont observé que pour les Européens, « un président qui commence ses activités quotidiennes par une prière publique et associe ses décisions politiques importantes à une mission divine est difficile à imaginer ».
Mais Trump ne se contente pas de prier : il se fait représenter dans des images messianiques générées par l’IA en train de guérir les malades. Il fait en sorte que des prédicateurs lui imposent les mains et le bénissent à la Maison Blanche. Ce sont là les manifestations d’un grave court-circuit civique.
Le contraste avec l’Italie est frappant. Aucun Premier ministre italien ne terminerait jamais un discours par « Que Dieu bénisse l’Italie », ce qui est une formule rituelle aux États-Unis. Meloni dirige un gouvernement de droite dans une société culturellement catholique, où le soutien de l’Église est toujours avidement courtisé par tous les partis afin de remporter les élections ou de conserver le pouvoir. Et pourtant, même ces Italiens, comme Meloni, qui fondent une grande partie de leur identité politique sur la défense des « racines chrétiennes » de l’Occident, ne se sentent pas capables de franchir la ligne qui consiste à dicter un programme à un chef religieux. Ce n’est pas un principe conservateur ou progressiste : c’est un principe européen.
Bien sûr, Meloni ne faisait pas l’impasse sur le calcul politique. Sa défense du pape Léon XIV risque de mettre à rude épreuve ses relations avec Trump et son administration d’acolytes, ce dont elle était certainement consciente avant de s’exprimer. Mais cela risque tout autant de l’aider sur le plan intérieur, en créant une certaine distance par rapport à son association de plus en plus impopulaire avec Trump.
Ce qui est remarquable, c’est que ce résultat se soit concrétisé par une défense aussi fervente, quoique involontaire, des valeurs européennes. L’Amérique a toujours joué un rôle dans la construction de l’Europe moderne, que ce soit en tant que fervent défenseur de la sécurité européenne et d’une « union toujours plus étroite », ou en tant que reflet. Cette fois-ci, cela s’est produit à la fois en soutien au premier pape américain et contre un président américain imprévisible. On peut supposer que Habermas et Derrida auraient été perplexes quant à savoir avec qui ils étaient d’accord, mais auraient tout de même approuvé d’un signe de tête les propos de Meloni.
FABRIZIO TASSINARI
Écrit pour PS depuis 2011
Fabrizio Tassinari est directeur exécutif fondateur de l’École de gouvernance transnationale et l’auteur de The Pursuit of Governance: Nordic Dispatches on a New Middle Way (Agenda Publishing, 2021).
Traduction ML
