Idées et Sociétés, International

Syrie. A propos de principes fondamentaux.« Quand le monopole de la violence est-il légitime ?»

[Au moment où le président syrien, Ahmed al-Charaa, rencontre à Berlin et à Londres les autorités gouvernementales pour négocier des accords économiques (d’investissements privés) et assurer ses interlocuteurs que la Syrie reste une voie de transit sûre, dans le chaos régional, le thème du dit « Etat de droit » est mentionné. Que ce soit à propos des revendications sociales, des élections à venir, du pouvoir effectif du « parlement », de sa représentativité, du caractère de la Constitution future, des droits et de la place – politique et militaire – de la population kurde, etc.
Le 30 mars, le site syrien, en langue anglaise, Enab Baladi, indiquait que parmi le catalogue de questions abordées entre le chancelier Friedrich Merz et Ahmed al-Charaa était mis en avant, en priorité par ce dernier, le « monopole étatique des armes ». Or, c’est sur le sens et les implications de la relation entre « ce monopole de la violence » et le  «monopole politique»  que Yassin Al Hadj Saleh élaborait, au même moment, une réflexion sur la dynamique actuelle du pouvoir en Syrie. Un article qui constitue un élément politique d’importance pour tenter de saisir la situation complexe d’un pays qui est encore plongé dans des difficultés plurielles très grandes. – Rédaction A l’Encontre]

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Le monopole des armes [le droit exclusif de l’État à détenir et utiliser la force armée légitime] ne constitue pas une définition de l’État en général, quel qu’il soit, mais bien de l’État-nation moderne, qui constitue la base du système international actuel.

Il existe, aujourd’hui, 192 États-nations dans le monde, composés d’un peuple, d’un territoire et d’un État au sens strict, c’est-à-dire d’institutions publiques de gouvernance. Le peuple constitue une entité politico-juridique formée de communautés humaines d’origines et de racines diverses, culturellement variées, dans tous les pays du monde, sans exception. Ce qui les unit en tant qu’individus, c’est leur égalité devant la loi – donc juridiquement — et leur égalité dans l’élaboration de la loi — donc politiquement.

Le territoire possède des frontières reconnues, même si celles des États les plus faibles sont fréquemment violées par les plus puissants, proches ou lointains.

L’État au sens strict du terme désigne l’ensemble des institutions du pouvoir.

Son monopole de la violence — c’est-à-dire des armes — n’est légitime que s’il ne monopolise pas également la politique. La légitimité de l’État se définit ainsi : il est le seul à exercer la violence sur son territoire, à condition de ne pas être le seul acteur politique. La combinaison du monopole de la violence et de celui de la politique engendre une tyrannie brutale, qui finit par provoquer une explosion sociale, à plus ou moins long terme, comme cela s’est produit en Syrie.

Le régime de Bachar al-Assad a cumulé ces deux monopoles — celui de violence et celui de la politique — perdant ainsi sa légitimité et provoquant une explosion qui a finalement conduit à sa chute. La révolution est un droit des gouvernés lorsque le pouvoir cherche à détenir seul les armes sans garantir leurs libertés politiques et leurs droits.

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C’est précisément l’enjeu actuel en Syrie : le monopole des armes par l’État — expression chère aux dirigeants actuels — doit être conditionné à une maîtrise de la politique par la société, sous la forme de partis et d’organisations d’opposition indépendants, ou de mouvements de protestation dans les rues, avec une garantie par la Constitution de cette maîtrise. Encore une fois, le monopole de la violence n’est légitime que si la politique est un bien commun.

En d’autres termes, l’unicité de la souveraineté (dont le monopole de la violence est un élément essentiel) est subordonnée au pluralisme politique, à la diversité politique. Ce que l’État gagne en unité souveraine, la société le gagne en droits et libertés politiques. La Constitution, en tant que condensé du contrat social, se doit de garantir, à la fois, ces deux dimensions.

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Dans le contexte syrien actuel, les autorités s’efforcent de monopoliser des armes tout en accaparant la politique, notamment à travers ce qu’elles ont nommé l’«Instance politique». Cette instance s’est approprié d’avance et sans aucun droit les biens et les locaux du parti Baas qui appartiennent, de fait, au peuple syrien. Elle contrôle l’octroi des autorisations pour les rassemblements publics, approuvant ce qui lui convient et interdisant ce qui ne lui convient pas, ou ignorant la situation – en faisant la « sourde oreille » – lorsque cela l’arrange.

Cela est illégal/illégitime : non seulement cela viole le droit des Syriens et Syriennes à participer aux affaires publiques après une révolution et un long conflit pour la liberté qui a touché chacun d’entre eux/elles, a coûté la vie à au moins un demi-million de personnes. Mais cela va également à l’encontre de la Syrie comme État-nation et des Syriens/Syriennes en tant que citoyens et citoyennes. Le citoyen n’est ni un individu isolé, ni un membre d’une communauté déterminée, il est une entité politique autonome.

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La démocratie, que les nouveaux dirigeants évitent même de mentionner, n’est pas une idéologie parmi d’autres: elle est la forme standard de la vie politique dans un État-nation. Or, la Syrie a été fondée en tant qu’État-nation depuis près d’un siècle, et le monopole des armes n’a de sens que dans ce cadre (il n’existe ni dans les États religieux ni dans les empires).

Implicitement, on comprend que ses dirigeants actuels rejettent la démocratie parce qu’elle repose sur la souveraineté populaire, alors qu’ils adhèrent — ou ont adhéré — à l’idée de souveraineté divine. Et ils ne peuvent pas [ou ne veulent pas] dire aujourd’hui s’ils sont toujours des souverains divins ou s’ils ne le sont plus. Ils maintiennent donc une dualité politico-religieuse rappelant le régime Assad : un État dissimulé, véritable siège du pouvoir, et un État visible — administrations, gouvernement, « Parlement » (Conseil du peuple) – dépourvu de pouvoir réel.

Aujourd’hui, la situation dépasse la simple confessionnalisation des services de sécurité: elle se traduit par une monopolisation complète du pouvoir par des personnes de confession sunnite, reléguant les non-sunnites à un statut proche de celui de minorités étrangères. La situation syrienne actuelle soulève des questions sur la légitimité, la nation et la relation entre religion et politique.

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Les dirigeants actuels ne considèrent les Syriens que par leurs appartenances communautaires, comme des «composantes», comme en témoigne leur gestion des groupes sociaux via leurs chefs religieux ou notables, ou encore la restriction récente de la vente d’alcool à certains quartiers chrétiens de Damas [1]. Cette logique – des « composantes »  – rend invisibles ceux qui ne se définissent pas par des « origines » ou par leur appartenance communautaire, c’est-à-dire ceux et celles qui n’appartiennent à aucun groupe ou à aucune « composante ». Il faut être kurde ou arabe, musulman ou chrétien, sunnite, alaouite, druze ou ismaélien pour exister. Sinon, on n’existe pas, on est sans identité, sans protection. Cette conception nie la citoyenneté fondée sur l’individu autonome, croyant ou pas, détenteur de droits égaux (à ceux des autres) et de responsabilités égales dans la sphère publique.

Le confessionnalisme au pouvoir — qu’il soit sunnite, alaouite ou autre — sape la nation et l’État plus encore que la dictature. Il est d’ailleurs impossible d’avoir un pouvoir confessionnel sans qu’il soit aussi dictatorial. En effet, la dictature passe d’un état d’exception ou d’urgence temporaire, c’est-à-dire d’une phase de transition due à une crise nationale d’ensemble, à une tyrannie meurtrière et permanente dans la mesure où elle est liée au communautarisme, ce qui est le cas aujourd’hui et l’était déjà pendant la longue période des assadistes. Le pire dans la situation syrienne actuelle n’est pas un régime dictatorial qui remet en cause le principe de l’État laïc, mais un régime sectaire qui remet davantage en cause ce principe et sape ainsi la société elle-même.

Les nouveaux acteurs confessionnels substituent une légitimité religieuse fondée sur la charia à la légitimité nationale fondée sur la souveraineté, le pluralisme politique et la citoyenneté. Des décisions comme celles de restreindre l’alcool ou d’interdire le maquillage dans les institutions publiques sont doublement illégitimes : elles sont prises par des autorités non élues (selon leurs préférences personnelles) qui violent les libertés publiques inscrites dans la Déclaration constitutionnelle, tout en contredisant le principe d’une Syrie en tant qu’ État-nation non religieux, dont la légitimité est nationale et citoyenne, et non religieuse. La consommation d’alcool peut être un péché religieux, mais ce n’est pas un crime relevant de la loi civile. Le gouverneur est un homme d’État, non un homme de religion (quel que soit son degré de pratique religieuse sur le plan personnel). Cela ne porte atteinte à la foi d’aucun croyant (musulman), mais retire au religieux toute souveraineté politique, au profit de l’État et de ses lois civiles. Dans une société pluraliste, où plusieurs religions coexistent ainsi que croyants et non croyants, toute violence religieuse, de quelque religion qu’elle soit, est une violence sectaire, confessionnelle et non une violence légitime de l’État.

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La situation syrienne actuelle pose enfin des questions concernant les relations entre la loi (le légitime), la nationalité et la relation entre le religieux et le politique, ainsi que ce qui touche à la relation entre les libertés sociales et les libertés politiques. Il est difficile d’imaginer que des libertés politiques puissent être garanties sans libertés sociales, c’est-à-dire tout ce qui touche à l’alimentation, à l’habillement et à la mixité dans les espaces publics, et a fortiori dans les espaces privés. En effet, lorsque ces libertés sont menacées, elles deviennent des libertés politiques fondamentales. Car la menace les politise.

Et la notion de libertés politiques renvoie au pluralisme politique, donc aux organisations et aux partis politiques, aux élections libres, au droit de se présenter à une fonction publique et de voter, ainsi qu’au droit de manifester et de protester. Il présuppose que notre liberté d’alimentation, de boissons et d’habillement est acquise, tant qu’elle ne viole pas les droits individuels d’autrui.

Dans un État-nation, les convictions religieuses et opinions des conservateurs ne constituent pas un fondement valable pour gouverner l’État national. Tant que ces personnes occupent des fonctions officielles au sein de l’État, leur loyauté envers l’État syrien et l’ensemble de la population dans sa diversité prime sur leur loyauté (religieuse). Tel est le critère déterminant, et ceux qui ne peuvent s’y conformer devraient, par honnêteté envers eux-mêmes, renoncer à leurs fonctions.

[1] Le 16 mars 2026, le gouvernorat de Damas a promulgué la réglementation n° 311/MT qui interdit la consommation d’alcool dans l’ensemble des bars, restaurants et espaces publics de la ville. Toutefois la vente d’alcool en magasin reste autorisée mais uniquement dans les quartiers historiquement chrétiens de la vieille ville de Damas. (NdT)

Yassin Al Haj Saleh. Opposant de gauche du régime dictatorial des Assad, il a été emprisonné durant 16 ans (1980-1996) comme membre du Parti communiste syrien. Clandestin, il participera à la révolution syrienne. En 2013 il doit s’exiler et se réfugier en Turquie. Sa femme, dissidente communiste, a été enlevée (par un groupe islamiste) et portée disparue depuis 2013. Il fut un des opposants de gauche les plus connus au régime d’Assad et un critique reconnu du régime «installé» depuis décembre 2024 à Damas .Il contribue régulièrement, outre ses ouvrages, à la publication syrienne en ligne https://aljumhuriya.net
Article publié dans le quotidien Al Quds, le 2 avril 2026 ; traduction, de l’arabe, pour alencontre.org par Suzanne Az
https://alencontre.org/moyenorient/syrie/syrie-a-propos-de-principes-fondamentaux-quand-le-monopole-de-la-violence-est-il-legitime.html

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