Ici et partout, justice et liberté
Préface du numéro 2/2026 de MicroMega « Notre patrie, c’est le monde entier. Pour un nouvel internationalisme ».
« Se rappeler que la solidarité ne sert pas à confirmer sa propre identité politique, mais à ébranler la logique de la force. À Kyïv comme à Gaza, à Caracas comme à Téhéran. » Après l’échec de la Conférence de Porto Alegre, il est important de réfléchir à ce que doit être l’internationalisme aujourd’hui . ML
Chaque génération est marquée par des événements qui constituent des tournants décisifs, des images qui agissent comme des détonateurs politiques, des moments où les appartenances se précisent et où les ambiguïtés se dissipent. Le 24 février 2022 a été l’un de ces moments. Les chars russes en marche vers Kyïv n’étaient pas seulement le début d’une guerre d’agression au cœur de l’Europe, mais aussi une image capable de raviver des souvenirs profonds, refoulés ou mis de côté. Beaucoup – et parmi eux certainement nous, chez MicroMega – ont immédiatement évoqué Budapest 1956, lorsque les chars soviétiques sont entrés dans la capitale hongroise pour écraser le soulèvement ouvrier. Et avec cette évocation s’est déclenchée, tout aussi immédiatement, la solidarité avec le peuple agressé, reconnu sans hésitation comme victime d’une attaque néo-impérialiste menée par l’héritier de l’Union soviétique. Chez d’autres, même dans notre camp, cette image n’a pas suscité la même réaction. Ces chars non occidentaux, voire ouvertement anti-occidentaux, avançaient sur le territoire d’un pays qui se tournait vers l’Union européenne et aspirait à y entrer. Et cela a suffi pour réactiver, dans une grande partie de la gauche, un réflexe ancien et jamais vraiment dépassé : l’anti-américanisme et l’anti-occidentalisme comme boussole identitaire.
Depuis lors, la fracture ne s’est plus refermée. C’est une plaie ouverte depuis quatre ans, qui a redessiné la géographie politique de la gauche occidentale. Une plaie qui a engendré désarroi, solitude, désorientation. Beaucoup d’entre nous se sont soudainement retrouvés seuls, découvrant que les personnes avec lesquelles ils avaient partagé pendant des décennies des combats pour la justice et la liberté se situaient désormais dans des camps différents, parfois opposés.
Un peu plus d’un an plus tard survient un autre événement déclencheur : le 7 octobre 2023, des miliciens du Hamas détruisent les barrières séparant Gaza d’Israël, faisant irruption à bord de 4×4, de motos, mais aussi de drones et de deltaplanes dans plusieurs kibboutzim à la frontière et lors d’un festival de musique bondé de jeunes Israéliens : ce sera un massacre, le plus grand de l’histoire d’Israël. 1 200 personnes tuées en une seule journée, plus de deux cents prises en otages et emmenées à Gaza. La réaction d’Israël est immédiate et prend d’emblée les contours d’une gigantesque vengeance collective contre la population de la Bande de Gaza. Et une fois de plus, la gauche « justice-et-liberté » se retrouve seule à réclamer l’arrêt immédiat de l’extermination des Palestiniens et à dénoncer simultanément un mouvement islamiste et fasciste qui opprime ces mêmes Palestiniens et qui n’a rien – pas même de loin, pas même « tactiquement » – à voir avec une véritable lutte pour l’émancipation et la liberté.
Alors que nous entrons dans la cinquième année de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, face à une situation à Gaza où non seulement aucune solution juste ne se profile, mais où celle-ci est systématiquement érodée par un Israël de plus en plus agressif, et après les interventions américaines au Venezuela puis en Iran – auxquelles ont suivi d’incompréhensibles manifestations pro-Maduro et même pro-Khamenei – nous avons jugé nécessaire d’offrir aux lecteurs (et en particulier à cette partie du spectre politique à laquelle ce magazine se sent appartenir depuis sa fondation) des outils pour approfondir la réflexion. Pour interroger les racines théoriques de ces positions qui nous semblent totalement incohérentes : le soi-disant « campisme », qui réduit le monde à des blocs géopolitiques opposés ; la pensée décoloniale, lorsqu’elle perd son élan émancipateur et se transforme en une grille dogmatique ; l’abandon de la perspective universaliste au profit de schémas identitaires ou géopolitiques qui finissent par occulter les luttes concrètes des peuples.
Le résultat de ces dérives est sous nos yeux : la perte de contact avec les véritables victimes des oppressions, avec les sociétés civiles qui résistent, avec les personnes en chair et en os qui paient le prix de la violence. On prend parti non pas sur la base des faits et des principes, mais de schémas et de paradigmes prédéfinis ; non pas avec ceux qui subissent l’injustice, mais contre un ennemi abstrait, souvent résumé par le mot vide de sens « Occident ». Et tant pis si, ce faisant, on devient de fait complice d’autocrates et de mouvements réactionnaires.
Revendiquer aujourd’hui un nouvel internationalisme, c’est tenter de briser cette logique. C’est revenir à un universalisme cohérent, capable de maintenir la solidarité envers les victimes de tous les régimes d’oppression. C’est se rappeler que la solidarité ne sert pas à confirmer sa propre identité politique, mais à ébranler la logique de la force. À Kyïv comme à Gaza, à Caracas comme à Téhéran.
Vous venez de lire la préface du numéro 2/2026 de MicroMega « Notre patrie, c’est le monde entier. Pour un nouvel internationalisme ».
traduction ML
