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Comment Moscou, avec l’aide de l’Église orthodoxe, recrute des soldats africains pour la guerre en Ukraine

Antonella Sinopoli pour VILIGIABLU.it

antosinopoli.bsky.social

L’Église orthodoxe russe en Afrique fait l’objet de graves accusations. On lui reproche de favoriser le recrutement de jeunes Africains pour combattre dans la guerre voulue par Poutine en Ukraine.

Tout commence par des funérailles, celles de Charles Waithaka Wangari, un Kenyan de 31 ans dont la famille et les amis se souviennent comme d’un footballeur prometteur, mais qui a fini par aller combattre loin de chez lui. Comme beaucoup d’autres avant lui, il était parti avec une promesse et un contrat à signer : travailler comme opérateur de machines lourdes dans une usine.

En réalité, il avait été enrôlé dans l’armée russe, envoyé au front et tué par une explosion à peine deux mois plus tard. C’est déjà pendant les funérailles dans son village de Mukurwe-ini, à Nyeri – une cérémonie symbolique, avec une photo posée sur une chaise au centre de la place car le corps de l’homme n’est jamais arrivé dans son pays natal – que la rumeur a commencé à circuler : le voyage de Waithaka en Russie a été facilité par des contacts au sein de l’Église orthodoxe russe.

L’invasion de l’Ukraine ouvre la voie à une nouvelle guerre froide en Afrique

À partir des médias locaux, la nouvelle a commencé à se propager sur diverses plateformes, et la prise de position claire de Vocal Africa, une organisation panafricaine de défense des droits humains, a contribué à sa diffusion.

Fredrick Odhiambo Ojiro, membre de l’organisation, a affirmé qu’il existe une responsabilité directe des religieux orthodoxes. « Ils ont dit aux jeunes – selon ses propres mots – que l’Église était venue pour offrir ces opportunités (d’emploi, ndlr) aux jeunes hommes en Russie. Ils utilisent également des femmes pour leur parler, car elles sont calmes et on peut leur faire davantage confiance ».

Le patriarche : « Des accusations fausses et calomnieuses »

L’exarque patriarcal d’Afrique, Konstantin, a répondu directement et avec indignation à ces accusations. Son commentaire, en plus d’avoir été transmis à la presse locale et internationale, a été publié sur le site officiel de l’Église orthodoxe en Afrique. Site qui, entre autres, consacre une large place aux activités de soutien aux populations africaines.

Le métropolite parle de « désinformation évidente » et rejette les accusations non seulement de recrutement, mais aussi d’agir en trompant les soldats potentiels en leur offrant des opportunités d’éducation ou de travail en Russie. Il s’agit, écrit le religieux, « de mensonges et de calomnies diffusés par des personnes mal intentionnées, préoccupées par l’activité croissante de l’Église orthodoxe russe en Afrique ».

Il souligne, par ailleurs, qu’il n’existe aucune preuve de ce qui serait en train d’émerger et que, en tout état de cause, il est interdit au clergé de s’engager dans des activités politiques. Ces déclarations qualifiant les accusations de « fausses et calomnieuses » ont également été réitérées dans une interview accordée à African Initiative, un site étroitement lié au GRU, les services de renseignement militaires russes.

Une Église en constante expansion

Il n’en reste pas moins que l’Église orthodoxe étend depuis longtemps sa présence sur le continent africain. Une véritable « diplomatie religieuse » qui ferait partie de la stratégie d’influence du Kremlin.

Dès 2024, on comptait déjà plus de 200 paroisses fondées par l’Église orthodoxe russe en Afrique, réparties dans 25 pays. Aujourd’hui, ce sont 36 pays qui comptent 271 prêtres.

L’Exarchat patriarcal d’Afrique de l’Église orthodoxe russe – rappelons-le – a été institué par décision du Synode de l’Église orthodoxe russe le 29 décembre 2021, après qu’une partie du clergé du Patriarcat grec orthodoxe d’Alexandrie et de toute l’Afrique eut exprimé son désaccord avec son primat, le patriarche Théodore d’Alexandrie, concernant la reconnaissance de l’Église orthodoxe ukrainienne schismatique.

À cette occasion, des clercs de huit pays s’étaient adressés au patriarche Kirill de Moscou pour lui demander d’être accueillis au sein de l’Église orthodoxe russe. C’est ainsi que sont nées les deux diocèses africains : celui du Nord et celui du Sud.

La proximité du patriarche Kirill avec Poutine – Kirill a d’ailleurs travaillé pour le KGB – est bien connue, tout comme son soutien à l’invasion de l’Ukraine.

Le soft power en Afrique

Les doutes quant aux véritables motivations de l’expansion de l’Église orthodoxe en Afrique sont donc nombreux et légitimes, et bien avant les accusations de recrutement de jeunes Africains destinés au front ukrainien, des questions avaient déjà été soulevées concernant la méthode de « recrutement » des prêtres.

Une méthode qui comprenait des salaires élevés et des promesses d’investir dans la construction d’écoles, d’hôpitaux et d’infrastructures, même dans les villages reculés. D’ailleurs, le Kenya a justement été l’un des pays où l’activité « religieuse » de l’Exarchat a commencé à s’étendre.

En somme, les motivations religieuses de la présence de l’Église russe, sur lesquelles a insisté le métropolite Konstantin, seraient fortement remises en cause par la réalité qui se dessine. Il est difficile de savoir exactement combien d’hommes africains sont engagés sur le front ukrainien. Rien qu’au Kenya, on estimait encore il y a quelques mois qu’ils étaient 200. On sait désormais qu’ils sont au moins 1 000.

Des relations diplomatiques en péril

C’est ce qu’a déclaré au Parlement il y a quelques jours le chef de la majorité, Kimani Ichung’wah, qui a cité les conclusions d’un rapport des services de renseignement kenyans (NIS). Ichung’wah a également accusé les fonctionnaires de l’ambassade russe de collusion avec des agences de recrutement et des organisations se livrant à la traite des êtres humains, et a affirmé que les fonctionnaires de l’ambassade russe leur avaient délivré des visas touristiques.

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