Les États-Unis ont attaqué Kharg, mais ils n’ont pas touché le terminal d’exportation de pétrole iranien qui s’y trouve. Cette contradiction apparente explique peut-être mieux la nature de cette guerre que n’importe quelle déclaration officielle. Kharg n’est pas seulement une île. C’est un lieu où la force militaire, le budget de l’État iranien, les routes des pétroliers et les nerfs du marché énergétique mondial se rejoignent tous en un seul petit point.
Lorsque Washington frappe les installations militaires de l’île tout en laissant intacte l’infrastructure pétrolière, il admet en substance que même la plus grande puissance militaire du monde ne peut pas contrôler totalement tout ce qu’elle attaque. Parfois, la cible elle-même est si profondément intégrée à la structure de l’économie mondiale que sa destruction ne ferait pas seulement du tort à l’ennemi, mais déclencherait également une série de crises qui toucheraient tout le monde.
C’est précisément là que réside l’importance de Kharg. Reuters a rapporté qu’environ 90% des exportations pétrolières iraniennes transitent par cette île, qu’elle dispose d’une capacité de stockage d’environ 30 millions de barils et que des dommages importants causés à ses terminaux pourraient réduire l’offre mondiale d’environ 2 millions de barils par jour. Même après le début de la guerre, l’Iran continuait d’exporter entre 1,1 et 1,5 million de barils par jour depuis Kharg, principalement vers la Chine.
Cela signifie que Kharg n’est pas seulement une installation. C’est l’artère principale qui transforme le pétrole souterrain en liquidités, en recettes publiques, en importations et en survie financière du gouvernement. Les États-Unis le savent, l’Iran le sait, et le marché le comprend mieux que quiconque. C’est pourquoi une attaque contre Kharg, si elle touche le cœur de son système pétrolier, n’est plus seulement une opération tactique. Elle devient une frappe contre un nœud systémique.
Mais Kharg ne peut être compris indépendamment d’Ormuz. La question n’est pas seulement de savoir combien de pétrole l’Iran exporte. La question est que cette guerre se déroule dans un endroit par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial. Reuters et l’Agence internationale de l’énergie ont décrit cette crise comme la plus grande perturbation de l’approvisionnement de l’histoire moderne.
Le Brent est repassé au-dessus des 100 dollars, des réserves d’urgence ont été mobilisées à une échelle sans précédent, et même cette intervention massive ne fait encore que jouer le rôle d’un analgésique. Une fois que le champ de bataille atteint un véritable point d’étranglement de l’économie mondiale, on ne peut plus avancer avec la simple logique consistant à « bombarder pour en finir ». La guerre cesse d’être un simple conflit militaire et se transforme en une machine à produire des crises sur le marché mondial.
C’est pourquoi le fait de ne pas avoir frappé le terminal pétrolier de Kharg n’est pas un signe de faiblesse totale de la part des États-Unis, mais ce n’est pas non plus le signe d’une liberté d’action illimitée. Washington peut frapper, mais il ne peut pas être certain que les conséquences s’arrêteront là. L’Iran a également clairement averti que des attaques contre ses infrastructures énergétiques pourraient être suivies de représailles contre les infrastructures des pays alliés des États-Unis, et la frappe de drone sur Fujaïrah a rappelé que cette menace n’était pas que des paroles en l’air.
Dans ce contexte, la décision américaine de frapper des cibles militaires tout en évitant la destruction du réseau pétrolier ressemble moins à une retenue morale qu’à l’aveu d’un frein structurel. Ce frein n’est pas l’amour de Washington pour la paix. C’est la crainte d’un choc énergétique, de perturbations dans les assurances et le transport maritime, et de flambées des prix qui frapperaient l’empire lui-même.
Cette guerre n’a pas seulement ébranlé le marché du pétrole brut. Reuters a rapporté que la crise actuelle a frappé les produits raffinés encore plus durement que le brut lui-même. Les prix du diesel à Singapour ont bondi de 57% et ceux du kérosène de 114%. La Chine a immédiatement cessé ses exportations de carburant, et les pays qui dépendent des importations de carburant se sont orientés vers le rationnement, la réduction de l’activité des raffineries et la constitution de stocks d’urgence. C’est là que la question énergétique dépasse le cadre du pétrole brut et touche directement la vie quotidienne, les transports, l’agriculture, l’exploitation minière, l’industrie et les moyens de subsistance de millions de personnes. Lorsque le détroit d’Ormuz est secoué, ce n’est pas seulement le cours du Brent qui grimpe. Les chaînes de distribution de carburant, le prix des marchandises et les perspectives globales de croissance économique sont également ébranlés. Le capitalisme mondial a l’air très moderne, mais il continue de respirer à travers quelques vieux goulets d’étranglement.
Dans le même temps, la Russie n’est ni la sauveuse du marché ni une simple spectatrice en marge des événements. Elle tire un double avantage de cette crise. D’une part, les États-Unis ont accordé une dérogation de 30 jours pour certaines cargaisons de pétrole et de carburant russes déjà en mer, afin d’apaiser le choc sur les marchés. D’autre part, Poutine a déclaré ouvertement qu’une crise énergétique était survenue et que la Russie était prête à collaborer à nouveau avec l’Europe.
Cela signifie que le même pétrole qui, hier encore, était qualifié d’« illégitime » et « sanctionné » commence soudainement à apparaître comme un pétrole « nécessaire » en cette période de crise. Bien sûr, la Russie ne remplace pas Kharg. En 2025, la Russie a elle-même exporté environ 238 millions de tonnes de pétrole, dont 80% vers la Chine et l’Inde, et non vers l’Europe. Mais cela suffit déjà à ouvrir une brèche dans le régime de sanctions et à permettre à Moscou de montrer une fois de plus qu’elle ne peut pas être simplement écartée du jeu.
Dans tout ce scénario, l’Europe est davantage un objet de pression qu’un acteur décisif. Aujourd’hui, l’Union européenne ne façonne pas le terrain. Elle tente d’en contenir les conséquences. Les prix du gaz en Europe ont augmenté d’environ 50% en deux semaines, et le responsable des questions climatiques de l’ONU à Bruxelles a rappelé à tout le monde que l’UE importe toujours plus de 90% de son pétrole et 80% de son gaz.
Dans le même temps, Bruxelles envisage de renforcer la mission navale Aspides, mais tout changement majeur nécessite l’accord des 27 États membres, et l’Allemagne se montre sceptique quant à son extension à Ormuz. Cela signifie que l’Europe n’est pas totalement dépourvue d’action, mais que son action est faible, défensive et fragmentée. C’est un continent doté d’un poids économique énorme, mais d’une colonne vertébrale géopolitique fragile. Plus que de tracer la voie, elle calcule le coût du jeu des autres.
Trump a lui aussi compris cette limite, et c’est pourquoi il utilise la crise du détroit d’Ormuz comme un moyen de mettre ses allié·es au pas. Ces derniers jours, il a ouvertement averti que si les allié·es de l’OTAN et les pays bénéficiant du passage du pétrole et du gaz par Ormuz n’aidaient pas les États-Unis, l’avenir de l’OTAN serait « très sombre ». Le Japon a déclaré pour l’instant qu’il n’avait pas l’intention d’envoyer une mission d’escorte, et l’Europe reste enlisée entre débats, doutes et tergiversations. Il ne s’agit pas seulement de la sécurité du transport maritime.
Le problème est que les États-Unis veulent socialiser le coût de l’ordre énergétique mondial tout en conservant le commandement politique et militaire entre leurs mains. En termes plus simples, Washington dit : tout le monde doit aider à porter le fardeau, mais je garderai les mains sur le volant. Cela montre à lui seul que la puissance américaine dans cette guerre ressemble moins à une volonté claire et unie qu’à une gestion de crise précipitée.
La question principale n’est donc pas de savoir si les États-Unis peuvent détruire davantage l’Iran. Bien sûr qu’ils le peuvent. La question la plus importante est de savoir s’ils peuvent transformer cette destruction en un résultat contrôlé, peu coûteux et gérable sur le plan géopolitique. Jusqu’à présent, la réponse n’est pas claire. Plus la guerre se rapproche de Kharg, d’Ormuz, de Fujaïrah, du GNL du Qatar, de l’assurance des pétroliers et des marchés des carburants raffinés, plus le fossé entre la « capacité à détruire » et la « capacité à contenir les conséquences » devient évident.
C’est précisément là que le mythe d’une victoire rapide commence à s’effriter. Non pas parce que l’Iran serait soudainement devenu invincible, mais parce que le champ de bataille s’est étendu au-delà des frontières iraniennes pour s’immiscer au cœur même du système qui régit l’économie mondiale.
À ce stade, les lecteurs et les lectrices devraient comprendre que la question de la guerre pour le pétrole ne concerne plus vraiment le régime au pouvoir à Téhéran. Plus cette guerre avance, plus il apparaît clairement que sa logique n’a rien à voir avec la sécurité du peuple iranien ou l’avenir de la région. Cette guerre peut blesser l’Iran encore davantage, mais en même temps, elle a mis à nu les limites de la puissance américaine. L’empire peut encore faire pleuvoir le feu, mais il ne peut garantir que ce feu ne brûlera que la maison de l’ennemi.
En fin de compte, Kharg et Ormuz ne sont pas seulement deux noms géographiques. Ce sont les noms d’un moment où la guerre échappe au contrôle de ses planificateurs et se transforme en une crise contre l’ordre énergétique mondial tout entier. Si les États-Unis n’ont pas frappé le terminal pétrolier de Kharg, ce n’est pas par humanité.
Ils ne l’ont pas frappé parce qu’ils savent que cet endroit n’est plus seulement du sol iranien. C’est le point où le pétrole, la guerre, la Russie, l’Europe, le marché et la peur mondiale s’entremêlent. Et c’est la vérité qui se tient toujours là, obstinément, sous tous les slogans de victoire.
Siyavash Shahabi, 17 mars 2026
https://firenexttime.net/kharg-hormuz-and-the-boundaries-of-u-s-power/
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