Idées et Sociétés

Le fascisme. Un texte d’Otto Bauer

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Devant l’évidence du sujet et la nécessité de l’étudier, nous reprenons ce texte d’Otto Bauer dans la traduction de Tristan Lefort-Martine et avec la présentation de Presse toi à gauche. Publication PTAG du 17 mars 2026. ML

En 1936, le marxiste autrichien Otto Bauer analyse à chaud la nature et les causes de la montée du fascisme en Europe. Son analyse, ici traduite par Tristan Lefort-Martine, était alors hétérodoxe par rapport à la position officielle de l’internationale communiste qui décrivait le fascisme comme une milice montée de toutes pièces par la bourgeoisie pour mater le mouvement ouvrier. Elle insiste au contraire sur la spontanéité du fascisme en tant que mouvement des classes moyennes paupérisées à l’issue de la Guerre et décrit l’arrivée au pouvoir du fascisme comme la victoire momentanée d’une troisième force dans la lutte de la bourgeoisie contre le prolétariat.

Le texte que vous allez lire est paru en 1936, après l’arrivée de Mussolini et d’Hitler au pouvoir, avant l’Anschluss, avant l’invasion de la Pologne et le basculement dans la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1918, Otto Bauer préside le Parti ouvrier social-démocrate d’Autriche, et en 1934, il a dû s’exiler en Tchécoslovaquie après l’échec d’une tentative d’insurrection socialiste contre les progrès du nazisme autrichien.

Der Faschismus analyse à chaud la nature et les causes du fascisme, qui expliquent son ascension et l’impuissance du mouvement ouvrier à le contenir. Dans La question des nationalités et la social-démocratie, Bauer avait déjà reproché au marxisme de son époque de ne pas expliquer suffisamment le nationalisme, quand il se contentait le plus souvent de le décrire comme un mythe, une sornette inventée par les bourgeois à destination du peuple pour lui masquer la réalité de la domination de classe. Au contraire les différences entre nationalités sont réelles, non qu’elles soient l’expression d’un génie intemporel ou de déterminants biologiques, mais dans la mesure où elles résultent des rapports de production.

Cette fois, il reproche à la théorie marxiste de s’être contentée d’interpréter le fascisme comme une simple marionnette dans les mains de la bourgeoisie, dépourvue de toute originalité propre. Au contraire, explique Bauer, le fascisme apparaît spontanément comme un mouvement de masse des classes moyennes, il constitue un troisième terme dans le conflit opposant les ouvrier·es au patronat.

Il faut comprendre comment la bourgeoisie en arrive à se laisser déborder par les organisations qu’elle instrumentalisait, puis comment les chefs fascistes arrivés au pouvoir sont conduits à trahir leur propre base de classe, en particulier dans ses aspirations sociales, pour devenir les serviteurs exclusifs de la haute bourgeoisie belliqueuse, sans pour autant perdre complètement leur autonomie.

Walter Benjamin, dans ses thèses Sur le concept d’histoire, rédigées en 1940 alors qu’il s’était à son tour exilé en France pour fuir le nazisme, quelques mois avant que l’usure et le désespoir d’échapper aux polices vichyste ou franquiste ne le poussent au suicide, écrivait : « au matérialisme historique il appartient de retenir fermement une image du passé telle qu’elle s’impose, à l’improviste, au sujet historique à l’instant du danger ». Puissent les nombreux échos entre l’époque que décrit Bauer et celle que nous vivons nous permettre, cette fois-ci, de faire dérailler l’histoire.

Les révolutions de 1918 ont été suivies d’une contre-révolution. Mais cette contre-révolution ne présentait pas partout le caractère distinctif du fascisme. En Pologne, la démocratie a été remplacée par la dictature militaire de Pilsudski. En Yougoslavie, la démocratie a été remplacée par un absolutisme dynastique et militaire de type classique. Les « Gardes blancs » de la contre-révolution hongroise de 1919 et les groupes armés que le gouvernement bulgare de Zankoff avait envoyés semer la terreur dans le parti paysan en déroute et chez les ouvriers présentaient déjà un caractère semblable à celui des troupes de choc fascistes ; mais en peu de temps, dans l’un et l’autre pays, le pouvoir était retombé entre les mains de la vieille oligarchie élimée. Le fascisme, cette nouvelle forme du despotisme, triomphe pour la première fois en Italie et en Allemagne. Il est clair qu’il constitue aujourd’hui la nouvelle forme de dictature des classes capitalistes, dont les méthodes sont désormais imitées par des gouvernements contre-révolutionnaires qui ne partagent pas la même origine.

Le fascisme est le produit de trois processus sociaux étroitement liés.

Premièrement, la guerre a éjecté des masses de combattants de leur vie bourgeoise et les a déclassés. Incapables de retrouver leurs activités et leur mode de vie bourgeois, attachés aux formes de vie et aux idéologies acquises pendant la guerre, ce sont eux qui, après-guerre, ont formé les « milices » fascistes, les « associations de défense »völkisch avec l’idéologie militariste, antidémocratique et nationaliste qui leur est propre.

Deuxièmement, les crises économiques de l’après-guerre ont réduit à la misère de larges masses de petits-bourgeois et de paysans. Ces masses, paupérisées et aigries, se sont détournées des partis bourgeois démocratiques de masse auxquels elles avaient prêté allégeance jusque-là.

Troisièmement, les crises économiques de l’après-guerre ont fait baisser les profits de la classe capitaliste. La classe capitaliste, menacée dans ses profits, entreprend de les rétablir en augmentant le degré d’exploitation. Elle entend briser la résistance que la classe ouvrière lui oppose. Elle désespère de pouvoir le faire sous un régime démocratique. Elle se sert des mouvements de masse rebelles de la petite bourgeoisie et des paysans, ralliés aux milices fascistes et völkisch, d’abord pour intimider la classe ouvrière et la mettre sur la défensive, ensuite pour écraser la démocratie. Elle commence par apporter aux fascistes l’appui de ses moyens financiers. Puis elle encourage son appareil d’État à fournir des armes aux milices fascistes et à assurer l’impunité aux actions violentes des fascistes contre la classe ouvrière. Et pour finir, elle lui conseille de remettre le pouvoir d’État aux fascistes.

Pour aller plus loin
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Examinons de plus près ces trois processus sociaux interdépendants.

Les cellules germinales du parti fasciste italien se sont formées, après la guerre, autour d’officiers de réserve démobilisés. Pendant des années, ils avaient occupé des postes de commandement ; maintenant rendus à la vie bourgeoise, ils n’y retrouvaient pas une position à la hauteur de leur amour-propre et de leurs ambitions. Autour d’eux se regroupaient des déclassés issus des rangs des « arditi », les troupes de choc du temps de la guerre, fiers de leurs décorations et de leurs blessures, et rancuniers, parce que la patrie pour laquelle ils avaient versé leur sang n’avait aucune position à leur offrir, ou en tout cas pas celle à laquelle ils prétendaient. Ils ne voulaient pas abandonner les habitudes prises à la guerre. Ils voulaient commander et être commandés, porter l’uniforme et marcher. Ils commencèrent à mettre sur pied une armée privée.

En Allemagne, cette couche était encore plus large. Le traité de paix de Versailles avait contraint l’Allemagne à licencier une grande partie de ses officiers de carrière. Ce sont eux qui fournirent leurs dirigeants aux « corps francs » militaires et aux « associations de défense » qui commencèrent à se former après la guerre. Les troubles politiques de l’après-guerre (en Italie, l’aventure de Fiume, en Allemagne, les combats dans les pays baltes et en Haute-Silésie) donnèrent aux milices fascistes en formation l’occasion de se consolider et d’accroître leur prestige.

C’est dans ces cellules germinales du fascisme que s’est développée son idéologie originelle. Issue de la guerre, elle est avant tout militariste : elle exige la discipline des masses devant le pouvoir de commandement du chef. Elle s’oppose brutalement au droit à l’autodétermination de la multitude, qu’elle appelle seulement à obéir dans la discipline. Elle est donc hostile à toute démocratie. Elle méprise l’aspiration « bourgeoise » et civile à la paix, à la prospérité et au confort et lui oppose un idéal de vie guerrier et « héroïque ».

Elle est imprégnée d’un nationalisme exacerbé par la guerre. Elle cherche à dresser les masses populaires contre le gouvernement libéral italien, qui se serait laissé dépouiller du butin de la victoire par les alliés, et contre le gouvernement républicain allemand, qui se soumettrait sans dignité au diktat des puissances victorieuses. Elle est typiquement petite-bourgeoise, dirigée à la fois contre le grand capital et contre le prolétariat ; car l’officier hait le spéculateur et le profiteur de guerre et méprise le prolétaire. Leur anticapitalisme ne vise bien entendu que les formes de capital parasitaires spécifiques du temps de guerre et du temps de l’inflation ; l’officier apprécie l’industrie de guerre, mais il déteste le spéculateur, il n’est donc ennemi que du capital « pillard » et non du capital « productif ».

Son rejet du socialisme prolétarien est d’autant plus passionné que celui-ci a passionnément combattu l’intervention de l’Italie dans la guerre, qu’il s’est brusquement renforcé après la guerre, qu’il est arrivé au pouvoir en Allemagne à la suite de la défaite et qu’il lui apparaît donc comme le bénéficiaire de la capitulation, comme l’agent des puissances victorieuses. Dans une époque où le socialisme attire de plus en plus les masses, elle présente son idéal comme un « socialisme national » et l’oppose ainsi au socialisme prolétarien : le véritable socialisme national, ce n’est pas l’exploitation égoïste des conséquences de la guerre par le prolétariat, mais la subordination de tout « intérêt personnel » à l’« intérêt général », la subordination de toutes les forces économiques et sociales à la tâche de l’affirmation nationale contre l’ennemi extérieur.

Elle incorpore des idées antibourgeoises à son nationalisme : la démocratie bourgeoise occidentale n’est que la domination des classes capitalistes les plus riches et les plus puissantes ; l’Italie, « la grande prolétaire », a été dépouillée du butin de la victoire par les capitalistes anglais, français, américains ; le peuple allemand a été rendu tributaire de la haute finance internationale (juive) qui se cache derrière la démocratie occidentale et tire les ficelles de la démocratie allemande. Elle présente sa lutte contre la démocratie aux masses populaires comme une lutte contre la domination de classe de la bourgeoisie, aux capitalistes comme une lutte contre la domination de la plèbe par le prolétariat, à l’intelligentsia nationaliste comme une lutte pour le rassemblement de toutes les forces nationales pour combattre l’ennemi extérieur.

Mais les groupes de choc militaires, premiers porteurs de l’idéologie fasciste, ne pouvaient gagner en force qu’à condition de parvenir à attirer des masses plus larges sous leur direction, ou dans leur sillage. La première couche sociale à s’imprégner de l’idéologie fasciste issue de la guerre fut l’intelligentsia.

En Italie et en Allemagne, la démocratie parlementaire était récente. L’Italie avait depuis longtemps un gouvernement de forme parlementaire ; mais le parlement n’était élu sur la base du droit de vote universel et égal que depuis 1913. L’Allemagne avait depuis longtemps le suffrage universel et égal, mais son gouvernement n’était subordonné au parlement que depuis 1918. Dans les deux pays, l’intelligentsia fut rapidement déçue par la jeune démocratie. Elle y voyait d’une part une ploutocratie déguisée, d’autre part le règne des masses – et des masses telles qu’on les trouve dans la société capitaliste, des masses incultes, brutales, enclines à la violence aux heures d’excitation. Même réduite à la misère par la dévaluation de la monnaie et les crises économiques, l’intelligentsia détestait les parvenus du prolétariat qui parvenaient à s’asseoir au banc du gouvernement. Elle ne comprenait pas les luttes autour des problèmes sociopolitiques qui, sous la pression des masses, dominaient la vie publique. Mais c’est surtout son nationalisme, exacerbé par la guerre, qui mettait l’intelligentsia en opposition avec la jeune démocratie.

Lorsque la guerre mondiale a éclaté, l’Italie est d’abord restée neutre. Pendant des mois, une lutte acharnée a déchiré la bourgeoisie italienne sur la question de savoir si l’Italie devait rester neutre ou entrer en guerre. Les socialistes, les catholiques, la bourgeoisie libérale dirigée par Giolitti et, avec elle, la majorité du Parlement, étaient pour la neutralité. Pour la guerre contre l’Autriche se leva un mouvement de masse, patronné par l’industrie lourde et la grande propriété foncière et dirigé par l’intelligentsia nationaliste qui avait été bercée dans la tradition du Risorgimento. Contre la volonté du gouvernement et de la majorité parlementaire, ce mouvement parvint à imposer l’intervention dans la guerre. Dans tous les autres pays belligérants d’Europe, les masses populaires pouvaient croire que la patrie avait été envahie par l’ennemi, qu’elle avait été contrainte à la guerre ; en Italie, la guerre était manifestement le résultat d’un choix délibéré.

Ce fait a déterminé de manière décisive l’évolution de l’Italie après la guerre. Le socialisme avait combattu la guerre ; lorsque les masses populaires ont traversé les souffrances de la guerre, elles ont afflué en masse vers le socialisme. Dans les premières années de l’après-guerre, les masses populaires italiennes furent traversées par un énorme mouvement socialiste révolutionnaire. Mais, de leur côté, les interventionnistes qui avaient forcé l’Italie à entrer en guerre en 1915 étaient toujours là. Ils avaient lutté en 1915 contre les libéraux, les catholiques et les socialistes. Ils avaient combattu au nom de leur philosophie de vie « héroïque » les neutralistes, les commerçants libéraux non belliqueux d’un côté, et de l’autre les socialistes qui ne se souciaient que du confort paresseux des masses. À l’époque, ils avaient contraint le Parlement, réticent à la guerre, à capituler. Cette décision, leurs troupes de choc l’avaient déjà provoqué depuis la rue. Après la guerre, l’intelligentsia « interventionniste » a fourni les cadres qui sont venus s’agréger aux troupes militaires des fascistes.

Pendant la guerre, l’Allemagne avait résisté à un monde entier d’ennemis par des faits d’armes gigantesques ; elle avait finalement succombé à la supériorité numérique. De la défaite naquit la révolution qui fonda la république – une république née dans la misère la plus noire, sans défense contre l’arrogance des vainqueurs, chargée par eux de lourds tributs, par eux mille fois humiliée, chancelant d’une grave secousse économique à la suivante. Le nationalisme de l’intelligentsia s’insurgeait contre la situation indigne de la nation. La révolution n’avait-elle pas mis fin à la guerre ? Cela ne prouvait-il pas que seul un « coup de poignard dans le dos » avait brisé la force de résistance de l’armée allemande ? Les prolétaires qui ne comprenaient pas la grandeur et la dignité de ce qu’ils avaient perdu et détruit, les traîtres qui avaient ourdi le coup de poignard dans le dos, les parvenus dont la défaite de la nation avait favorisé l’ascension, ne gouvernaient-ils pas la République pour la soumettre servilement aux moindres exigences des vainqueurs ? C’est ainsi que le nationalisme allemand, alimenté par les conséquences de la défaite de la Grande Guerre, poussa une intelligentsia nationaliste éduquée dans la tradition prusso-hohenzollernienne vers les associations de défense völkisch.

L’intelligentsia nationaliste servit d’intermédiaire entre les troupes de choc militaires fascistes-populaires et les larges masses de la petite bourgeoisie et des paysans. Mais pour arracher les larges masses petites-bourgeoises-paysannes aux partis de masse bourgeois-démocratiques historiques et les conduire vers le fascisme, il était encore besoin de graves bouleversements socio-économiques.

Après la guerre, le développement économique et social des anciens États belligérants a d’abord été dominé par l’inflation. À mesure que l’argent perdait de sa valeur, les économies des petits-bourgeois s’amenuisaient, le capital d’exploitation des petits commerçants et des maîtres artisans fondait, de larges couches de la petite bourgeoisie étaient réduites à la misère. Mais en même temps, la dépréciation de la monnaie entraînait des luttes salariales de plus en plus importantes et de plus en plus passionnées, qui immobilisaient régulièrement les réseaux de transport et les entreprises publiques.

La petite bourgeoisie, qui n’était pas en mesure de se défendre contre la dévaluation de l’argent, était furieuse de voir que les luttes salariales entre le capital et le travail troublaient sans cesse sa tranquillité. Elle pensait que les augmentations de salaires imposées par la classe ouvrière, qui étaient en réalité des conséquences de la dévaluation monétaire, en étaient la cause. Elle s’indignait que des parties de la classe ouvrière parviennent toujours à obtenir des augmentations de salaire en dédommagement de l’inflation, alors qu’elle-même ne parvenait pas à augmenter ses revenus dans la mesure de la dévaluation de l’argent. Elle voyait avec amertume son niveau de vie s’abaisser en dessous de celui de certaines couches de la classe ouvrière, la répartition du revenu national tourner en sa défaveur. Tout en haïssant les spéculateurs qui jouaient de l’inflation, elle haïssait encore plus les ouvriers rebelles.

En 1919, une vague de grèves s’abattit sur toute l’Italie, qui arracha d’importantes concessions aux grands et aux petits patrons. Elle culmina avec l’occupation armée des usines en août 1920. Le gouvernement libéral de Giolitti n’osa pas opposer les moyens violents de l’État à ce mouvement de la masse révoltée qui avait touché aussi bien la main-d’œuvre industrielle que la main-d’œuvre agricole. Il chercha à l’apaiser par des négociations, des accords, des concessions, des compromis. Le Parlement, divisé en partis querelleurs, n’était pas en mesure de former un gouvernement stable et fort, de traiter les questions économiques brûlantes autrement que par de pénibles négociations de compromis, et par conséquent incapable de leur apporter une solution claire et rapide. Aussi, de larges couches de la petite bourgeoisie italienne se détournèrent-elles de la démocratie. Elles se mirent à croire que seul un gouvernement doté d’une volonté de fer pourrait contraindre le prolétariat à l’obéissance, mettre fin aux luttes de classe acharnées qui interrompaient sans cesse le cours tranquille de la vie économique, ainsi qu’aux querelles paralysantes des partis, et restaurer l’économie nationale en ruine.

En Allemagne aussi, le mouvement fasciste völkisch est né dès les premières années de l’après-guerre et a pris une ampleur menaçante à l’époque de l’inflation. En 1923 déjà, alors que la guerre de la Ruhr renforçait les passions nationalistes, que la dévaluation totale du mark paupérisait les masses populaires, et que des unités militaires völkisch défilaient à la frontière nord de la Bavière et menaçaient de marcher sur Berlin, l’Allemagne se trouva en grave danger de tomber entre les mains d’un fascisme völkisch. Mais à ce moment-là, la démocratie bourgeoise parvint encore à repousser les assauts du fascisme.

La guerre de la Ruhr avait montré à quel point toute résistance contre les puissances victorieuses restait vouée à l’échec. Les citoyens et les paysans allemands avaient alors besoin de l’aide des puissances occidentales, riches en capitaux, pour stabiliser le mark, il fallait s’entendre avec elles sur le paiement des réparations et surtout en obtenir de gros crédits pour reconstruire les entreprises allemandes. C’est pourquoi ils ne voulaient pas d’une aventure nationaliste-fasciste. Une fois le mark stabilisé, alors que les prix des marchandises allemandes augmentaient rapidement et que les crédits étrangers affluaient en masse, la marée völkisch redescendit rapidement. La petite bourgeoisie et les paysans se rallièrent de nouveau aux partis démocrates.

Au temps de la prospérité, le parti national-socialiste d’Hitler n’était qu’un parti contestataire insignifiant. Mais lorsque éclata la crise de 1929, le fascisme populaire refit surface. La démocratie n’était pas en mesure de protéger les petits-bourgeois et les paysans de la paupérisation provoquée par la crise ; les petits-bourgeois et les paysans se retournèrent contre la démocratie. Puisque les partis démocrates étaient incapables d’aider les masses misérables, ces dernières se tournèrent vers les national-socialistes. Le nazisme conquit rapidement la petite bourgeoisie et les paysans.

Mais si le mouvement fasciste consistait tout d’abord en un mouvement de masse de petits-bourgeois et de paysans, il n’est parvenu au pouvoir que lorsque la classe capitaliste a décidé de s’en servir pour écraser la classe ouvrière.

Au cours des deux premières années de l’après-guerre, l’Italie avait connu une véritable révolution agraire. Les mouvements impétueux des métayers et des colons partiaires contre les grands propriétaires terriens, ceux des journaliers contre les grands propriétaires terriens et contre les métayers ont bouleversé la constitution agraire italienne. La terzeria, le droit des grands propriétaires terriens à percevoir les deux tiers des produits du fermier, a été supprimée et il leur fut imposé de fournir les semences et l’engrais ; la dotation des fermiers fut soumise à l’approbation de commissions paritaires. Les journaliers de la plaine du Pô obtinrent des augmentations de salaire et la garantie d’un minimum de journées de travail annuelles.

Les terres des grands propriétaires terriens furent occupées de force ; le gouvernement dut sanctionner ces occupations par décret. Les grands propriétaires terriens finirent par se défendre. En 1921, ils appelèrent le Faisceau à la rescousse. Chaque fois qu’un grand propriétaire faisait appel aux fascistes, ceux-ci occupaient le village, lourdement armés, ils destituaient le conseil municipal et installaient un nouveau maire, mettaient le feu au siège du syndicat des journaliers, maltraitaient et expulsaient ses dirigeants, assassinaient tous ceux qui résistaient. Ces « expéditions punitives » ont brisé la force du prolétariat rural.

L’exemple donné par les grands propriétaires terriens fut plus tard imité par la bourgeoisie urbaine. Les fascistes occupèrent les villes, forcèrent les maires et les conseillers municipaux rouges à démissionner, détruisirent les locaux syndicaux, expulsèrent, maltraitèrent, assassinèrent les hommes de confiance des ouvriers.

La classe capitaliste avait découvert le moyen de repousser l’attaque impétueuse de la classe ouvrière, de réprimer la classe ouvrière. Elle ne pensait pas encore à remettre le pouvoir d’État aux fascistes. Pour l’instant, elle ne voulait se servir des fascistes que comme d’un instrument pour défaire la classe ouvrière. Elle mit des fonds abondants à la disposition des fascistes pour leur permettre d’entretenir et d’équiper les troupes de choc qui pouvaient être utilisées chaque jour contre les ouvriers rebelles. Elle veillait à ce que ses pouvoirs publics encouragent les actions des fascistes. Dès octobre 1920, le chef d’état-major Badoglio a ordonné aux commandants de division de soutenir le mouvement fasciste. Des armes provenant des stocks de l’armée passèrent entre les mains des fascistes. Lorsque les fascistes entreprenaient des « expéditions punitives » contre les ouvriers, la police n’intervenait que pour confisquer les armes des ouvriers et arrêter leurs dirigeants, sous prétexte de prévenir les affrontements.

Mais les victoires faciles que le fascisme a pu remporter grâce à ce soutien de la force publique ont attiré vers lui des masses toujours plus importantes. Lors des « expéditions punitives », ceux qui portaient la chemise noire pouvaient impunément assassiner, incendier, voler ; et cela a poussé tout le lumpenprolétariat vers le fascisme. Les membres des troupes de choc fascistes étaient habillés et payés grâce aux importantes subventions des capitalistes et des grands propriétaires terriens ; cela poussait les chômeurs dans leurs rangs. Le fascisme avançait rapidement et victorieusement, ce qui lui attirait ces gens qui, de toutes classes confondues, sont toujours du côté du vainqueur. La milice fasciste devint ainsi le point de ralliement des déclassés de toutes les classes.

Grâce à l’aide qu’elle avait reçue de la bourgeoisie, elle devint trop forte pour n’être qu’un simple instrument dans les mains de la bourgeoisie. Elle s’est emparée du pouvoir lui-même. La bourgeoisie n’avait plus le choix qu’entre écraser par la force l’armée privée fasciste qu’elle avait financée et armée, libérant ainsi le prolétariat abattu, ou remettre le pouvoir d’État à l’armée privée du fascisme. Dans cette situation, la bourgeoisie a abandonné ses propres représentants au gouvernement et au parlement, préférant remettre le pouvoir d’État au fascisme. La lutte entre le capital et le travail, au cours de laquelle la bourgeoisie s’était servi de la violence fasciste, semblait aboutir à ce que cette violence, après avoir écrasé le prolétariat, pouvait maintenant chasser les représentants de la bourgeoisie du parlement et du gouvernement, dissoudre les partis bourgeois, établir sa tyrannie sur toutes les classes du peuple. « La lutte parut apaisée en ce sens que toutes les classes s’agenouillèrent, également impuissantes et muettes, devant les crosses de fusil » (Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte).

L’histoire se répète en Allemagne. Ici aussi, le fascisme populaire a été encouragé par la bourgeoisie et ses pouvoirs publics dès la période de dévaluation de la monnaie. Les Junkers ont hébergé dans leurs domaines les corps francs revenus des pays baltes et de Haute-Silésie. L’industrie lourde subventionnait les formations militaires völkisch. L’État forma à partir d’elles la « Schwarze Reichswehr » (armée noire du Reich). En 1923, le gouvernement profita de l’atmosphère de masse créée par la montée du mouvement völkisch, de l’affaiblissement de la classe ouvrière intimidée et mise sur la défensive par le fascisme völkisch, pour démettre les gouvernements ouvriers de Saxe et de Thuringe par décret d’État et pour remettre en question la journée de huit heures. Mais la fin de la guerre de la Ruhr allait rompre cette alliance entre le capital et le fascisme.

Après la fin de la guerre de la Ruhr, la bourgeoisie allemande, qui avait besoin de grands emprunts à l’étranger pour assurer le rétablissement de la monnaie et le paiement des réparations, de grands crédits étrangers afin de remplacer, dans ses banques et ses entreprises industrielles, le capital circulant détruit par l’inflation, et qui avait donc besoin d’une « politique de conciliation », retira son soutien au mouvement völkisch. Pendant la période de prospérité, la bourgeoisie allemande appuya les partis démocrates bourgeois. Le Volkspartei participa au gouvernement démocratique, les nationalistes allemands se rapprochèrent de la démocratie. Ce n’est qu’après l’effondrement de la crise de 1929 que les capitalistes et les Junkers inclinèrent de nouveau vers le fascisme. Lorsque, sous la pression de la crise, le mouvement national-socialiste, qui était resté très à la traîne du temps de la prospérité, conquit rapidement les masses petites-bourgeoises et paysannes appauvries, l’industrie lourde et les junkers reconnurent bientôt en lui le moyen de faire reculer la classe ouvrière, de contrer l’influence des partis ouvriers et des syndicats, de détruire les obstacles que les institutions démocratiques dressaient devant la lutte du capital pour augmenter le degré d’exploitation, pour rétablir ses profits. Les nationalistes allemands, sous la direction de Hugenberg, s’allièrent à Hitler pour former le « Front de Harzburg ». Les syndicats et les sociaux-démocrates craignirent l’arrivée au pouvoir d’une dictature fasciste, et les fractions bourgeoises qui soutenaient Brüning jouèrent de cette peur pour leur extorquer leur « tolérance » de la dictature capitaliste de Brüning, qui réduisait rapidement le niveau de vie des masses populaires par sa politique déflationiste de ses décrets d’urgence. Les troupes d’assaut nationalistes se révélèrent utiles pour extorquer l’accord des organisations ouvrières à la baisse du niveau de vie des travailleurs, l’accord de la démocratie à une dictature capitaliste ; c’est pourquoi elles furent abondamment subventionnées par la grande industrie. L’état-major, la bureaucratie et la magistrature, se félicitant de ce que la montée du flot national-socialiste intimidât les « marxistes », assurèrent un traitement bienveillant de la part du pouvoir aux groupes de la violence brune qui assommaient dans la rue les bannerets du Reich et les frondeurs rouges.

La classe capitaliste et les junkers étaient-ils devenus « national-socialistes » ? Pas du tout. Au fond, ils méprisaient ce « peintre » avide de pouvoir, et tout ce mouvement plébéien, porté par des petits-bourgeois, des paysans, des déclassés de toutes les classes, gorgé d’un anticapitalisme petit-bourgeois utopiste, qu’ils soutenaient. Mais tout comme Giolitti en Italie a cru pouvoir se servir du fascisme pour intimider, refouler, pacifier la classe ouvrière en révolte, les capitalistes et les junkers en Allemagne ont cru pouvoir se servir du mouvement national-socialiste, pour vaincre l’influence de la social-démocratie et des syndicats, pour briser la résistance que la classe ouvrière opposait à la baisse des salaires, au démantèlement de la protection et de la Sécurité sociale des travailleurs, à la politique déflationniste d’une dictature du capital et de la grande propriété foncière. Mais ici comme ailleurs, le fascisme a vite débordé les classes capitalistes. En Allemagne aussi, le moment est venu où les junkers et les capitalistes n’eurent plus le choix que d’écraser le fascisme, au risque de faire basculer d’un seul coup le rapport de force en faveur de la classe ouvrière, ou de remettre le pouvoir d’État au fascisme. Dans cette situation, l’entourage junker de Hindenburg préféra remettre le pouvoir d’État à Hitler. Comme en Italie, les représentants des partis bourgeois traditionnels sont entrés dans le premier gouvernement fasciste, croyant là aussi pouvoir s’assimiler le fascisme et le subordonner au sein du gouvernement. Mais plus vite encore qu’en Italie, le fascisme allemand a utilisé le pouvoir d’État conquis pour chasser les partis bourgeois du gouvernement, dissoudre les partis et les organisations de la bourgeoisie, et établir sa dictature « totalitaire ». Ici aussi, la lutte des classes semblait se conclure par l’écrasement de toutes les classes sous la botte fasciste.

Le fascisme aime se justifier devant la bourgeoisie en disant qu’il l’a sauvée de la révolution prolétarienne, du « bolchevisme ». Et il est vrai que la propagande fasciste effrayait volontiers l’intellectuel, le petit-bourgeois et le paysan en brandissant le spectre du bolchevisme. Mais en réalité, le fascisme n’a pas triomphé dans un moment où la bourgeoisie aurait été menacée par la révolution prolétarienne. Il a triomphé alors que le prolétariat était depuis longtemps affaibli et réduit à la défensive, au moment où la marée révolutionnaire était déjà retombée. La classe capitaliste et la grande propriété foncière n’ont pas remis le pouvoir d’État aux brutes fascistes pour se protéger d’une révolution prolétarienne menaçante, mais afin de baisser les salaires, de détruire les conquêtes sociales de la classe ouvrière, d’écraser les syndicats et les postes de pouvoir politique de la classe ouvrière ; non pas donc pour étouffer un socialisme révolutionnaire, mais pour écraser les conquêtes du socialisme réformiste.

« Le révolutionnarisme oratoire des maximalistes, dit Silone, menace seulement les lampadaires de l’éclairage public et parfois les os de quelques agents de police. Le réformisme, lui, avec ses coopératives, ses augmentations de salaire en temps de crise, ses allocations de chômage, menace quelque chose de bien plus sacré : le profit du capital… Au maximalisme bavard qui, du matin au soir, chante la « Bandiera rossa » et l’« Internationale », le capitalisme oppose, pour se défendre, ses lois, et si les anciennes ne suffisent pas, il en fait de nouvelles ; mais face au réformisme qui, par des voies pacifiques, démocratiques et légales, rompt l’équilibre entre les classes, le capitalisme devient assoiffé de sang et il fait appel au bandit fasciste […] Le réformisme ne court pas le danger lorsqu’il est faible, mais lorsqu’il est fort, c’est-à-dire sitôt qu’il franchit le seuil à partir duquel la démocratie et la légalité sont appliquées contre le profit du capital » (Ignazio Silone, Il Fascismo, 1934).

Dans la démocratie bourgeoise, la classe capitaliste domine, mais elle domine sous la pression constante de la classe ouvrière. Elle doit encore et toujours faire des concessions à la classe ouvrière. La lutte permanente du socialisme réformiste et des syndicats pour l’augmentation des salaires, la réduction du temps de travail, l’extension de la protection et de la sécurité sociales n’ébranle certes pas le capitalisme dans ses périodes de croissance et de développement ; elle l’élèverait plutôt à un niveau technique, social et culturel supérieur. Mais au temps des graves crises économiques qui ont suivi la guerre mondiale, la classe capitaliste voit les conquêtes du socialisme réformiste comme des obstacles au processus de production et de circulation « normal », que détermine l’évolution du taux de profit. Elle est déterminée à refuser toute nouvelle concession, et à révoquer les concessions déjà faites à la classe ouvrière. Les institutions démocratiques l’en empêchent ; elle se retourne donc contre les institutions démocratiques. L’ordre juridique démocratique ne permet pas à son pouvoir d’État d’employer la violence publique contre le socialisme réformiste qui lutte par des moyens légaux ; elle a donc recours aux moyens de violence privés illégaux des bandes fascistes, en marge de son appareil d’État légal. Mais en lâchant les bandes fascistes sur le prolétariat, elle en devient elle-même la prisonnière. Elle ne peut plus abattre les bandes fascistes qu’elle a mobilisées contre le prolétariat sans s’exposer à la revanche de celui-ci. Elle doit donc se soumettre elle-même à la dictature des bandes fascistes, livrer ses propres partis et organisations à la violence fasciste.

La dictature fasciste est donc le produit d’un étrange équilibre des forces entre les classes. D’un côté, on trouve la bourgeoisie, maîtresse des moyens de production, des moyens d’échange et du pouvoir d’État, mais dont les profits ont été entamés par la crise économique. Les institutions démocratiques empêchent la bourgeoisie d’imposer sa volonté au prolétariat dans la mesure qui lui semble nécessaire pour rétablir ses profits. Cette bourgeoisie est trop faible pour continuer d’imposer sa volonté à l’aide des moyens intellectuels ou idéologiques par lesquels elle domine les masses électorales dans la démocratie bourgeoise. Elle est trop faible, contrainte par l’ordre juridique démocratique, pour écraser le prolétariat par des moyens légaux, au moyen de son appareil d’État légal. Mais elle est assez forte pour payer, équiper et lâcher sur la classe ouvrière une armée privée sans foi ni loi. De l’autre côté, on trouve une classe ouvrière, dirigée par le socialisme réformiste et les syndicats. Le réformisme et les syndicats sont devenus plus forts que la bourgeoisie ne peut le supporter. Leur résistance à l’augmentation du degré d’exploitation fait obstacle à la déflation. Elle ne peut plus être brisée autrement que par la violence. Mais si le socialisme réformiste est violemment attaqué précisément à cause de sa force, à cause de l’ampleur de ses succès, à cause de la puissance de sa résistance, il est d’autre part trop faible pour se défendre contre la violence. Lui dont l’action a pour base la démocratie bourgeoise existante, lui qui s’accroche à la démocratie comme à son terrain de lutte et à la source de sa force, apparaît aux larges masses petites-bourgeoises, paysannes et prolétariennes comme un « parti du système », comme un participant et un bénéficiaire de cette démocratie bourgeoise qui n’est pas en mesure de les protéger de la paupérisation due à la crise économique. Il ne peut donc pas attirer à lui les masses radicalisées par la crise. Elles affluent vers son ennemi mortel, le fascisme. La victoire du fascisme résulte de cet équilibre des forces, ou plutôt de la faiblesse des deux classes : il abat la classe ouvrière au service des capitalistes, mais il les dépasse tellement qu’ils finissent par le rendre maître absolu du peuple entier, et donc aussi d’eux-mêmes.

L’absolutisme des débuts du capitalisme, du XVIe au XVIIIe siècle, s’est développé sur la base de l’équilibre des forces entre la noblesse féodale et la bourgeoisie, et le bonapartisme du XIXe siècle est le résultat de l’équilibre des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. De même que l’absolutisme du XIXe siècle résultait de l’équilibre temporaire des forces entre la bourgeoisie et la noblesse, d’une part, et entre le prolétariat et la bourgeoisie, d’autre part, lui-même issu des luttes révolutionnaires de 1848, de même, le nouvel absolutisme fasciste résulte d’un équilibre temporaire, dans lequel ni la bourgeoisie n’a pu imposer sa volonté au prolétariat par ses anciennes méthodes légales, ni le prolétariat ne s’est libéré de la domination de la bourgeoisie, et où les deux classes sont par suite tombées sous la dictature des brutes que la classe capitaliste a utilisées contre le prolétariat, jusqu’au moment où elle a finalement dû se soumettre elle-même à leur dictature.

Mais si la dictature fasciste provient d’un certain équilibre du rapport de force entre les classes, son établissement et sa stabilisation suppriment cet état d’équilibre. Il est vrai que la classe capitaliste, en donnant le pouvoir au fascisme, a dû lui abandonner ses propres gouvernements, partis, institutions, organisations, traditions, et tout le grand état-major des hommes qui avaient sa confiance et la servaient. Mais après l’établissement de la dictature fasciste, la couche dirigeante de la bourgeoisie, les grands capitalistes et les grands propriétaires fonciers parviennent très rapidement à transformer le nouveau système de pouvoir, pour en faire l’instrument de leur domination de classe, et s’asservir les nouveaux maîtres.

Certes, la dictature fasciste apparaît dans un premier temps plus indépendante, plus autoritaire et même plus forte vis-à-vis de la classe capitaliste que ne l’avait été le pouvoir gouvernemental de la démocratie bourgeoise. La terreur fasciste menace aussi le capitaliste. La dictature fasciste dissout y compris les organisations capitalistes, ou les place sous sa tutelle. La dictature fasciste soumet y compris la presse capitaliste. Elle transforme les organes de presse du capital en organes de presse du pouvoir gouvernemental, interdisant ainsi au capital de disposer comme il l’entend de son principal levier d’influence sur les masses populaires. Mais quand bien même la dictature fasciste domine la classe capitaliste, elle finit inévitablement par devenir l’organe d’exécution de ses « besoins », de ses intérêts, de sa volonté.

Dans notre présentation de la démocratie bourgeoise, nous avons décrit le mécanisme économique et idéologique par lequel la classe capitaliste met l’électorat, les partis, les gouvernements de la démocratie bourgeoise au service de ses besoins, de ses profits, de sa volonté. Même sous la dictature fasciste, ce mécanisme conserve toute son efficacité. Même sous la dictature fasciste, la marche de l’économie nationale continue de dépendre du taux de profit et on peut donc faire passer les intérêts du profit pour ceux de la communauté nationale. Même sous la dictature fasciste, l’État et l’économie nationale restent dépendants du crédit et, par conséquent, on peut donc faire passer les intérêts de la haute finance pour ceux de l’État et de l’économie nationale. Même sous la dictature fasciste, les grands dignitaires de la propriété peuvent faire passer leurs intérêts pour ceux de la masse des petits propriétaires.

Mais si les capitalistes et les grands propriétaires fonciers affirment leur domination de classe y compris sous la dictature fasciste, l’établissement de la dictature fasciste fait tomber les inhibitions, les contrepoids qui, dans la démocratie bourgeoise, limitent leur domination de classe. Dans la démocratie bourgeoise, la classe capitaliste ne pouvait exercer sa domination que par le biais des grands partis bourgeois qui, lors des élections, répondaient devant les masses de la bourgeoisie, de la paysannerie, des employés, en sollicitant leurs voix, qui devaient donc tenir compte des intérêts, des opinions, des humeurs de ces masses. Sous la dictature fasciste, les capitalistes et les grands propriétaires fonciers peuvent, de manière non moins directe que dans la démocratie bourgeoise, influencer les dictateurs en jouant de leur pouvoir sur l’économie nationale, sur la marche des affaires et sur le crédit public ; en revanche, les masses de la bourgeoisie et de la paysannerie sont muselées par la mise au pas de leurs organisations, par la suppression de la liberté de la presse et de la liberté de la campagne électorale, elles ne peuvent plus défendre leurs intérêts. Là où, dans la démocratie bourgeoise, toute la bourgeoisie régnait, bien que sous la direction du grand capital, sous la dictature fasciste, seuls dominent le grand capital et la grande propriété foncière, tandis que la « masse » de la bourgeoisie et de la paysannerie tombe dans l’impuissance.

Dans la période de sa lutte pour le pouvoir, le fascisme s’était justement appuyé sur les masses de la petite bourgeoisie et de la paysannerie, sur les masses appauvries par la crise économique, radicalisées et remplies de sentiments anticapitalistes. Mais une fois au pouvoir, il tombe inévitablement sous l’influence déterminante des forces sociales capitalistes et il lui faut donc vaincre le radicalisme utopiste petit-bourgeois de ses propres partisans. En Italie, ce résultat fut obtenu au prix de violentes luttes au sein du parti fasciste en 1923. A Rome, le parti se scinda en deux fractions. A Livourne et à Bologne, des groupes d’opposition attaquèrent le siège du parti. En de nombreux endroits, des groupes révoltés arboraient le mot d’ordre d’une « deuxième marche sur Rome ». Les dictateurs écrasèrent cette rébellion petite-bourgeoise en excluant du parti des dizaines de milliers de chemises noires, en interdisant tous les congrès provinciaux, en remplaçant les sous-chefs et les comités. De 1923 à 1926, ils transformèrent le parti fasciste pour en faire un instrument docile du pouvoir d’État, au sein duquel il n’y aurait plus de libre débat, plus de libre choix des dirigeants, plus de formulation d’aucune volonté propre. La dictature, qui reste sous l’influence des grands capitalistes et des grands propriétaires fonciers, règne alors sur les petits-bourgeois et les paysans.

L’Allemagne a connu le même processus. Hitler a écrasé la rébellion petite-bourgeoise des SA qui criaient à la « deuxième révolution » par les meurtres du 30 juin 1934, puis il a transformé le parti en un simple instrument de domination entre les mains de la dictature. En proclamant « le Führer est le parti », il brisa les résistances petites-bourgeoises à la dictature capitaliste. Pour contenter le petit-bourgeois, il lui permet de déchaîner sa haine contre les juifs.

La démocratie bourgeoise avait assuré à tous les citoyens la jouissance des libertés individuelles, au peuple tout entier le libre choix des corps législatifs et, grâce à eux, le contrôle de l’administration publique. Même si la bourgeoisie y régnait, sa domination était limitée par le poids de la masse des électeurs prolétariens et par la force des organisations prolétariennes. Le fascisme détruit toutes les libertés individuelles, il supprime le droit de vote, il détruit les organisations prolétariennes, – retirant ainsi tout droit et tout pouvoir à la classe ouvrière. À la domination de classe, limitée par les institutions démocratiques, succède une domination de classe « totalitaire », c’est-à-dire illimitée : la dictature. La contre-révolution fasciste signifie donc le passage de la domination de classe de l’ensemble de la bourgeoisie, limitée par les institutions démocratiques, à la dictature illimitée des grands capitalistes et des grands propriétaires fonciers.

L’ordre social est plus fort que la constitution de l’État. Le pouvoir économique du capital s’impose à tout pouvoir d’État tant que le haut commandement de l’économie demeure entre les mains du capital. La démocratie bourgeoise n’est pas née par la seule volonté des capitalistes ; elle résulte des luttes de classe des ouvriers, des petits-bourgeois, des paysans contre la classe capitaliste. Et pourtant, une fois stabilisée, elle devient le moyen de domination de la classe capitaliste. Et pourtant, ce sont précisément les luttes menées sur son terrain qui ont élevé le capitalisme à un niveau technique, social et culturel supérieur ; qui ont transformé les partis petits-bourgeois, naguère portés dans leur ascension par la lutte contre la classe capitaliste, en instruments de sa domination ; qui ont mis fin à la fermentation révolutionnaire dans les masses ouvrières ; et qui ont pacifié les masses ouvrières réformistes. Ainsi, la dictature fasciste n’a pas du tout été voulue à l’origine par la classe capitaliste. Un mouvement plébéien, rebelle, rempli de sentiments anticapitalistes, des déclassés de toutes les classes, éjectés de la vie active bourgeoise par la guerre et les crises, a réussi à entraîner, dans le sillage des bouleversements économiques et sociaux de l’après-guerre, des masses de petits-bourgeois et de paysans misérables, révoltés et d’humeur anticapitaliste. La classe capitaliste s’est servie de ce mouvement de plébéiens révoltés, mais au départ elle ne songeait pas du tout à lui confier le pouvoir. Elle a finalement dû s’y résoudre, non sans réticence et inquiétude. Et c’est de la destruction de la démocratie, qui privait les masses populaires de leurs droits et de leur pouvoir, tout en laissant intact le pouvoir économique et donc l’influence idéologique et politique du grand capital et de la grande propriété foncière ; c’est précisément de la rébellion plébéienne des déclassés de toutes les classes, de la révolte anticapitaliste des petits-bourgeois et des paysans ; c’est précisément de l’équilibre temporaire des forces de classe, qu’est née la dictature sans limites du grand capital et de la grande propriété foncière.

Par le biais de la dictature fasciste, c’est donc la classe capitaliste qui domine. Toutefois, dans la dictature fasciste comme dans les ordres étatiques précédents du capitalisme, il convient de distinguer la classe dirigeante de sa caste gouvernante. À l’époque de l’État libéral, la classe capitaliste dirigeante laissait dans de nombreux pays la gestion des affaires parlementaires et gouvernementales aux fractions libérales de sa noblesse de robe : en Angleterre aux Whigs, en Autriche à la « grande propriété foncière fidèle à la Constitution » et à la bureaucratie « joséphiniste », en Russie aux zemstvos libéraux.[1] Dans la démocratie bourgeoise, la bourgeoisie dirigeait par le biais de la caste dirigeante des politiciens professionnels des partis bourgeois de masse. Sous la dictature fasciste, le grand capital et la grande propriété foncière exercent leur dictature en se servant de la caste dirigeante que la victoire du fascisme a portée au pouvoir. Comme dans l’État libéral, comme dans l’État démocratique, des tensions, des oppositions, des conflits apparaissent de temps en temps entre la classe dirigeante et la caste au pouvoir. Ces oppositions, temporairement brutales dans les débuts de la dictature fasciste, s’atténuent après que le fascisme a abattu le radicalisme petit-bourgeois utopiste dans ses propres rangs. Elles ne disparaissent pas pour autant : l’« économie dirigée », issue de la crise économique et développée par le fascisme, contraint régulièrement la dictature fasciste à prendre des décisions économiques qui lèsent les intérêts de telle ou telle fraction de la classe capitaliste dominante, mettant ainsi la caste dirigeante fasciste au pouvoir en opposition avec une partie de la classe capitaliste dominante.

Dans la première phase de son développement, la dictature fasciste peut cependant rassembler autour d’elle non seulement l’ensemble de la classe capitaliste, mais aussi, au-delà de celle-ci, de larges masses populaires. Car la volonté unitaire et impitoyable de la dictature peut accomplir des exploits dont la démocratie, qui allait cahin-caha de compromis en compromis, déchirée par ses luttes intestines et peu apte à agir de manière impitoyable contre les intérêts particuliers qui lui résistaient, n’était pas capable. L’esprit d’officier des dictateurs impose l’ordre et la discipline dans l’administration publique ; toute l’Europe se félicite de ce que les trains arrivent en Italie plus ponctuellement qu’auparavant. La dictature parvient donc à empêcher la fuite de l’argent national à l’étranger, à réduire l’offre de sa monnaie sur les marchés étrangers et à maintenir ainsi son cours, en dépit des gros moyens qu’elle investit de manière inflationniste dans la création d’emplois et dans l’armement. Bien moins entravée que la démocratie bourgeoise par les intérêts particuliers de certaines couches capitalistes, par les traditions et les préjugés en matière de politique économique, elle parvient à développer beaucoup plus rapidement une économie « dirigée », à endiguer rapidement le chômage par le biais d’une politique économique inflationniste et hyper-protectionniste. La dictature comprime les salaires et réduit les « charges sociales » sans se soucier des conséquences ; elle parvient ainsi à rétablir les profits. Elle soumet sans ménagement les chômeurs au travail forcé ; elle peut ainsi se targuer de la mise en œuvre de grands travaux publics. Issue d’un mouvement nationaliste-militariste, elle abat violemment tous les particularismes régionaux et réalise ainsi l’unité nationale, elle mène une politique étrangère audacieuse et une politique d’armement dont l’agressivité effraie les États démocratiques et les met sur la défensive ; son prestige est rehaussé par de si grands succès.

Mais la base sociale de la dictature fasciste se rétrécit au fur et à mesure de son évolution. En régulant la balance des paiements avec l’étranger, elle peut maintenir longtemps le cours de la monnaie nationale, même si elle la dévalorise dans le pays en se donnant de manière inflationniste les moyens de créer du travail et de s’armer. La tension entre la valeur du cours et le pouvoir d’achat devient un obstacle pour l’exportation, et la dévalorisation inflationniste de la monnaie dans le pays se traduit, pour les masses populaires, par une inquiétante hausse des prix. En développant l’« économie dirigée » dans une optique militariste et nationaliste, pour préparer l’économie de guerre, la dictature n’impose pas seulement de lourds sacrifices aux masses populaires : elle entre également en conflit avec de puissants intérêts capitalistes. Les coûts élevés du réarmement qu’elle entreprend ne pèsent pas seulement sur les masses populaires, mais aussi sur le capital. Sa politique étrangère nationaliste agressive plonge le pays dans des embrouilles qui menacent de le conduire à la guerre. Sa revendication de domination « totalitaire » de toute la vie de la nation, y compris de sa vie spirituelle, entre en conflit avec les traditions et les idéologies d’un grand nombre des couches de la bourgeoisie. Ainsi, de grandes fractions de la classe capitaliste dominante se retrouvent en opposition à la dictature de la caste fasciste au pouvoir. Seules les fractions les plus violentes de la classe capitaliste, celles pour qui la répression violente du prolétariat à l’intérieur et une politique audacieuse et belliqueuse à l’extérieur valent tous les sacrifices économiques et intellectuels, restent regroupées autour de la dictature. Elles sont tout à la fois ses soutiens et ses maîtres. La dictature du capital, par le biais de la caste seigneuriale issue des mouvements de combattants militaro-nationalistes, se rétrécit en dictature de la fraction belliqueuse de la classe capitaliste.

Les éléments pacifistes de la classe capitaliste – l’industrie des produits manufacturés, qui dépend de l’exportation et a besoin de l’échange pacifique des marchandises entre les peuples ; le commerce, qui est entravé par l’économie de guerre ; la classe des rentiers, qui craint la chute des titres de placement en cas de guerre – sont relégués à l’arrière-plan. Les éléments belliqueux de la classe capitaliste, en particulier les industries d’armement et l’aristocratie foncière liée au corps des officiers, prennent le dessus. Comme le capital exerce sa dictature par le biais de la caste dirigeante belliqueuse issue des mouvements de combattants nationaliste-militariste, les tendances belliqueuses l’emportent au sein de la classe capitaliste. La politique agressive et expansionniste des puissances fascistes, dirigée à l’encontre de la répartition du pouvoir issue de la dernière guerre, déplace tous les rapports de force sur le continent. Elle remplit tous les États d’une méfiance réciproque. Elle conduit à une nouvelle course aux armements. Elle menace de déboucher sur une nouvelle guerre.

Ce n’est évidemment pas un hasard si une telle dictature guerrière du capital a d’abord triomphé en Italie et en Allemagne. Dans les deux pays, sa victoire a été favorisée par une situation politique nationale particulière : en Italie, par la forme particulière que la lutte des classes avait prise sous l’influence de la lutte pour et contre l’intervention de l’Italie dans la guerre ; en Allemagne, par les conséquences de la défaite militaire. Mais une fois que le fascisme a triomphé et établi sa domination dans deux grands États, son modèle peut être imité dans d’autres pays et dans d’autres circonstances, où les conditions nationales et politiques ne sont pas les mêmes. Le fascisme a montré à la classe capitaliste de tous les pays qu’une minorité déterminée de soudards audacieux peut suffire à priver le peuple entier de tous ses droits à la liberté, de toutes ses institutions démocratiques, de toutes ses organisations indépendantes, à écraser complètement la classe ouvrière, à instaurer une dictature capitaliste-militariste. Un tel exemple incite à l’imitation, même là où les conditions de la victoire du fascisme ne sont pas les mêmes qu’en Italie et en Allemagne. La naissance de la dictature fasciste en Autriche est caractéristique à cet égard.

L’Autriche a été encore plus durement touchée que l’Allemagne par sa défaite dans la Guerre mondiale. Le grand Empire s’est effondré et il n’en est resté qu’un petit pays, politiquement impuissant et économiquement désarmé. Son industrie, privée de ses anciens débouchés, se réduisait comme peau de chagrin. Sa bourgeoisie et sa paysannerie hésitaient entre l’espoir d’un rattachement à l’Empire allemand et celui d’une restauration de l’ancienne monarchie danubienne. Un mouvement fasciste s’y développa également ; mais dès le début, il renfermait le germe d’une division entre les éléments d’obédience nationaliste allemande et les éléments d’obédience patriotique autrichienne ; entre ceux dont le but ultime était le rattachement à l’Allemagne, et ceux qui ambitionnaient de restaurer la monarchie des Habsbourg ; entre le nationalisme fasciste subventionné par une industrie lourde dominée par le capital allemand, et la réaction noire et jaune dirigée par la grande propriété aristocratique. Lorsque le national-socialisme a triomphé en Allemagne, il a également conquis une grande partie du peuple autrichien allemand ; le séparatisme clérical de l’ancienne Autriche, de tendance habsbourgeoise, s’est défendu contre la menace d’absorption du pays par le Troisième Reich. La bourgeoisie austro-allemande, déchirée par la vieille opposition entre sa germanité et son austrianisme, ne pouvait plus maintenir sa domination par des moyens démocratiques. Pour repousser l’assaut du national-socialisme sur le terrain de la démocratie, sa fraction austro-cléricale aurait dû rechercher l’alliance de la classe ouvrière et en serait ainsi devenue prisonnière ; ce n’était certainement pas son intention, surtout pas au moment où la victoire d’Hitler sur les ouvriers allemands renforçait son désir de briser de la même manière le pouvoir de la classe ouvrière en Autriche. C’est ainsi que la fraction cléricale, autrichienne et patriotique de la bourgeoisie austro-allemande, hostile à l’annexion par l’Allemagne, décida d’utiliser le pouvoir d’État pour instaurer une dictature destinée à abattre par la force à la fois le fascisme nationaliste allemand et la classe ouvrière. Ce faisant, elle imitait extérieurement les méthodes du fascisme. Elle reprenait l’idéologie fasciste en l’associant au cléricalisme catholique. Mais en réalité, son « Front patriotique » ne provient pas, comme le parti fasciste italien et le parti national-socialiste allemand, d’un mouvement populaire de masse : il a été inventé et fondé par le gouvernement, imposé aux masses populaires au moyen de la violence d’État. En réalité, le fascisme n’est pas ici le produit naturel de mouvements de masse élémentaires et de luttes de classe, mais un artefact que le pouvoir d’État légal a imposé au peuple.

Le développement des techniques d’armement a puissamment renforcé le pouvoir d’État contre les masses populaires : un pouvoir qui dispose de mitrailleuses, de canons, de citernes, de trains blindés, d’avions de guerre, de gaz toxiques, peut abattre tout peuple, le priver de ses libertés et de ses institutions démocratiques. Le développement de l’« économie dirigée » accroît considérablement le pouvoir de l’État sur toutes les entreprises et donc sur les masses populaires qui y travaillent ; ce pouvoir considérable de l’État peut devenir, et est devenu, un moyen de domination politique. La technique moderne, en particulier la radio et le cinéma, assure à l’État le monopole des moyens efficaces pour influencer spirituellement les masses populaires. Le fascisme a transformé tous les moyens d’organisation de masse et de manifestation de masse que les partis avaient développés sur le terrain de la démocratie, surtout l’organisation des enfants et des jeunes, l’exploitation politique du sport, l’effet de suggestion des grandes marches, la conversion des moyens de lutte des masses populaires en moyens de leur domination. Lorsqu’elle dispose à la fois de la force militaire, de sa puissance économique et des moyens de domination intellectuelle des masses, la classe capitaliste peut utiliser la puissance publique pour développer rapidement et efficacement les mouvements fascistes qui bourgeonnent un peu partout sous l’influence des exemples allemand et italien, et s’en servir pour instaurer sa dictature. C’est ainsi que le pouvoir légal, imitant les méthodes du fascisme italien et allemand, a instauré la dictature en Autriche et dans les pays baltes. C’est ainsi que dans tous les pays capitalistes, les associations fascistes s’échinent à trouver l’occasion de s’allier avec le pouvoir légal et d’arriver au pouvoir par son intermédiaire.

Les chances de victoire du fascisme ne sont toutefois pas du tout les mêmes dans tous les pays. Elles sont plus grandes dans les pays dont l’économie capitaliste a subi des secousses particulièrement graves que dans les pays où le capitalisme est fort et plus résistant. Ils sont bien plus importants dans les pays qui ont connu dernièrement de grands processus révolutionnaires que dans les pays qui depuis plusieurs décennies n’ont connu ni guerre ni révolution. Elles sont plus petites dans les pays dont la démocratie est ancienne et profondément enracinée dans les idées du peuple que dans les jeunes démocraties. Mais il n’y a guère de pays capitaliste qui ne porte en lui cette possibilité que la classe capitaliste, dans un moment de graves secousses économiques et sociales, dans un moment de forte aggravation des antagonismes de classe, utilise le pouvoir d’État pour briser la démocratie et instaurer sa dictature. Certes, la bourgeoisie, les membres individuels de la classe capitaliste ont eux aussi de fortes inhibitions à surmonter avant de se décider pour le fascisme, inhibitions qui s’enracinent dans toute l’histoire de la bourgeoisie, dans toute sa tradition et son idéologie. Car la dictature fasciste détruit les acquis juridiques et culturels les plus précieux de toute l’ère du développement bourgeois-capitaliste, de la Réforme à la démocratie bourgeoise en passant par la révolution bourgeoise. Elle détruit les institutions de l’État de droit que l’absolutisme, sous l’influence des Lumières bourgeoises, avait déjà mises en place et par lesquelles il avait accordé au citoyen la sécurité juridique et la protection du droit. Elle détruit les droits et libertés que le libéralisme bourgeois avait autrefois arrachés à l’absolutisme, et anéantit les organisations et les corps démocratiques que la bourgeoisie avait constitués et par lesquels elle avait protégé ses intérêts. Elle détruit la liberté intellectuelle, condition indispensable à l’épanouissement de la science bourgeoise. Elle soumet chaque individu à l’arbitraire sans limite des détenteurs du pouvoir, elle livre l’existence physique de chaque individu aux mauvais traitements et à l’extermination par les bandits fascistes, l’existence économique du citoyen à la toute-puissance de l’État. Et pour couronner le tout, elle renvoie la société à un état de barbarie révolu depuis des siècles. Mais lorsqu’il lui faut choisir entre ses profits et ses traditions, ses idéologies, les acquis de sa propre histoire, la classe capitaliste choisit ses profits. Lorsqu’elle a le choix entre la mise en danger de ses profits et la barbarie, elle choisit la barbarie.

La grande vague de fascisme qui a déferlé sur l’Europe à la suite de la crise économique mondiale a atteint son apogée en 1933 et 1934. Après les victoires du fascisme en Allemagne, en Autriche et dans les pays baltes, les mouvements fascistes se sont renforcés dans tous les États démocratiques. Mais en raison du processus de relance économique des années 1934 et 1935, ces mouvements ne se sont pas développés. Là où, comme en Grande-Bretagne, dans les pays scandinaves et en Belgique, la situation économique s’est sensiblement améliorée, la vague fasciste est rapidement retombée. Il n’y a qu’en France, dans un pays touché plus tard que les autres par la crise économique, où la crise a atteint plus tard son point critique, où la bourgeoisie a combattu la crise plus tard que dans les autres pays au moyen de la déflation, que le fascisme reste une menace actuelle pour la démocratie. Il est du même coup resté dangereux pour tous les pays démocratiques du continent, car s’il l’emportait en France, presque aucune démocratie continentale ne pourrait encore se défendre contre son attaque. Mais même si le danger fasciste devait s’évanouir dans un premier temps avec la résolution progressive de la crise économique mondiale dans les pays encore démocratiques, de nouvelles vagues de dangers fascistes surviendront dès que la reprise économique sera suivie de graves revers, dès que de grandes luttes de classes, la menace de la guerre et la guerre ébranleront à nouveau la société capitaliste. Si la menace que la crise économique mondiale fait peser sur les profits a déjà suffi à jeter la bourgeoisie dans les bras du fascisme, à plus forte raison la bourgeoisie cherchera-t-elle refuge dans la dictature lorsque sa propriété elle-même et son ordre social seront menacés.

Cette expérience détruit l’illusion du socialisme réformiste selon laquelle la classe ouvrière peut, pacifiquement et progressivement, par la simple utilisation des institutions démocratiques, sans saut révolutionnaire, remplir les formes de la démocratie d’un contenu socialiste et développer l’ordre social capitaliste en un ordre socialiste. Aujourd’hui que la classe ouvrière a vu l’acuité des antagonismes de classe faire éclater la démocratie pour instaurer la dictature fasciste du capital, elle doit reconnaître que la liberté totale et durable du peuple ne sera assurée que lorsque les classes elles-mêmes, et donc les antagonismes de classe de l’ordre social capitaliste, auront été abolis. Si elle a espéré pouvoir obtenir un ordre social socialiste en utilisant la démocratie, elle doit maintenant reconnaître qu’elle doit d’abord lutter pour sa propre domination et construire un ordre social socialiste à travers elle, pour qu’un jour, une démocratie parfaite et durable soit possible.

Texte précédemment publié sur le carnet de Tristan Lefort-Martine, “Elle tourne la Terre”, en août 2024. Version originale : Der Faschismus, in Wolfgang Abendroth (dir.), Faschismus und Kapitalismus, Francfort/Vienne, Europäische Verlagsanstalt/Europa, 1967, p. 143-167.

Notes
[1] Cf. les manuscrits de Marx et Engels « Les élections en Angleterre – Torries et Whigs » (6 août 1852), « Des partis et des cliques » (5 février 1855), « Palmerston et l’oligarchie anglaise » (27 février 1855) et « La constitution anglaise » (2 mars 1855).*****