« Il n’y aura pas d’avenir commun sans égalité réelle entre les peuples d’Iran » – Entretien avec Karim Parwizi (PDKI) sur la chute possible de la République islamique, la question kurde, l’opposition iranienne et l’avenir d’un Iran fédéral
Dans cet entretien, Karim Parwizi revient sur la séquence historique que traverse actuellement l’Iran, sur la place singulière des partis kurdes dans le paysage oppositionnel, sur les risques de fragmentation ou de guerre civile, et sur les conditions d’une alliance politique crédible entre les peuples d’Iran. Il défend une ligne claire : la chute du régime ne pourra ouvrir un avenir démocratique qu’à condition de reconnaître explicitement l’égalité politique, identitaire et territoriale de tous les peuples du pays.
Rappel sur le PDKI :
Le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI) est l’un des plus anciens partis politiques kurdes en Iran. Il a été fondé en 1945 à Mahabad, dans le nord-ouest de l’Iran, dans le contexte de l’émergence de la République de Mahabad (1946), première expérience d’autonomie kurde moderne en Iran.
Parmi ses figures historiques majeures figurent Qazi Muhammad, président de la République de Mahabad et premier leader du parti, exécuté par le régime iranien en 1947, ainsi que Abdolrahman Ghassemlou, secrétaire général du PDKI et figure intellectuelle du mouvement kurde, assassiné à Vienne en 1989 lors de négociations avec des représentants de la République islamique. Son successeur Sadegh Sharafkandi fut également assassiné en 1992 à Berlin dans l’attentat du restaurant Mykonos, attribué aux services iraniens.
Le PDKI se définit comme un parti social-démocrate et fédéraliste, défendant l’établissement d’un Iran démocratique, pluraliste et fédéral, garantissant l’égalité des droits entre les différentes nationalités et régions du pays. Le parti plaide pour l’autonomie politique des régions, la reconnaissance des droits politiques, culturels et linguistiques de chaque peuple dans le cadre d’un Iran démocratique.
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Question : Comment voyez-vous la situation actuelle ? Pensez-vous que la chute de la République islamique est proche ? Sommes-nous dans une véritable fenêtre historique ?
Karim Parwizi : Nous sommes dans un moment extrêmement sensible de l’histoire, une véritable fenêtre historique. La chute de la République islamique nous paraît proche, réelle, désormais tangible. Ce régime a perdu les fondements mêmes de sa légitimité. Il a aussi perdu ce qui fait la capacité d’un gouvernement à se maintenir autrement que par la peur, la répression et la violence.
Toutes les crises qu’il a lui-même produites se retournent aujourd’hui contre lui. Mais pour comprendre ce qui se passe, il ne faut pas regarder uniquement les missiles, les drones ou les frappes contre ses installations. Il faut aussi regarder les rues, regarder la société. Quand une partie de la population se réjouit de voir les bases militaires de son propre régime frappées, cela dit quelque chose de fondamental : cela veut dire que le lien entre l’État et le peuple est rompu.
Nulle part ailleurs on ne verrait un peuple accueillir favorablement le bombardement des centres militaires de son propre pays. Si cela arrive, c’est parce que ce régime a infligé à la société un niveau de violence, d’humiliation et d’oppression tel qu’il a fini par perdre toute légitimité morale. Cela signifie que le régime est arrivé à sa fin historique. Il vit ses derniers moments.
Est-ce que cela prendra quelques jours, quelques semaines, davantage ? Je ne peux pas le dire avec certitude. Cela dépend de la dynamique sur le terrain. Mais ce que nous voyons, c’est bien une phase de bascule. Et la chute de la République islamique ne concernera pas seulement l’Iran : elle transformera aussi l’avenir de toute la région.
Q : Les partis kurdes sont souvent présentés comme les seules forces d’opposition en Iran disposant à la fois d’un enracinement social, d’une organisation politique durable et d’une expérience militaire. Quels sont aujourd’hui vos objectifs ? Envisagez-vous une action militaire ou privilégiez-vous un soulèvement civil venu de l’intérieur ?
KP : Il faut repartir d’un constat historique. Depuis un siècle, sous les Pahlavi comme sous la République islamique, les pouvoirs autoritaires ont cherché à empêcher la société iranienne de s’organiser. Ils ont voulu empêcher la formation de partis solides, de structures modernes, de forces politiques capables de représenter les différentes composantes du pays. Leur logique a toujours été de fragmenter la société, de la maintenir dans un état de dépendance, comme si elle avait besoin d’un berger plutôt que d’institutions démocratiques.
On le voit encore aujourd’hui dans certains discours centrés sur un homme providentiel, sur l’obéissance, sur une logique verticale du pouvoir. Cette politique a profondément affaibli la vie partisane dans l’ensemble du pays.
Le Kurdistan, de ce point de vue, constitue une exception. Grâce à plus de quatre-vingts ans de lutte politique continue, de résistance, d’organisation sociale et de mémoire collective, le Kurdistan a réussi à préserver un tissu politique structuré, une cohésion, une vision et des objectifs précis.
Mais cela ne signifie pas que les partis kurdes recherchent aujourd’hui une solution militaire. La question kurde, comme celle des autres peuples d’Iran, n’est pas d’abord une question militaire. C’est une question politique. C’est une question de droits bafoués, de peuples niés, d’identités réprimées, d’autonomie refusée.
Si les partis kurdes ont pris les armes, ce n’est pas parce qu’ils ont choisi la militarisation comme horizon naturel. C’est parce que les régimes successifs les y ont poussés par la répression. L’appel au jihad lancé par Khomeiny contre le Kurdistan a forcé les gens à entrer en résistance [Le 19 août 1979, l’ayatollah Ruhollah Khomeini émet une fatwa appelant à un « jihad » contre l’opposition kurde en Iran, après l’échec des négociations entre les partis kurdes et le nouveau pouvoir de la République islamique. Cette décision déclenche une campagne militaire de grande ampleur au Kurdistan iranien, marquée par des bombardements, des sièges de villes et de graves violations des droits humains]. Les peshmergas se sont constitués dans un cadre de défense, non dans une logique de conquête.
Aujourd’hui encore, notre priorité n’est pas la voie militaire. Notre priorité, c’est un soulèvement populaire, révolutionnaire, politique, dans lequel les peuples d’Iran prennent eux-mêmes leur destin en main. Nous espérons que cette période historique verra se lever ensemble les Kurdes, les Arabes, les Baloutches, les Azéris, les Persans, les Gilaks, et tous les autres. Nous espérons un mouvement venu de la société, un mouvement capable de reléguer ce régime brutal aux pages de l’histoire.
Cela dit, si la République islamique continue à attaquer le Kurdistan, les partis kurdes, et même les familles de leurs membres, alors les gens ont aussi le droit de se défendre. Mais la priorité reste claire : un changement politique porté par la société elle-même.
Q : Certains évoquent la possibilité d’une zone d’exclusion aérienne, comme au Kurdistan irakien après 1991. Est-ce que cela faciliterait, selon vous, une action armée ou un basculement du rapport de force ?
KP : Il faut rappeler l’ordre des choses. En 1991, au Kurdistan irakien, la zone d’exclusion aérienne n’a pas précédé le soulèvement ; elle l’a suivie. D’abord, la population s’est soulevée. Ensuite, le régime de Saddam Hussein a attaqué et commis des crimes massifs. C’est après cette répression que le Conseil de sécurité a adopté une résolution et instauré cette mesure.
Autrement dit, ce n’est pas la zone d’exclusion aérienne qui a produit le soulèvement, mais le soulèvement et sa répression qui ont créé une responsabilité internationale.
Aujourd’hui, on voit déjà des gens descendre dans la rue, protester, risquer leur vie. On voit aussi un régime qui massacre à grande échelle. Dans un tel contexte, la responsabilité internationale ne peut pas être ignorée. Toute mesure capable de réduire les capacités de destruction du régime, d’empêcher ses bombardements, ses missiles, ses drones, peut contribuer à renforcer la société et à protéger les civils.
Le problème principal est là : ce régime dispose encore d’outils massifs de destruction, qu’il utilise non seulement contre les peuples d’Iran mais aussi dans toute la région. Il faut lui retirer ces moyens. Cela pourrait créer les conditions d’une mobilisation populaire plus forte.
Q : Les monarchistes et partisans de Pahlavi se montrent souvent très hostiles aux partis kurdes. Dans ce contexte, une alliance avec d’autres composantes de l’opposition (gauche, républicains, associations civiles, des organisations représentant les différentes composantes nationales et ethniques de l’Iran, ou nouveaux fronts démocratiques) est-elle possible ?
KP : Nous n’avons jamais fermé la porte au dialogue. Nous n’avons refusé la discussion avec aucun groupe. Mais une alliance ne peut pas se faire sur le vide, ni sur des slogans. Elle dépend de la manière dont ces groupes imaginent l’avenir.
Le point décisif est simple : est-ce qu’ils acceptent un avenir dans lequel tous les peuples d’Iran participent réellement, à égalité, à la construction du pays ? Est-ce qu’ils reconnaissent clairement les droits des Kurdes, des Baloutches, des Arabes, des Azéris, des Gilaks, des Perses et des autres ? Est-ce qu’ils acceptent le droit des peuples à administrer leurs régions, dans un cadre commun et démocratique ?
Nous ne pouvons pas bâtir une unité sur le déni. Nous ne pouvons pas demander aux gens de renverser un régime si, derrière cette mobilisation, on leur refuse toujours de savoir quel sera leur avenir. On ne peut pas dire : « Venez faire tomber la République islamique », puis laisser sans réponse la question kurde, la question baloutche, la question des peuples.
Depuis des années, nous sommes en contact avec des forces de gauche, des républicains, des démocrates, des laïques. Nous avons parfois publié des textes communs, parfois même construit des formes limitées de coalition. Mais beaucoup de ces groupes sont restés dispersés. Et surtout, ils n’ont pas toujours eu le courage politique de dire clairement que l’Iran de demain devra être gouverné ensemble, par tous ses peuples, sur un pied d’égalité.
Tant que cette vérité ne sera pas dite explicitement, il n’y aura pas d’unité solide.
Q : Où placez-vous vos lignes rouges dans l’hypothèse d’une grande coalition intérieure et extérieure, éventuellement soutenue par des puissances occidentales ? Comment éviter de devenir dépendants d’acteurs extérieurs, comme d’autres expériences kurdes ont pu l’être (1975 en Irak ou plus récemment avec le Rojava) ?
KP : Notre ligne est très claire : la seule garantie réelle pour l’avenir est un système démocratique et fédéral. Un système qui garantisse la liberté individuelle, la dignité humaine, mais aussi la participation de tous les peuples à l’avenir du pays.
Si demain seule une partie du Kurdistan échappait au pouvoir central, tandis que le reste de l’Iran restait sous un régime autoritaire, alors ce pouvoir central finirait tôt ou tard par revenir, se reconstituer, et attaquer de nouveau le Kurdistan. L’histoire l’a déjà montré à de nombreuses reprises. Un centre autoritaire ne respecte pas durablement les périphéries ; il cherche toujours à les reprendre en main.
C’est pourquoi notre sécurité ne peut pas reposer uniquement sur un soutien extérieur. Elle doit reposer sur une participation commune de tous les peuples d’Iran à une transformation démocratique. La garantie de l’avenir, c’est que les Baloutches soient là, que les Arabes d’Ahvaz soient là, que les Azéris soient là, que les Gilaks soient là, que les Perses soient là, que tout le monde soit là. Il faut une refondation commune du pays, sinon une nouvelle forme de despotisme reviendra.
Q : Certains redoutent qu’après la chute du régime, l’Iran sombre dans une guerre civile ou dans une longue phase de conflit entre peuples et groupes politiques. Comment éviter ce scénario ?
KP : En refusant d’abord la logique militaire comme solution générale. Les armes ne peuvent pas résoudre les problèmes politiques, ni les questions de droits, ni les conflits entre peuples. Si la violence militaire suffisait à effacer les problèmes, alors Reza Shah, Khomeiny ou Khamenei les auraient déjà « résolus » par la force. Or ils ont massacré, bombardé, réprimé, et ils n’ont rien résolu.
La seule voie sérieuse, c’est le dialogue, des réunions politiques, des accords clairs, une reconnaissance réciproque. Il faut une égalité réelle des droits, une égalité des identités, un respect de la dignité humaine. Il faut construire un avenir où personne ne cherche à éliminer l’autre.
Nous voulons un système démocratique et fédéral, pas une compétition entre groupes pour s’approprier un territoire ou exclure les autres. Les tensions ethniques ou régionales ont souvent été attisées par les politiques de division du pouvoir autoritaire. Il faut sortir de cette logique et la remplacer par une politique de coopération.
Q : Et si le régime tombe, que deviendront les armes des partis kurdes ? Les peshmergas seraient-ils dissous, centralisés ou maintenus dans un cadre fédéral ?
KP : Là encore, il faut revenir à la raison d’être de ces forces. Les peshmergas se sont constitués pour défendre la population kurde face à la répression, aux campagnes militaires, aux appels au jihad, aux risques de massacre et de génocide.
Dans un Iran démocratique et fédéral, doté de lois claires et de droits égaux pour toutes les nationalités, les peshmergas pourraient devenir l’une des structures de sécurité reconnues dans un cadre légal. Dans différentes régions, il pourrait exister des forces locales chargées d’assurer la sécurité, sous une loi commune, votée, transparente, au service de l’ensemble de la population.
Mais si un nouveau pouvoir autoritaire veut revenir, piétiner à nouveau les promesses faites, ou lancer une nouvelle guerre contre le Kurdistan, alors les gens se défendront. La seule manière d’empêcher durablement le retour de la question des armes, c’est de garantir réellement les droits.
Q : Dans ce contexte de guerre, comment percevez-vous les réactions et les prises de position à l’international concernant les violences et les pertes civiles ?
KP : Chaque vie humaine perdue dans cette guerre est une tragédie. Mais la responsabilité première incombe au Guide suprême et à la politique qu’il mène depuis des années : chaos, répression, terrorisme, fuite en avant permanente. Chaque goutte de sang versée sur cette terre renvoie à cette responsabilité.
Ce qui me frappe dans certaines réactions internationales, c’est qu’elles sont parfois très sélectives. Les violences et les pertes civiles devraient être condamnées de manière cohérente, quel qu’en soit l’auteur. Pourtant, on observe parfois une indignation à géométrie variable : certains dénoncent fortement les morts d’aujourd’hui tout en étant resté silencieux face aux crimes et aux massacres commis par la République islamique contre sa propre population, rien qu’en Janvier dernier.
Q : Enfin, quel est votre message aux Iraniens à l’intérieur du pays, aux Kurdes dans les quatre parties du Kurdistan, et à la diaspora ?
KP : Notre message est le même pour tous. Les régimes Pahlavi et la République islamique nous ont montré jusqu’où peuvent mener le fascisme, l’autoritarisme et l’intolérance.
Si nous voulons un avenir meilleur pour nos enfants, nous devons apprendre à respecter les droits des uns et des autres. Nous devons renoncer à l’effacement de l’autre, aux illusions de domination, aux mythes autoritaires, à l’obsession d’un passé qui servirait à nier le présent.
L’avenir ne pourra être construit que collectivement, dans l’égalité. C’est seulement ainsi qu’un autre Iran pourra naître.
Karim Parwizi est un responsable du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI). Né en 1977 à Kamyaran, dans la province du Kurdistan en Iran, il rejoint l’organisation du parti en 1999 après des études d’ingénierie informatique à Téhéran. En 2001, il intègre les rangs des peshmergas du PDKI. Il occupe ensuite plusieurs responsabilités au sein du parti, notamment dans les commissions de presse, des étudiants et de supervision. En 2004, il devient conseiller du Comité central, puis est élu en 2008 membre du Bureau politique du PDKI.
